jeudi 23 mai 2013

Limites de l’antisionisme (3)

Bêtisier sio­niste

« Quelqu’un qui a tou­jours cri­ti­qué Israël est un antisé­mite. » Elie Wiesel, entre­tien avec P. Amar le 1er février 2003 dans l’émission On aura tout lu

« Il faut se deman­der à qui pro­fite le crime. Je dén­once tous les actes visant des lieux de culte. Mais je crois que le gou­ver­ne­ment israélien et ses ser­vi­ces secrets ont intérêt à créer une cer­taine psy­chose, à faire croire qu’un climat antisé­mite s’est ins­tallé en France, pour mieux déto­urner les regards. » (José Bové, à son retour d’Israël en 2002)

« On a peine à ima­gi­ner qu’une nation de fugi­tifs, issus du peuple le plus long­temps persécuté (…) soit capa­ble de se trans­for­mer en deux géné­rations en peuple domi­na­teur et sûr de lui et, à l’excep­tion d’un admi­ra­ble mino­rité, en peuple mép­risant ayant satis­fac­tion à humi­lier ». « Dans les der­niers temps de la reconquête de la Cisjordanie, Tsahal s’est livré à des actes de pilla­ges, homi­ci­des exé­cutions où le peuple élu agit comme la race supéri­eure ». « Les juifs qui furent humi­liés, méprisés, persécutés, humi­lient, mép­risent, persé­cutent les pales­ti­niens. Les juifs qui furent vic­time d’un ordre impi­toya­ble impo­sent leur ordre impi­toya­ble aux pales­ti­niens. Les juifs qui furent vic­ti­mes de l’inhu­ma­nité mon­trent une ter­ri­ble inhu­ma­nité ».

(Le Monde, juin 2002, « Israël-Palestine : le cancer », tri­bune libre signée par Danièle Sallenave, Edgar Morin et Sami Naïr)

Cette rubri­que risque de deve­nir régulière vu les réactions néga­tives, voire vio­len­tes, qu’ont sus­citées les arti­cles dans les deux pre­miers numéros de Ni patrie ni fron­tières por­tant ce même titre et vu la façon dont les grou­pes dits d’extrême gauche trai­tent la ques­tion d’Israël. Mon objec­tif était assez limité, au départ : poin­ter les ris­ques de déra­page antisé­mite dans la dén­onc­iation uni­laté­rale du sio­nisme qui va pres­que tou­jours de pair avec une com­plai­sance vis-à-vis des autres formes de natio­na­lisme présents dans la région, qu’il soit pales­ti­nien ou arabe. Il me sem­blait aussi que l’irri­ta­tion spé­ci­fique contre le natio­na­lisme juif -israélien venait notam­ment, chez les marxis­tes, de leur inca­pa­cité à pren­dre une dis­tance cri­ti­que vis-à-vis de deux de leurs textes sacrés : La Question juive de Marx et La concep­tion matér­ial­iste de la ques­tion juive d’Abraham Léon. Paralysés par un res­pect reli­gieux vis-à-vis des écrits de Karl Marx et Abraham Léon, ils refu­sent de pren­dre en compte les recher­ches his­to­ri­ques qui remet­tent en ques­tion de vieux schémas, sous prét­exte que leurs maîtres à penser auraient tout dit. Cette dém­arche reli­gieuse (aussi athées soient ses par­ti­sans) ne permet pas de com­pren­dre l’exis­tence de l’Etat d’Israël. On met donc l’accent sur les gran­des manœuvres impér­ial­istes (l’intérêt d’avoir un « pion » dans la région), sur la culpa­bi­lité morale de l’Occident (suite à l’Holocauste), fac­teurs qui ont certes joué un rôle impor­tant mais qui évitent de s’atta­quer à un pro­blème essen­tiel : l’exis­tence d’un peuple juif et d’un sen­ti­ment natio­nal suf­fi­sam­ment puis­sant pour abou­tir à la création d’un nouvel Etat. On oublie que le projet sio­niste est bien antérieur à l’Holocauste, que les pogroms antisé­mites ont com­mencé bien avant l’arrivée au pou­voir de Hitler et que l’implan­ta­tion en Palestine a démarré à une époque où il n’exis­tait pas dans cette région d’États nations struc­turés mais un Empire, l’empire otto­man, dém­antelé après la Première Guerre mon­diale. Il est évident que, du point de vue révo­luti­onn­aire, la mul­ti­pli­ca­tion des États ne faci­lite pas à priori l’avè­nement d’une société com­mu­niste déb­arrassée des patries et des fron­tières. Mais rien ne sert de regret­ter la Yougoslavie de Tito ou l’URSS de Staline comme le font cer­tains grou­pes trots­kys­tes en oubliant un détail : ces fédé­rations se sont cons­trui­tes contre la volonté des peu­ples. De même rien de sert d’avan­cer des mots d’ordre comme ceux de fédé­ration socia­liste des États du Moyen-Orient, d’Etat pales­ti­nien bina­tio­nal, etc. sans tenir compte des réalités reli­gieu­ses, socia­les et poli­ti­ques loca­les.

Misère de l’anti­sio­nisme

Un lec­teur, ex-mili­tant trots­kyste, me télép­hone pour me com­mu­ni­quer son indi­gna­tion à propos de mes arti­cles sur « les limi­tes de l’anti­sio­nisme ». Je serai, selon lui, passé dans l’ « autre camp ». Dont acte. Ce camp est d’ailleurs très large puisqu’il inclut, selon mon inter­lo­cu­teur, non seu­le­ment la bour­geoi­sie mais… les trots­kys­tes. Ensuite, il m’expli­que qu’il est pour la « des­truc­tion de l’Etat d’Israël » (je m’éton­nerai tou­jours devant cette obs­ti­na­tion, chez cer­tains « révo­luti­onn­aires », à vou­loir détr­uire seu­le­ment un Etat réacti­onn­aire du Moyen-Orient, mais pas tous les autres États qui l’entou­rent...) puis il conclut en m’expli­quant que la Palestine occupée ne serait, paraît-il, qu’un vaste « camp de concen­tra­tion », repre­nant ainsi à son compte les propos ridi­cu­les de l’écrivain por­tu­gais Saramago au prin­temps 2002 lors de sa visite à Ramallah. Rappelons tout d’abord que ce type de procédé vient de l’arse­nal négati­onn­iste et antisé­mite : on retourne contre les Juifs cer­tains mots qui ont une signi­fi­ca­tion pré­cise et ô com­bien dou­lou­reuse dans le peuple juif. De plus, com­pa­rer la Palestine avec un camp de concen­tra­tion est tout sim­ple­ment aber­rant. Quand a-t-on jamais vu des pri­son­niers d’un camp quel­conque dis­po­ser du droit d’avoir des armes et d’avoir leur propre police armée, voire de sortir du camp quand ils en ont les moyens éco­no­miques ? Encore une fois, nul besoin de com­pa­rer Israël à l’Allemagne nazie pour dén­oncer sa poli­ti­que : il est évident que les gou­ver­ne­ments israéliens suc­ces­sifs sont prêts à chas­ser la majo­rité des Palestiniens de Palestine et pour cela uti­li­sent tous les moyens à leur dis­po­si­tion : dyna­mi­tage de mai­sons, refus d’employer de la main d’œuvre locale, impor­ta­tion de main-d’œuvre asia­ti­que, harcè­lement des pay­sans, humi­lia­tions per­ma­nen­tes lors des contrôles d’iden­tité, liqui­da­tions d’oppo­sants, etc. Il s’agit en fait de pra­ti­ques colo­nia­les clas­si­ques, nul besoin d’invo­quer le nazisme.

A propos de Finkelstein et de la cra­pu­leuse expres­sion « Shoah Business »

Le pam­phlet de Finkelstein contre ce qu’il appelle le « busi­ness » de l’Holocauste est un excel­lent exem­ple… de ce qu’il ne faut pas faire. A partir de sa posi­tion indi­vi­duelle de mili­tant (plus exac­te­ment de celle de ses parents - en sub­stance : « La vie n’a pas de prix, donc je ne veux pas rece­voir un rond d’aucun Etat, fût-ce l’Etat alle­mand ») il vou­drait que tous les pro­ches des res­capés et les res­capés de la Shoah eux-mêmes fas­sent le même rai­son­ne­ment. (Dans son second ouvrage sur le même sujet, il livre d’ailleurs une infor­ma­tion contra­dic­toire : ces parents auraient bien reçu une indem­nité, mais une indem­nité ridi­cule. De là à penser que la vio­lence de son indi­gna­tion vient de là, il n’y a qu’un pas… que je ne fran­chi­rai pas, ne connais­sant pas l’auteur. Mais reconnais­sons qu’il donne des verges pour se faire battre.) D’ailleurs, je me sou­viens d’un docu­men­taire sur Planète qui mon­trait les débats extrê­mement vio­lents qui se dér­oulaient dans un kib­boutz à propos de la visite d’un maire alle­mand (dont la ville était jumelée avec celle proche du kib­boutz), et de la ques­tion de l’indem­ni­sa­tion. Le pro­blème était dif­fi­cile à tran­cher, mais il faut vrai­ment être intolérant comme Finkelstein pour mettre tous les Juifs qui ont accepté des indem­ni­sa­tions dans le même panier. Sans comp­ter qu’on apporte encore de l’eau aux mou­lins des antisé­mites puis­que l’on dén­once des Juifs qui ne seraient intéressés que par l’argent et n’auraient pas de prin­ci­pes moraux (1).

Toute cette polé­mique sur les répa­rations n’a aucun sens. S’il y a des escrocs chez les grands avo­cats amé­ricains, d’accord pour les dén­oncer. Mais des escrocs chez les avo­cats il y en a pas mal et sur­tout pour des ques­tions beau­coup plus impor­tan­tes qui tou­chent au fonc­tion­ne­ment même du capi­ta­lisme. Là encore, fau­drait peut-être revoir les prio­rités, si l’on se prétend révo­luti­onn­aire. Mais je ne vois pas pour­quoi, alors que n’importe quel type vic­time d’une inon­da­tion, d’un cyclone, d’un trem­ble­ment de terre (phénomènes natu­rels, certes, mais où l’impré­vision et la cor­rup­tion des hommes poli­ti­ques joue un rôle) aurait le droit à deman­der à l’Etat (donc à tous les contri­bua­bles) de lui verser une indem­nité, je ne vois donc pas pour­quoi donc les Juifs n’auraient pas tiré de l’Etat alle­mand le maxi­mum, que ce soit pour vivre en Israël ou ailleurs. Et que les contri­bua­bles alle­mands (ou d’autres pays) paient ne me semble que jus­tice. Sans tomber dans la théorie de la res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive, il faut quand même bien mettre les gens devant leurs res­pon­sa­bi­lités. Idem pour les Indiens ou les Noirs d’Amérique, les Roms, les homo­sexuels assas­sinés par les nazis, etc. Que je sache, per­sonne ne dén­once les Indiens d’Amérique parce qu’ils réc­lament des com­pen­sa­tions pour le géno­cide dont ils ont été vic­ti­mes, même si cela a amené une petite tribu de 1 200 mem­bres, afin de tou­cher plus d’argent par tête, à exclure aujourd’hui de ses rangs des métis Indiens-Noirs qui en fai­saient partie depuis 150 ans ! Pourquoi donc en faire tout un fro­mage à propos des Juifs ?

(1). Notons à ce propos que dans le livre Libertaires et ultra­gau­ches face au négati­onn­isme Gilles Dauvé (ex ani­ma­teur de La Banquise) s’indi­gne du « Shoah Business » dans cet ouvrage censé, selon le pré­facier Gilles Perrault, prés­enter une « auto­cri­ti­que cou­ra­geuse ». Le même Perrault nous expli­que que les « ultra­gau­ches » seraient en quel­que sorte des artis­tes aimant la pro­vo­ca­tion, des dis­ci­ples de Mouna Aguigui (sym­pa­thi­que agi­ta­teur écolo-paci­fiste qui arpen­tait le pavé du Quartier Latin dans les années 60 et 70.) ou de l’Entartreur belge. Nous n’avons pas dû lire les mêmes textes…

Dans un arti­cle plus récent (1999) inti­tulé « Le fichisme ne pas­sera pas » (dès le titre, le jeu de mots, digne d’une pub de Séguela, essaie de dis­si­mu­ler le vide de la pensée) quatre mous­que­tai­res de La Banquise nous expli­quent que l’un d’eux (G.D.) a eu tort de se livrer à une « auto­cri­ti­que » déf­en­sive. Suggérant, par quel­ques cita­tions au début et à la fin de l’arti­cle, que le lyn­chage méd­ia­tique dont ils ont été vic­ti­mes serait dans la lignée de ceux de Rimbaud ou Flaubert (modes­tes, nos ban­qui­sards !), ils déc­larent que c’est parce qu’ils dév­oilaient la véri­table nature du nazisme et de la démoc­ratie qu’on les a traînés dans la boue. Pourtant ni Léon Trotsky (dès les années 30), ni Amadeo Bordiga, ni Daniel Guérin, ni même le très sta­li­nien Charles Bettelheim qui ont ana­lysé les fon­de­ments éco­no­miques et poli­ti­ques du nazisme bien avant nos « ultra­gau­ches » n’ont jamais été vic­ti­mes d’une telle cam­pa­gne de presse. Les textes de La Banquise ne conte­naient qu’une seule minus­cule « nou­veauté » : les for­mu­les des­tinées à cho­quer le « bour­geois »… et elles ont atteint leur but. En effet, pour le reste, cela fait des déc­ennies que les liens entre impér­ial­isme, crise de la démoc­ratie, ané­ant­is­sement du mou­ve­ment ouvrier, antisé­mit­isme et nazisme ont été dévoilés.

En fait d’auto­cri­ti­que, Libertaires et ultra­gau­ches face au négati­onn­isme est sur­tout une charge contre Pierre Guillaume et contre la presse qui a monté en épingle les élu­cub­rations d’un quar­te­ron de négati­onn­istes. Si la presse a effec­ti­ve­ment joué un tel rôle, pour­quoi Dauvé et Quadruppani ne s’en sont-ils pas imméd­ia­tement servi à leur tour pour régler son compte à Pierre Guillaume et aux « idées » qu’il col­por­tait ? Pourquoi racontent-ils dans leur livre qu’encore en 1991 ils ont eu des contacts avec des sous-marins de ce milieu négati­onn­iste ? A aucun moment ni Dauvé ni Quadruppani ne nous expli­quent com­ment ils ont pu écrire et cau­tion­ner les phra­ses igno­bles que La Banquise publiait sur les camps, et en même temps épr­ouver une empa­thie quel­conque avec les vic­ti­mes de l’Holocauste. Certes, leurs textes n’étaient pas antisé­mites (on com­prend donc qu’ils se soient sentis blessés, salis par les calom­nies dont on les a bom­bardés) mais ils ont fait preuve d’une légèreté poli­ti­que incroya­ble en trai­tant de l’Holocauste et de la « ques­tion juive ».

Les référ­ences cons­tan­tes aux ana­ly­ses de Hannah Harendt sur le procès Eichmann et au prét­endu caractère « froid, bureau­cra­ti­que » des meur­tres de masse pra­ti­qués par les nazis font bon marché de la réalité du géno­cide. On n’arrête pas, on ne rase pas, on ne dépouille pas, on n’affame pas des mil­lions de Juifs dans une offi­cine bureau­cra­ti­que en signant un simple mor­ceau de papier. Ce sont des dizai­nes de mil­liers de sol­dats et de civils qui ont bru­ta­lisé, humi­lié, tor­turé les Juifs, et cela n’avait rien de froid ni de bureau­cra­ti­que… Il s’agis­sait d’un déch­aînement de vio­lence, de bes­tia­lité, de sadisme et de haine pra­ti­qué contre des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards abso­lu­ment sans déf­ense. La « froi­deur » de l’Holocauste cons­tam­ment invo­quée par Dauvé/Quadruppani n’existe que dans leurs piètres ten­ta­ti­ves de jus­ti­fi­ca­tion. Enfin, ce texte évoque sans cesse le poids des liens d’amitié entre les ex de la Vieille Taupe N°1 pour expli­quer pour­quoi il a leur fallu tel­le­ment de temps pour se dém­arquer bruyam­ment de Pierre Guillaume. On ne peut que rester incré­dule quand on connaît les publi­ca­tions de ce milieu qui a tou­jours (et avec raison d’ailleurs) dénoncé le copi­nage des poli­ti­ciens de gauche avec les poli­ti­cards de droite, les ami­tiés entre les intel­lec­tuels car­riér­istes, les digni­tai­res de l’Eglise, les puis­sants, les jour­na­lis­tes, etc. Ou bien s’agit-il d’une confi­dence invo­lon­taire ? Le copi­nage sans prin­ci­pes serait-il un des prin­ci­pes de fonc­tion­ne­ment de nos radi­caux chics ? Et pour reve­nir à la cam­pa­gne de presse qui s’est abat­tue sur eux, se sont-ils jamais demandé si leurs pro­vo­ca­tions sty­lis­ti­ques n’avaient pas contri­bué à dis­cré­diter les idées dont ils se réc­lament ?

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