jeudi 9 mai 2013

Limites de l’antisionisme (1)

UN AMALGAME CRIMINEL

Depuis le commencement de la deuxième Intifada et spécialement depuis que l’armée israélienne, sous la direction de Sharon, a réoccupé à plusieurs reprises les Territoires soumis au contrôle de l’Autorité palestinienne, on a vu refleurir, dans les rangs de l’extrême gauche, toute une série de slogans ineptes ou de comparaisons douteuses entre la politique de l’État d’Israël et celle du nazisme. Pour ce faire, les gauchistes ont procédé par réductions successives. D’abord le gouvernement d’union nationale israélien, que soutiennent donc presque tous les partis, est devenu le gouvernement Sharon. Ensuite Sharon est devenu le Boucher, puis Charogne - sinistre exemple de déshumanisation d’un ennemi de classe. Et enfin certains ont assimilé Sharon à Hitler (1). CQFD.


Pour com­pren­dre com­ment on est arrivé là, j’abor­de­rai le sou­bas­se­ment « théo­rique » qui a permis ces glis­se­ments en me ser­vant d’un arti­cle paru dans Socialist Review de juillet-août 2002, puis je pren­drai deux exem­ples signi­fi­ca­tifs dans la presse révo­luti­onn­aire franç­aise (Socialisme), et amé­ric­aine (Socialist Worker) (2). Mais qui­conque dis­pose d’un ordi­na­teur peut, à l’aide d’un moteur de recher­che sur Internet, et en tapant les mots Sharon et Hitler trou­ver des cen­tai­nes d’autres occur­ren­ces de cet amal­game cri­mi­nel.
Notons qu’en ce domaine, comme dans bien d’autres aujourd’hui, on ne peut trou­ver de rai­sons soli­des de lutter contre un adver­saire qu’en le com­pa­rant à Hitler. De Bush (qui com­pa­rait Milosevic et Saddam Hussein à Hitler) aux révo­luti­onn­aires, on retrouve un lan­gage, des réflexes pav­lo­viens com­muns, qui dénotent une pau­vreté par­ti­cu­lière de la pensée, ce dont on ne s’éton­nera pas de la part du pré­sident amé­ricain, mais dont on ne peut que s’inquiéter de la part de mili­tants qui dis­po­sent en prin­cipe d’une tra­di­tion et d’un capi­tal théo­riques, d’un éventail d’argu­ments soli­des, pour com­bat­tre Le Pen, Milosevic, Saddam Hussein ou Sharon.

Les prét­endues ori­gi­nes « éco­no­miques » de l’antisé­mit­isme

Dans le numéro de juillet-août de Socialist Review Sabby Sagal revient sur ce qu’elle considère la posi­tion marxiste concer­nant la « ques­tion juive ». Elle déc­oupe l’his­toire de l’antisé­mit­isme en plu­sieurs pér­iodes. Avant la révo­lution indus­trielle, l’antisé­mit­isme s’expli­que­rait, selon elle, prin­ci­pa­le­ment par le fait que les Juifs étaient des usu­riers, des col­lec­teurs d’impôts, des ban­quiers, des com­merçants, bref des intermédi­aires néc­ess­aires au fonc­tion­ne­ment de la petite pro­duc­tion mar­chande, puis du capi­ta­lisme nais­sant. Cette « ana­lyse » reprend une hypo­thèse avancée par le trots­kyste Abraham Léon en 1942 dans Les marxis­tes et la ques­tion juive, livre mérit­oire à l’époque, car réalisé dans des condi­tions extrê­mement préc­aires, mais aujourd’hui com­plè­tement dépassé.

Les pro­grès de la recher­che his­to­ri­que

En effet, les his­to­riens ont considé­rab­lement avancé depuis soixante ans. Il suffit pour cela de par­cou­rir, par exem­ple, les quatre tomes de La Société juive à tra­vers l’his­toire, recueil de contri­bu­tions publié sous la direc­tion de Shmuel Trigano chez Fayard en 2000. En terre d’islam, au Moyen Age, les Juifs, loin d’être spéc­ialisés dans le com­merce et l’argent, exerçaient près de 250 métiers différents ! On est à des kilomètres du stér­éo­type du Juif inca­pa­ble de culti­ver la terre ou de tra­vailler de ses mains. L’immense majo­rité étaient col­por­teurs, domes­ti­ques, employés, pay­sans, com­pa­gnons ou arti­sans. Dans l’Occident médiéval, à une époque où, en théorie, les Juifs étaient can­tonnés en prin­cipe à cer­tai­nes pro­fes­sions, ils exerçaient en fait bien d’autres métiers que ceux qui leur étaient permis par l’Église. Les gros négociants et les ban­quiers juifs ne cons­ti­tuaient pas la majo­rité de la popu­la­tion juive, aussi réd­uites que fus­sent les com­mu­nautés (elles variaient de quel­ques cen­tai­nes à quel­ques mil­liers d’indi­vi­dus, à l’époque et étaient très dis­persées sur le conti­nent européen). Les regis­tres d’impôts du XIIe siècle, par exem­ple, mon­trent que seule une mino­rité des 3 000 Juifs vivant en Angleterre étaient assu­jet­tis à l’impôt, et que cette mino­rité payait pour l’ensem­ble de la com­mu­nauté, bien trop pauvre pour verser quoi que ce soit. En Allemagne, au XIVe siècle, sur 8 000 famil­les, 2 000 étaient pau­vres et dép­endaient des aumônes de leurs core­li­gion­nai­res. Certains Juifs étaient même tel­le­ment démunis qu’ils se joi­gnaient à des grou­pes de mar­gi­naux et de dél­inquants alle­mands, ce qui expli­que pour­quoi le voca­bu­laire de la pègre alle­mande contient un nombre si impor­tant de mots hébreux !
En Moravie, dans une com­mu­nauté de 50 foyers, au XVIIe siècle, 5 famil­les ver­saient les 3/5e des taxes com­mu­nau­tai­res. A Amsterdam, à la fin du XVIIIe siècle, 4 000 per­son­nes entre­te­naient 18 000 indi­gents. A Francfort, en 1870, 25% de la com­mu­nauté étaient sans res­sour­ces. A Varsovie en 1872, la haute bour­geoi­sie finan­cière, indus­trielle et com­mer­ciale ne représ­entait que 6 % de la popu­la­tion juive. Ces quel­ques exem­ples pris sur un inter­valle de sept siècles mon­trent bien la faus­seté et la per­ver­sité du mythe judaïsme = reli­gion de l’argent, mythe entre­tenu par les différents pou­voirs reli­gieux et poli­ti­ques, repris jusqu’à la nausée par Marx dans La Question juive et encore illus­tré réc­emment par Jacques Attali dans son livre sur Les Juifs et l’argent (3).
N’en dépl­aise aux marxis­tes sim­plis­tes et… aux antisé­mites, l’expli­ca­tion « éco­no­mique » ne tient tout sim­ple­ment pas la route. Aussi ne faut-il pas s’étonner que cer­tains marxis­tes accu­mu­lent les contre-vérités pour que leurs thèses ne volent pas en éclats. Ainsi dans l’arti­cle de Sabby Sagall déjà cité, l’auteur prétend qu’au Moyen Age les Juifs jouis­saient de « pro­tec­tions et de pri­vilèges », qu’ils avaient un « statut bien meilleur que celui des serfs », toutes affir­ma­tions qui lais­sent penser que la majo­rité des Juifs de l’époque fai­saient partie des clas­ses pri­vilégiées, ce qui est faux.
L’expli­ca­tion éco­no­mique ne permet pas de com­pren­dre les rai­sons de l’hos­ti­lité des masses pay­san­nes ou cita­di­nes à l’égard des Juifs pen­dant des siècles. : le fac­teur reli­gieux a joué un grand rôle puis­que toutes les sociétés occi­den­ta­les jusqu’au XIXe siècle repo­saient sur des valeurs chréti­ennes et que ces valeurs orga­ni­saient tout : le pou­voir poli­ti­que, la jus­tice, l’ensei­gne­ment, les lois, la vie sociale, etc. ; mais des fac­teurs lin­guis­ti­ques, eth­ni­ques, puis natio­naux sont aussi inter­ve­nus : en dehors de l’hébreu, du judéo-espa­gnol ou du yid­dish, les Juifs par­laient sou­vent une autre langue que celle du pays où ils habi­taient (par exem­ple, les Juifs anglais expulsés de France en 1066, par­laient français, avant d’être chassés à leur tour d’Angleterre deux siècles plus tard, en 1290 ; en 1895, 80 % des Juifs serbes par­laient encore le judéo-espa­gnol tout comme 96 % des Juifs bul­ga­res, etc.) et cette par­ti­cu­la­rité les dis­tin­guait et les iso­lait du reste de la popu­la­tion ; enfin, le fait que les Juifs savaient lire et écrire (pour des rai­sons reli­gieu­ses) fai­sait d’eux une mino­rité très dis­tincte, dans un océan d’illet­trisme et d’igno­rance crasse entre­tenu par l’Église et les clas­ses domi­nan­tes. L’alphabé­ti­sation cons­ti­tuait pour eux un atout très appréc­iable lorsqu’on leur per­met­tait d’exer­cer leurs talents, et cela ne pou­vait que sus­ci­ter la haine et la jalou­sie.
Mais le fait que les marxis­tes réd­uisent l’antisé­mit­isme à une ques­tion prin­ci­pa­le­ment éco­no­mique a une seconde conséqu­ence pro­blé­ma­tique : cela impli­que­rait que, lors­que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste aura dis­paru, toutes les formes de racisme s’envo­le­ront en fumée (4). Difficile d’ima­gi­ner une posi­tion plus naïve.

Israël : une « colo­nie de peu­ple­ment » aux allu­res de mou­ve­ment de libé­ration natio­nale

En ce qui concerne le sio­nisme, il est curieux que le SWP bri­tan­ni­que qui appuie (avec raison) la lutte de libé­ration natio­nale des Palestiniens après avoir sou­tenu, de façon rela­ti­ve­ment cri­ti­que, tous les mou­ve­ments d’éman­ci­pation natio­nale depuis un demi-siècle, ne se rende pas compte que le sio­nisme a lui aussi été une sorte de mou­ve­ment d’éman­ci­pation natio­nale, même s’il a abouti à cons­truire une colo­nie de peu­ple­ment, à l’image des États-Unis, de l’Australie ou de l’Afrique du Sud (5) , ce qui lui donne des caractér­is­tiques par­ti­cu­lières et fort dépl­ais­antes. Mais n’est-ce pas le cas de tous les mou­ve­ments de libé­ration natio­nale ? Si la plu­part d’entre eux n’ont pas été sou­te­nus par l’impér­ial­isme amé­ricain, ils ont béné­ficié du sou­tien mili­taire très effi­cace de l’impér­ial­isme russe. Où est la différ­ence ?

Une dif­fi­culté théo­rique incontour­na­ble

Enfin, l’argu­ment selon lequel le sio­nisme aurait besoin de l’antisé­mit­isme pour exis­ter rap­pelle l’argu­men­ta­tion de ceux qui prét­endent que si les femmes ne por­taient pas des mini­ju­pes ou des déc­olletés plon­geants, elles ne se feraient pas violer par les hommes. (Sabby Sagala va jusqu’à écrire que « lors­que l’antisé­mit­isme n’existe pas, le sio­nisme le crée de toutes pièces ». Elle cite à l’appui de sa « thèse » le fait que le Mossad aurait posé une bombe dans les années 50 à l’intérieur d’une syna­go­gue de Bagdad pour créer la pani­que chez les Juifs ira­kiens. On a du mal à croire qu’une seule bombe ait suffi à mettre fin à 2000 ans de coexis­tence idyl­li­que !) Poussons ce « rai­son­ne­ment » plus loin : s’il n’y avait plus de Juifs, il n’y aurait plus d’antisé­mit­isme, n’est-ce pas ? C’est d’ailleurs le rai­son­ne­ment que tient Marx dans La Question juive lorsqu’il expli­que qu’une fois que tous les peu­ples (dont les Juifs) se seront déb­arrassés de l’alié­nation reli­gieuse, les Juifs dis­pa­raîtront (en 1844, Marx ne pen­sait évid­emment pas à une éli­mi­nation phy­si­que, mais à une assi­mi­la­tion totale et une dis­pa­ri­tion des bar­rières cultu­rel­les, reli­gieu­ses, racia­les, socia­les, etc., entre les hommes).
On voit bien que l’exis­tence du peuple juif pose un pro­blème aux « marxis­tes », et qu’ils n’arri­vent pas à définir une posi­tion face à ces mil­lions d’hommes et de femmes qui ne ren­trent pas dans leur cadre théo­rique rigide. On sent l’irri­ta­tion et l’incom­préh­ension poin­dre lors­que Sabby Segal nous expli­que que « la plu­part des peu­ples de l’Antiquité ont été assi­milés dans les sociétés envi­ron­nan­tes et ont dis­paru en tant que grou­pes eth­ni­ques dis­tincts ». Ah, ces Juifs tout de même quels empêcheurs de tour­ner en rond !
Curieusement, la majo­rité de ces marxis­tes tom­bent dans l’exal­ta­tion du natio­na­lisme arabe ou pana­rabe, phénomène encore plus flou et com­plexe à saisir que le natio­na­lisme juif, mais peu importe. Tout à coup il n’ est plus ques­tion de s’étonner du manque d’ « assi­mi­la­tion »… des Arabes ! Marx n’a pas écrit un ouvrage s’appe­lant La Question arabe ou La Question musul­mane, aussi se sen­tent-ils le droit de se lancer dans toutes sortes d’inno­va­tions catas­tro­phi­ques (6).

Juifs et Arabes : 2000 ans de paix ?

Dans son arti­cle, Sabby Sagal prétend éga­lement que les Arabes et les Juifs ont vécu en bonne intel­li­gence pen­dant 2 000 ans et que seules l’exis­tence d’Israël et les « pro­vo­ca­tions » de cet État auraient sus­cité l’hos­ti­lité des masses arabes contre les Juifs. Là encore, l’auteur ignore déli­bérément la réalité et ne tient pas compte des données his­to­ri­ques. Quiconque a ouvert le Coran ne serait-ce que quel­ques minu­tes ne peut igno­rer qu’il s’agit d’un ouvrage rempli de propos extrê­mement vio­lents et hai­neux contre les Juifs. Certes, les dia­tri­bes anti-juives coexis­tent avec des ana­ly­ses plus modérées, mais force est de cons­ta­ter que ce ne sont pas les par­ties les plus sub­ti­les du Coran qui ont eu, his­to­ri­que­ment et poli­ti­que­ment, le plus d’impact (7). Ensuite, il faut sou­li­gner que les Juifs étaient soumis à un statut spé­ci­fique dans le monde musul­man (celui de dhimmi) sans doute meilleur que celui qu’ils avaient sous la chrétienté méd­iévale, mais qui ne leur garan­tis­sait pas l’égalité juri­di­que totale, et leur inter­di­sait d’exer­cer cer­tai­nes fonc­tions.
Enfin, ce que l’auteur oublie de dire, c’est que la situa­tion des Juifs dans les pays arabes est deve­nue plus dif­fi­cile au XXe siècle non tant pas à cause de la création de l’État d’Israël en 1948, mais à cause des mou­ve­ments d’indép­end­ance natio­nale qui ont affecté toute cette zone géog­rap­hique et avaient com­mencé dès le début du XXe siècle. Les Français d’Algérie ont dû faire leurs vali­ses, comme les Juifs des pays arabes, parce que ces deux com­mu­nautés, pour des rai­sons his­to­ri­ques en partie différ­entes, ne se sont pas mon­trées soli­dai­res des luttes pour l’indép­end­ance natio­nale dans les régions où elles vivaient depuis des siècles, et parce qu’elles occu­paient une posi­tion sociale à bien des égards « pri­vilégiée » par rap­port aux masses arabes paupérisées, du moins dans leur rela­tion avec les puis­san­ces colo­nia­les.
Et même si Israël n’avait pas été créé en 1948, il y a gros à parier que les Juifs des pays arabes auraient de toute façon servi de boucs émiss­aires aux natio­na­lis­tes locaux. Le sio­nisme est né et a prospéré his­to­ri­que­ment sur­tout parce que des mil­lions d’hommes et de femmes, pour des rai­sons à la fois reli­gieu­ses et his­to­ri­ques, ont considéré et considèrent tou­jours qu’ils ont en commun quel­que chose de très fort, de plus puis­sant que leur appar­te­nance à tel ou tel État natio­nal. Ce « quel­que chose » (ce sen­ti­ment d’appar-tenance à un peuple) varie sui­vant les indi­vi­dus, les pér­iodes, les grou­pes sociaux, et depuis l’exis­tence de l’État d’Israël il est évid­emment ins­tru­men­ta­lisé par le sio­nisme. Mais il exis­tait bien avant la Shoah et le sio­nisme.
Dans une telle confu­sion poli­ti­que et théo­rique, on com­prend mieux com­ment, dans la pro­pa­gande anti­sio­niste quo­ti­dienne, peu­vent se pro­duire des glis­se­ments dou­teux. Et nous allons en donner deux exem­ples.

A trop vou­loir prou­ver…

Le numéro 3 de Socialisme (p. 8 et 9) prés­ente côte à côte deux photos, l’une mon­trant des sol­dats alle­mands pen­dant la Seconde Guerre mon­diale et l’autre celle d’un soldat israélien. Lors d’une des mani­fes­ta­tions de « soli­da­rité » avec la Palestine à Denfert-Rochereau, à Paris, le quar­tier a été cou­vert d’affi­chet­tes ano­ny­mes : « Hitler a un fils : Sharon. » Tirer un trait d’égalité entre Sharon et Hitler ne peut qu’amener des gens de gauche, pleins de bonnes inten­tions (mais ayant, quand même un fond antisé­mite incons­cient), à donner libre cours à leurs pul­sions racis­tes. Ces deux photos jouent le même rôle que ce slogan débile. Et les lég­endes sous les photos sont encore pires : d’un côté, on a un « soldat nazi », de l’autre un « soldat israélien ». Tout d’abord « nazi » n’est pas une natio­na­lité, contrai­re­ment à « israélien », mais une appar­te­nance poli­ti­que. Il s’agit donc d’un soldat alle­mand, et pas d’un soldat nazi (du moins la réd­action de Socialisme n’en sait rien). Par contre, ce que les sol­dats alle­mands (nazis ou pas) fai­saient aux Juifs n’avait rien à avoir avec des « bri­ma­des » comme le prétend la lég­ende : une bri­made, c’est obli­ger quelqu’un à se bala­der à poil, ou lui faire avaler un truc dégu­eul­asse, etc., bref ce qu’on fai­sait à l’armée il y a 50 ans ou dans les clas­ses pré­pa­rat­oires aux gran­des écoles ou en fac de méde­cine encore aujourd’hui. Les sol­dats alle­mands ne « bri-maient » pas les Juifs, ils les exter­mi­naient sans la moin­dre pitié. La différ­ence entre des bri­ma­des et l’exter­mi­na­tion de 6 mil­lions de per­son­nes n’est pas une simple nuance de voca­bu­laire.
De l’autre côté, Socialisme prés­ente une photo d’un soldat israélien qui « menace » (selon les termes de la lég­ende) des Palestiniens. D’abord cette photo est coupée pour ne pas dire tron­quée : le déc­ou­page laisse croire que le soldat menace la famille avec son enfant, mais on ne montre pas la ou les per­son­nes qui se trou­vent cer­tai­ne­ment à terre, ou plus loin. Socialisme ne pré­cise pas dans quel­les cir­cons­tan­ces a été prise la photo, alors que, pour ce qui concerne celle sur les Juifs et le soldat alle­mand, tout le monde sait ce qui s’est passé pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. De plus, le mot « mena­cer » est bien plus fort que le mot « brimer ». Pour un esprit faible, la conclu­sion est simple : ce que font les Israéliens aux Palestiniens est au moins aussi grave (sinon pire) que ce que les nazis ont fait aux Juifs (8).
Les prin­ci­paux partis de l’État démoc­ra­tique israélien n’ont pas l’inten­tion d’exter­mi­ner les Palestiniens et ne se sont jamais livrés à des pra­ti­ques d’éli­mi­nation mas­sive de mil­liers de Palestiniens. Laisser enten­dre le contraire est irres­pon­sa­ble (9).Par contre, c’est dans les États arabes que l’on dif­fuse libre­ment les prét­endus « pro­to­co­les des sages de Sion » (10) et que tout un tas de nazis se sont reconver­tis après 1945 dans le conseil poli­ti­que aux diri­geants poli­ti­ques arabes. C’est dans les États arabes que les jour­naux dif­fu­sent quo­ti­dien­ne­ment de la pro­pa­gande antisé­mite. Et c’est dans les États arabes que l’on tue ou empri­sonne des Juifs, pour le simple fait qu’ils sont juifs. Et cela l’arti­cle de Socialisme ne le dit pas.

L’antisé­mit­isme moderne

Le numéro 3 de Socialisme publie des extraits de l’auto­bio­gra­phie de Tony Cliff(11) (A World to win), et un arti­cle de Daniel Lartichaux. Ces deux textes sont rem­plis d’inexac­ti­tu­des sur l’antisé­mit­isme. D. Lartichaux prétend que « le seul res­sort » des « actes hor­ri­bles » commis contre les syna­go­gues en France serait « le conflit au Proche-Orient ». Il oublie de men­tion­ner qu’il existe en France un antisé­mit­isme vivace, aussi bien dans les milieux de droite et d’extrême droite, que dans des fran­ges de la gauche, chez une partie de la popu­la­tion maghré­bine et ses enfants. Les voix de Le Pen vien­nent d’électeurs de droite comme de gauche ; de plus, la coexis­tence entre le judaïsme et la reli­gion musul­mane au Maghreb n’a pas tou­jours été sans dif­fi­cultés et cela ne peut qu’influen­cer le com­por­te­ment de ceux dont les parents ou grands-parents sont nés en terre d’Islam.
En ce qui concerne l’extrait de l’auto­bio­gra­phie de Cliff, il contient lui aussi des erreurs énormes : « le ghetto éco­no­mique et intel­lec­tuel a dis­paru », affirme tran­quille­ment Cliff à propos de l’Allemagne du début du XXe siècle. Quiconque connaît l’his­toire des Juifs d’Allemagne sait que l’antisé­mit­isme a per­sisté bien après la pre­mière uni­fi­ca­tion, sinon jamais Hitler n’en aurait fait un point de son pro­gramme dès Mein Kampf. Jamais il n’aurait pu impo­ser aussi faci­le­ment toutes les lois antisé­mites en venant au pou­voir, sans parler de la Solution finale.
Mais évid­emment cela permet de réd­uire l’antisé­mit­isme nazi à la néc­essité d’inven­ter des boucs émiss­aires face à une « crise qui détr­uisit les moyens d’exis­tence de cou­ches impor­tan­tes de la petite bour­geoi­sie » (Socialist Review). De plus, Cliff « oublie » de men­tion­ner les tirs de Scud contre Israël et tous les dis­cours et les actes des diri­geants arabes contre Israël depuis 50 ans. Si les Juifs d’Israël n’ont pas été mas­sa­crés ou au moins jetés à la mer depuis 1948, ce n’est pas parce que les États arabes des alen­tours n’en avaient pas envie. Mais parce que les Juifs ne se sont pas laissés faire et, pour cela, ont uti­lisé tous les alliés pos­si­bles. Lors de la guerre de 1948, c’est l’impér­ial­isme russe qui a sauvé les Juifs en livrant mas­si­ve­ment des armes par l’intermédi­aire de la Tchécoslovaquie, puis l’impér­ial­isme amé­ricain a pris la relève de façon bien plus effi­cace. Certes, la ques­tion d’Israël est com­plexe, et l’on ne peut pas tout dire en deux pages, mais en établ­issant un parallèle dan­ge­reux (et aux conno­ta­tions antisé­mites, même si ce n’est évid­emment pas du tout l’inten­tion de Socialisme) et en oubliant de parler de l’antisé­mit­isme dont ont été vic­ti­mes les Juifs en Allemagne et en France encore aujourd’hui, la revue laisse enten­dre que les Juifs auraient eu une autre solu­tion imméd­iate et concrète. Laquelle ?
En théorie, une révo­lution socia­liste mon­diale, mais il n’y en a jamais eu et per­sonne ne sait s’il y en aura une pro­chai­ne­ment. Et face à l’antisé­mit­isme bien concret, il fal­lait et il faut se déf­endre. Dans le passé, des cen­tai­nes de mil­liers de Juifs ont essayé de suivre la voie que Socialisme pré­co­nise aujourd’hui ; ils se sont engagés dans toutes les ten­dan­ces du mou­ve­ment ouvrier. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cela ne les a protégés ni de l’antisé­mit­isme de la gauche, ni de l’exter­mi­na­tion par le tsar, les nazis, Pétain et bien d’autres. Et que la « ques­tion juive » a tou­jours été sous-estimée par la gauche et l’extrême gauche. Comment ne pas com­pren­dre que l’exis­tence d’un État - dis­po­sant, de sur­croît, de l’arme nuclé­aire - semble aux Juifs, depuis l’Holocauste, une garan­tie (rela­tive) plus sûre qu’un siècle et demi de beaux dis­cours contre le racisme ? Cette poli­ti­que conduit certes à une impasse totale d’un point de vue his­to­ri­que, mais le mou­ve­ment ouvrier a sa part de res­pon­sa­bi­lité dans cet échec. Encore fau­drait-il l’admet­tre honnê­tement et en recher­cher les causes.
Si Israël n’exis­tait pas et n’avait pas décidé, grosso modo après le procès Eichmann, de mener cam­pa­gne par­tout dans le monde contre l’antisé­mit­isme, on ne sau­rait pas le cen­tième de ce que l’on sait aujourd’hui sur l’antisé­mit­isme, la pas­si­vité de la majo­rité des popu­la­tions europé­ennes, les com­pli­cités des États bour­geois avant et pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. Si aujourd’hui Israël uti­lise en partie l’Holocauste pour jus­ti­fier sa poli­ti­que colo­nia­liste en Palestine, c’est parce que, pen­dant des dizai­nes d’années, la gauche et même l’extrême gauche ne considéraient pas l’antisé­mit­isme comme un pro­blème fon­da­men­tal (12).

Un glis­se­ment dan­ge­reux

Le deuxième exem­ple d’anti­sio­nisme dou­teux est celui du jour­nal Socialist Worker, organe de l’International Socialist Organization aux États-Unis, qui a com­paré la pro­gres­sion des chars israéliens dans les rues de Jenine avec celle des Allemands dans le ghetto de Varsovie !!! Se ser­vant de la déc­la­ration d’un offi­cier israélien qui avait effec­tué cette com­pa­rai­son, l’heb­do­ma­daire amé­ricain apporte de l’eau au moulin de l’antisé­mit­isme en se cachant hypo­cri­te­ment der­rière les propos d’un Juif sio­niste !
Pourtant, faut-il le rap­pe­ler, il n’existe pas de camps de concen­tra­tion en Israël/Palestine et l’armée israéli­enne n’occupe pas un pays « étr­anger » (la situa­tion est beau­coup plus com­plexe) ; les sol­dats israéliens ne se trou­vent pas à des mil­liers de kilomètres de leur sol natal, et sur­tout ils n’ont abso­lu­ment pas l’inten­tion d’exter­mi­ner la popu­la­tion pales­ti­nienne comme les nazis et leurs sbires polo­nais l’ont fait.
Cette com­pa­rai­son ne peut que nour­rir les sen­ti­ments anti­juifs qui ici, en France, ont amené des indi­vi­dus sim­plets, mani­pulés, voire les deux, à essayer de mettre le feu à des syna­go­gues, à jeter des pier­res et à tabas­ser des Juifs en pleine rue. De plus, une telle posi­tion n’aide pas les Palestiniens à avoir une cons­cience claire des objec­tifs véri­tables de leurs diri­geants. Une chose est d’être favo­ra­ble à l’exis­tence d’un État pales­ti­nien, une autre est de sou­te­nir incondi­tion­nel­le­ment la dic­ta­ture cor­rom­pue d’Arafat et de ses alliés.
Une chose est de sou­te­nir la lutte des Palestiniens pour leurs droits démoc­ra­tiques, une autre est de croire (ou de faire croire) que le ter­ro­risme est seu­le­ment ou prin­ci­pa­le­ment le pro­duit de la poli­ti­que expan­sion­niste israéli­enne. Les forces reli­gieu­ses (Hamas, Djihad) et non reli­gieu­ses (OLP, etc.) font toutes l’apo­lo­gie du mar­tyre - ce qui abou­tit, en toute logi­que, à mas­sa­crer régul­ièrement des civils israéliens et à empêcher toute coexis­tence paci­fi­que entre les peu­ples israélien et pales­ti­ni­nen.
Y.C.
 

NOTES

1. Il est intér­essant de noter qui furent, sans doute, les pre­miers à accu­ser des Juifs d’être com­pli­ces d’Hitler, du temps même de l’Allemagne hitléri­enne. Comme le rap­porte Tom Séguev, dans Le Septième Million, des com­bats poli­ti­ques extrê­mement vio­lents opposèrent les ancêtres des tra­vaillis­tes (le Mapai) et du Likoud actuel (le Herout), le parti d’Ariel Sharon. Les Juifs de Palestine savaient par­fai­te­ment ce qui se pas­sait en Allemagne et, à cause des clau­ses très res­tric­ti­ves concer­nant l’émig­ration en Palestine, ils durent faire des choix extrê­mement dou­lou­reux dans les années 1930 et 1940. Mais le fait que des Juifs sio­nis­tes aient uti­lisé ce genre d’amal­game cra­pu­leux pour dis­qua­li­fier poli­ti­que­ment et mora­le­ment d’autres Juifs ne jus­ti­fie aucu­ne­ment que l’extrême gauche y ait recours aujourd’hui.
2. Les trois publi­ca­tions citées ci-dessus déf­endent, à quel­ques nuan­ces près, les posi­tions du Socialist Workers Party bri­tan­ni­que, l’orga­ni­sa­tion d’extrême gauche la plus impor­tante en Europe actuel­le­ment. Se réc­lamant de Lénine et de Trotsky, ce groupe assez vivant a intro­duit quel­ques varian­tes dans l’ortho­doxie lénin­iste en dénonçant le capi­ta­lisme d’État dans tous les États prét­endus ouvriers ou socia­lis­tes et adopté une atti­tude et une ana­lyse plus cri­ti­que vis-à-vis des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale que les différ­entes bran­ches de la Quatrième Internationale.
3. Cet intel­lec­tuel tota­le­ment irres­pon­sa­ble n’a pas hésité à se rép­andre dans les médias pour expli­quer que les Juifs avaient le « génie de l’argent ». On peine à com­pren­dre pour­quoi un peuple doté de tant de qua­lités prét­en­dument héré­dit­aires aurait cons­ti­tué un État perpétu­el­lement en pleine ban­que­route finan­cière et pour­quoi tous les Juifs de la planète ne sont pas mil­liar­dai­res. Mais peu importe à Attali que ses thèses absur­des appor­tent de l’eau au moulin de l’antisé­mit­isme le plus gros­sier et ne cadrent pas avec les faits. Du moment qu’on parle de lui, il est content…
4. Et cette posi­tion absurde se retrouve dans la pro­pa­gande des grou­pes révo­luti­onn­aires à propos de toutes les tares de la société actuelle. Elle leur permet de nég­liger les conflits qui oppo­sent nations, eth­nies et genres, pour se réfugier dans la croyance béate que la révo­lution rés­oudra tout. Citons une autre variante de cet aveu­gle­ment : « Ce n’est que lors­que la majo­rité des Juifs dén­on­ceront Israël que l’antisé­mit­isme sera vaincu. » (Socialist Review) Comme si l’antisé­mit­isme n’exis­tait pas avant 1948 et que les Juifs en étaient les prin­ci­paux res­pon­sa­bles !Dans le livre de Yair Auron Les juifs d’extrême gauche en mai 68, un mili­tant gau­chiste en visite dans les camps pales­ti­niens durant les années 70 raconte la réaction extrê­mement hos­tile de ses inter­lo­cu­teurs lorsqu’il leur avoua naï­vement qu’il était juif.
5. Cf. l’arti­cle de Yoren Iftachel sur les Bédouins d’Israël, Transeuropéennes N° 22.
6. C’est pour­quoi cer­tains cher­chent à nous expli­quer que l’isla­misme fon­da­men­ta­liste serait une idéo­logie quasi révo­luti­onn­aire, mais nous trai­te­rons ce sujet dans un autre arti­cle.
7. De même, c’est la lec­ture la plus anti­juive (donc antisé­mite) du Nouveau Testament qui a influencé les chrétiens pen­dant 2000 ans, et non une inter­pré­tation plus équi­librée. L’Église catho­li­que a dû encore réc­emment détr­uire des mil­lions d’exem­plai­res d’une nou­velle édition de la Bible en espa­gnol, car elle conte­nait de nom­breux com­men­tai­res antisé­mites.
8. On retrouve d’ailleurs là un des argu­ments antisé­mites inversés, employés sou­vent à gauche et à l’extrême gauche. Nos bonnes âmes s’étonnent qu’un peuple qui a subi tel­le­ment de persé­cutions au cours de son his­toire puisse à son tour mener une répr­ession féroce dans les Territoires occupés. D’abord ce rai­son­ne­ment part d’une prém­isse fausse, celle de la res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive : tous les Allemands n’étaient pas nazis (Hitler en a jeté plus d’un mil­lion dans les camps) et tous les Juifs n’étaient pas des vic­ti­mes (cer­tains ont col­la­boré avec les Nazis, croyant sauver leur peau ; d’autres n’ont pensé qu’à eux-mêmes, ont émigré à temps et ignoré le sort de leurs core­li­gion­nai­res ; d’autres se sont battus les armes à la main, etc.). De même, tous les Juifs d’aujourd’hui ne sont pas d’accord avec la poli­ti­que de leur gou­ver­ne­ment et les exac­tions de l’armée. Et cer­tains de ceux qui vivent en Israël vont jusqu’à refu­ser de servir sous l’uni­forme. De plus, ce rai­son­ne­ment repose sur l’idée naïve que celui qui a été vic­time d’une injus­tice, de l’oppres­sion, de la tor­ture (ou celui dont les parents ou les grands-parents ont été mar­ty­risés ou tués) aurait auto­ma­ti­que­ment une sta­ture morale et une luci­dité poli­ti­que supéri­eures. On n’est pas loin de l’idée d’une supér­iorité géné­tique liée, ce coup-ci, à l’expéri­ence directe ou indi­recte du mar­tyre. Bref, on nage en plein fan­tasme.
9. L’État israélien mène une guerre sale qui, comme toutes les guer­res moder­nes, frappe davan­tage les civils que les sol­dats pro­fes­sion­nels. De toute façon, dans ce conflit par­ti­cu­lier, la dis­tinc­tion civils/mili­tai­res n’a guère de sens puis­que tout Israélien, homme ou femme, peut être appelé sous les dra­peaux et que tout Palestinien peut s’enga­ger dans une orga­ni­sa­tion pra­ti­quant le ter­ro­risme anti­juif.
10. Faux fabri­qué par la police tsa­riste afin d’étayer la thèse d’un ima­gi­naire com­plot juif pour domi­ner le monde.
11. Dirigeant du SWP bri­tan­ni­que, décédé en 2001, qui fit ses pre­mières armes en Palestine sous le mandat bri­tan­ni­que, dans le mou­ve­ment trots­kyste, avant de venir mili­ter en Angleterre. Il a notam­ment écrit deux bio­gra­phies de Lénine et de Trotsky ainsi qu’un livre impor­tant tra­duit en français : Le Capitalisme d’État en Russie, EDI.
12. Ce pro­blème ne date pas d’hier, comme en tém­oignent, par exem­ple, l’atti­tude des socia­lis­tes français pen­dant l’Affaire Dreyfus ou celle des rés­istants pen­dant la Seconde Guerre mon­diale et après, qui mirent au second plan l’antisé­mit­isme.

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