samedi 11 mai 2013

Limites de l’antisionisme (2)


Limites de l’ « antisionisme » (2)


Qu’est-ce que le sio­nisme ?
Il existe toutes sortes de défi­nitions du sio­nisme et toutes sortes de sio­nis­tes : reli­gieux, athées, socia­lis­tes, de droite, de gauche, d’extrême droite, etc. Il ne me semble pas utile d’entrer dans le détail de toutes les nuan­ces ou des diver­gen­ces qui les séparent. Il suffit d’indi­quer que le sio­nisme est une forme de natio­na­lisme, donc une idéo­logie qui repose sur une com­mu­nauté d’intérêts ima­gi­naire entre des indi­vi­dus appar­te­nant à des clas­ses socia­les différ­entes. Le sio­nisme tente de mobi­li­ser de façon tota­le­ment acri­ti­que le peuple juif (à l’éch­elle inter­na­tio­nale) et les citoyens juifs d’Israël der­rière le gou­ver­ne­ment de l’Etat qui s’est édifié au Moyen-Orient depuis 1948.

Existe-t-il un peuple juif ?

Pour les deux lec­teurs de Socialist Worker, les Juifs seraient uni­que­ment les pra­ti­quants d’une reli­gion, au même titre que les catho­li­ques, les pro­tes­tants, les hin­douis­tes ou les boud­dhis­tes et il n’exis­te­rait donc pas de peuple juif. Par conséquent les Juifs n’auraient aucun « droit » à un Etat, du moins c’est ce que leur lettre sous-entend. Effectivement, si l’on nie qu’il existe un peuple juif, et que ce peuple a éventu­el­lement droit à une terre quel­que part sur la planète, il est bien plus facile de « rés­oudre » le pro­blème… sur le papier. Malheureusement pour nos doc­tri­nai­res bornés, il existe bien un peuple juif, et aujourd’hui un peuple et un Etat israéliens. On ne peut plus reve­nir en arrière. Mais il faut appro­fon­dir un peu le pro­blème. Les marxis­tes déf­endent depuis tou­jours le droit des peu­ples à dis­po­ser d’eux-mêmes comme une reven­di­ca­tion démoc­ra­tique qui pour­rait éventu­el­lement déb­loquer cer­tai­nes situa­tions inex­tri­ca­bles. C’est ainsi, par exem­ple, que Trotsky envi­sa­gea un moment la pos­si­bi­lité que les Noirs amé­ricains créent leur propre Etat, face au racisme indécr­ot­table des Blancs. Ou que, d’un autre côté, Marx s’opposa aux luttes de libé­ration natio­nale de cer­tains peu­ples d’Europe cen­trale car elles ne lui sem­blaient pas aller dans le « sens de l’Histoire ».

Aujourd’hui, on peut tirer le bilan de ces posi­tions : les révo­luti­onn­aires socia­lis­tes n’ont eu aucune influence sur le dével­op­pement des différ­entes luttes de libé­ration natio­nale et le XXe siècle a vu appa­raître de mul­ti­ples nou­veaux États indép­endants. Apparemment ce pro­ces­sus de mor­cel­le­ment en États-nations n’est pas ter­miné, y com­pris au sein de la vieille Europe où les mou­ve­ments auto­no­mis­tes prospèrent, de l’Ecosse au Pays Basque et à la Catalogne en pas­sant par la Corse. Cette volonté de repli sur soi, ce besoin d’iden­tité locale, rég­io­nale ou natio­nale s’est mal­heu­reu­se­ment avéré beau­coup plus fort que l’inter­na­tio­na­lisme prolé­tarien, la soli­da­rité de classe entre les exploités.
On peut le regret­ter, dén­oncer le natio­na­lisme comme une impasse, mais com­ment fermer les yeux sur ce phénomène et s’étonner que le peuple juif ait voulu, lui aussi, avoir son Etat ? Rien n’exclut un jour de penser que les Roms, mino­rité anti-éta­tique s’il en est jusqu’à présent, réc­lament un jour, eux aussi, d’avoir un Etat-nation quel­que part sur la planète. C’est donc dans ce cadre plus général qu’il faut situer la force du natio­na­lisme juif, l’intérêt renou­velé de beau­coup de Juifs laïcs ou athées pour leur culture et leur reli­gion, etc. A cette situa­tion géné­rale est venue s’ajou­ter l’éli­mi­nation de 6 mil­lions de Juifs pen­dant la Seconde Guerre mon­diale.
L’Holocauste n’a pu que convain­cre (défi­ni­ti­vement ?) les Juifs qu’ils ne devaient comp­ter que sur eux-mêmes et que leur seul moyen de ne pas se faire mas­sa­crer encore une fois était de faire bloc, d’appuyer la cons­ti­tu­tion d’un Etat dis­po­sant d’une puis­sance mili­taire impo­sante et de conclure toutes les allian­ces mili­tai­res ou éco­no­miques pos­si­bles, y com­pris avec les États les plus cra­pu­leux. Le natio­na­lisme des opprimés est-il moins nocif que le natio­na­lisme des oppres­seurs ?
Ce qui se cache der­rière le sou­tien sou­vent acri­ti­que aux mou­ve­ments de libé­ration natio­nale, c’est à la fois l’idée que le natio­na­lisme des vieilles nations serait plus nocif que celui des jeunes nations, mais aussi que les luttes de libé­ration natio­nale pour­raient accé­lérer l’avè­nement d’une révo­lution socia­liste. Cette ana­lyse est tota­le­ment erronée.

Aucun mou­ve­ment de libé­ration natio­nale vic­to­rieux dans les pays du tiers monde n’a déb­ouché sur une révo­lution sociale. Quant à la domi­na­tion colo­niale ou impér­ial­iste, elle a été rem­placée par des dic­ta­tu­res impla­ca­bles sur la classe ouvrière et les clas­ses exploitées, de la Chine à l’Algérie en pas­sant par Cuba. Cela ne signi­fie pas pour autant qu’il ne fal­lait pas s’oppo­ser aux guer­res colo­nia­les, mais cela fixe les limi­tes du sou­tien que l’on peut appor­ter aux luttes de libé­ration natio­nale et sur­tout aux orga­ni­sa­tions qui en pren­nent la tête, et aux illu­sions que font naître ces mou­ve­ments. En clair : sou­te­nir le droit des peu­ples à dis­po­ser d’eux-mêmes oui, porter les vali­ses des futurs exploi­teurs, non !
A moins que, à l’instar des tiers-mon­dis­tes indécr­ot­tables du Monde diplo­ma­ti­que, on veuille encen­ser des poli­ti­ciens comme Nasser, Ben Bella, Torrijos, Chavez, Castro ou Noriega, en les parant de vertus socia­lis­tes ou anti-impér­ial­istes que ceux-ci n’ont jamais eues.

Le sio­nisme est-il colo­nia­liste ?

Oui. Israël est une colo­nie de peu­ple­ment dont l’évo­lution res­sem­ble à celle des Etats-Unis, de l’Australie, voire, par cer­tains côtés de l’Afrique du Sud. Cette der­nière com­pa­rai­son est cepen­dant dan­ge­reuse car la situa­tion des Palestiniens en Israël n’a, pour le moment, aucun rap­port avec celle des Africains noirs en Afrique du Sud avant la fin de l’apar­theid et qu’elle cri­mi­na­lise dan­ge­reu­se­ment non seu­le­ment le gou­ver­ne­ment mais tous les citoyens israéliens. Israël s’est cons­truit sur l’expro­pria­tion vio­lente des terres et des biens du peuple pales­ti­nien et ce pro­ces­sus ne s’est jamais arrêté. Le sio­nisme est-il impér­ial­iste ?

Si l’on entend par là que l’Etat d’Israël a des visées expan­sion­nis­tes, oui. Mais que dire alors de l’inva­sion du Koweit par l’Irak, du Liban par la Syrie, pour ne pren­dre que deux exem­ples dans la région ? Si l’on uti­lise le mot « impér­ial­iste » dans le sens d’expan­sion­niste, cela est vrai d’un nombre impres­sion­nant d’États sur terre que les gau­chis­tes ne pas­sent pas leur temps à dén­oncer à lon­gueur de temps comme ils le font avec Israël. Mais les gau­chis­tes emploient ce mot dans un autre sens éga­lement : ils considèrent qu’Israël serait un « valet de l’impér­ial­isme amé­ricain ». Tout mou­ve­ment qui se réc­lame d’une idéo­logie natio­nale peut être amené à s’allier avec une ou plu­sieurs puis­san­ces dites impér­ial­istes. C’est ce qu’ont fait le FNL algérien, le FLN viet­na­mien, tous les mou­ve­ments de guér­illa d’Amérique latine et d’Afrique, l’Etat cubain, etc., avec l’impér­ial­isme russe. C’est ce qu’ont fait les rés­istants afghans en accep­tant l’aide amé­ric­aine. Les gou­ver­ne­ments israéliens ont, eux, choisi l’impér­ial­isme amé­ricain après avoir été direc­te­ment aidés par les Soviétiques, au moment cru­cial de la création de l’Etat d’Israël, en 1948. Donc oui, l’Etat israélien a de fortes affi­nités avec les gran­des puis­san­tes impér­ial­istes, mais cela ne fait pas de lui un impér­ial­isme au sens éco­no­mique et finan­cier du terme. Ou en tout cas, il fau­drait le dém­ontrer, chif­fres à l’appui, et ne pas se conten­ter d’invec­ti­ves.

Le sio­nisme est-il raciste ?

Toute idéo­logie natio­na­liste peut, à un moment ou un autre, employer des argu­ments racis­tes. Et tout Etat natio­nal uti­lise à un moment ou un autre l’arme de la xénop­hobie ou du racisme. Le natio­na­lisme, l’Etat et le racisme mar­chent par­fois ensem­ble, par­fois séparément mais il n’existe aucune incom­pa­ti­bi­lité majeure entre les trois. C’est d’ailleurs pour­quoi les révo­luti­onn­aires sont favo­ra­bles à la dis­pa­ri­tion des nations, des fron­tières et des États.
Donc, oui le sio­nisme a une dimen­sion raciste poten­tielle, mais comme n’importe quelle autre idéo­logie natio­nale et natio­na­liste, y com­pris celle des Palestiniens, et pas davan­tage qu’une autre. Signalons d’ailleurs qu’au sein même d’Israël il existe de puis­sants préjugés racis­tes entre les Juifs eux-mêmes, préjugés dénoncés depuis des dizai­nes d’années par les Juifs orien­taux ou éth­iopiens, et sour­ces de dis­cri­mi­na­tions réelles en Israël.

Cependant, sou­li­gner cons­tam­ment les ten­dan­ces racis­tes du sio­nisme, tout en fai­sant l’impasse sur les ten­dan­ces racis­tes des natio­na­lis­tes pales­ti­niens est extrê­mement dan­ge­reux. L’uti­li­sa­tion systé­ma­tique de cet argu­ment est rela­ti­ve­ment nou­velle, comme l’a montré la confér­ence inter­na­tio­nale de Durban sur le racisme où Israël fut condamné comme un Etat raciste par la majo­rité des présents. Ceux qui veu­lent abso­lu­ment dém­ontrer que le sio­nisme est une idéo­logie raciste jouent sur l’indi­gna­tion morale qu’a sus­citée l’Holocauste et essaient de la retour­ner contre Israël. Ce procédé est cra­pu­leux car il abou­tit, par tou­ches suc­ces­si­ves, à faire un parallèle entre sio­nisme et nazisme. Et c’est jus­te­ment ce que fai­sait Socialist Worker en com­pa­rant les Palestiniens de Jenine aux Juifs du ghetto de Varsovie et Socialisme en jux­ta­po­sant des photos de sol­dats nazis et israéliens. De telles com­pa­rai­sons ne sont pas du tout inno­cen­tes, car elles cons­ti­tuent une des armes favo­ri­tes des négati­onn­istes et des antisé­mites qui veu­lent à tout prix mon­trer que les Juifs sont aussi racis­tes que les autres, voire davan­tage. Enfin, à force d’être bana­lisée, l’accu­sa­tion de racisme devient une espèce de tarte à la crème qui lui enlève tout sérieux aux yeux de la majo­rité de la popu­la­tion, ren­forçant le nou­veau credo des réacti­onn­aires qui prêchent, sur le ton du bon sens, que tout le monde est raciste et que l’on ne pour­rait rien y faire.

Un Etat ou deux États ?

Les lec­teurs de Socialist Worker prônent la création d’un Etat qui regrou­pe­rait Juifs et Palestiniens. Leur posi­tion est incohér­ente. On ne peut pas à la fois prét­endre que les Juifs ne seraient que les pra­ti­quants d’une « reli­gion », qu’ils occu­pent un ter­ri­toire « étr­anger », que leur Etat est « raciste », « colo­nia­liste » et fait le jeu de « l’impér­ial­isme » et en même temps croire que les Juifs pour­raient demain vivre sur le même ter­ri­toire que les Palestiniens. Les lec­teurs de Socialist Worker n’emploient même pas le terme d’Etat bina­tio­nal, ce qui est logi­que, puisqu’ils nient, du moins dans leurs let­tres, qu’il existe un peuple juif et donc une nation juive.
Si les Juifs d’Israël sont les « pieds noirs » de la Palestine, ou bien une simple bande de reli­gieux fana­ti­ques ou illu­minés, alors il faut en tirer la conclu­sion : ils doi­vent retour­ner dans les mét­ro­poles « impér­ial­istes » d’où ils sont partis, comme c’est arrivé aux cen­tai­nes de mil­liers de Français qui vivaient en Algérie ou aux Portugais qui habi­taient l’Angola, le Mozambique ou la Guinée-Bissau. Rappelons que ce fut le credo de l’OLP pen­dant des dizai­nes d’années (cf. les déc­la­rations de Choukeiry qui vou­lait « jeter les Juifs à la mer »), que son timide chan­ge­ment de posi­tion n’est que très récent (1988), et que c’est tou­jours la posi­tion des orga­ni­sa­tions ter­ro­ris­tes comme le Hamas et le Djihad isla­mi­que qui posent des bombes en Israël.

Nos deux lec­teurs le savent bien mais évitent soi­gneu­se­ment de poser le pro­blème. Et pour rendre la situa­tion encore plus inex­tri­ca­ble, ils se réfugient der­rière une réso­lution de l’ONU qui, si elle énonce un droit par­fai­te­ment juste, est inap­pli­ca­ble. On voit mal com­ment les 4 mil­lions de Palestiniens de la Diaspora pour­raient récupérer les terres et les mai­sons dont ils ont été expro­priés ainsi que les emplois dont ils ont été privés. Où iraient les expro­pria­teurs, c’est-à-dire les Israéliens ? Autant le ver­se­ment d’une indem­ni­sa­tion semble rai­son­na­ble, autant le « droit au retour » est une aber­ra­tion pour les Palestiniens - mais aussi pour les Juifs du monde entier.
Les Juifs ont cons­ti­tué un Etat en s’appuyant sur la force, comme tous les peu­ples qui ont cher­ché à avoir un ter­ri­toire à eux. La lég­ende sio­niste veut qu’ils soient arrivés dans une région inha­bitée mais aujourd’hui même une partie des his­to­riens israéliens ont démonté ce gros­sier men­songe. Les com­pro­mis aux­quels il faudra bien arri­ver un jour seront forcément dou­lou­reux et injus­tes pour les deux par­ties. C’est pour­quoi j’avais écrit à Socialist Worker que les Israéliens « n’occu­paient pas un pays étr­anger » et que la situa­tion était « plus com­plexe » qu’une occu­pa­tion colo­niale clas­si­que d’un loin­tain ter­ri­toire. Les fron­tières de l’Etat d’Israël sont par nature exten­si­bles puisqu’au départ ni cet Etat ni l’Etat de Palestine n’avaient d’exis­tence reconnue et par conséquent de fron­tières clai­res.
Vu la situa­tion actuelle, et l’idéo­logie natio­na­liste qui mobi­lise les deux peu­ples concernés, il semble impos­si­ble de conce­voir que Palestiniens et Israéliens puis­sent vivre dans un même Etat. Il faudra donc bien deux États et non un seul.

L’Etat d’Israël fabri­que-t-il de l’antisé­mit­isme ?

Non, cette accu­sa­tion est absurde. Ou bien seu­le­ment dans le sens où tous les États fabri­quent de l’hos­ti­lité contre leurs res­sor­tis­sants lors­que leurs armées com­met­tent des actes cri­mi­nels. L’inter­ven­tion armée des Etats-Unis en Serbie, en Afghanistan, en Irak ou en Somalie fabri­que de l’anti-amé­ri­can­isme : de nom­breu­ses per­son­nes, de toutes ten­dan­ces poli­ti­ques, mép­risent glo­ba­le­ment les Américains. Mais aussi on pour­rait dire aussi que Chirac, en ce moment, sus­cite des réactions anti-franç­aises en Côte d’Ivoire ou que Mitterrand en a pro­vo­quées aupa­ra­vant en Afrique et au Moyen-Orient.
C’est donc aux révo­luti­onn­aires de répéter inlas­sa­ble­ment que l’on ne peut amal­ga­mer les citoyens d’un Etat avec la poli­ti­que de leur gou­ver­ne­ment et de faire connaître le combat des Israéliens qui s’oppo­sent à leur gou­ver­ne­ment et lut­tent pour la paix, quitte à ris­quer la prison dans leur pays et à être considérés comme des traîtres par leurs com­pa­trio­tes. Et c’est aux révo­luti­onn­aires d’expli­quer les différ­ences entre Israéliens (citoyens d’Israël), Juifs (mem­bres du peuple juif) et juifs (pra­ti­quants du judaïsme). Les crétins antisé­mites sont en fait mobi­lisés par leurs pul­sions racis­tes et non par les actes cri­mi­nels de l’armée israéli­enne.

Ce n’est pas l’Etat israélien qui fabri­que l’antisé­mit­isme, ce sont les antisé­mites eux-mêmes. La lutte contre l’antisé­mit­isme a besoin d’expli­ca­tions séri­euses sur les ori­gi­nes du racisme pas de rai­son­ne­ments tordus, à l’allure d’excu­ses.
L’État d’Israël va-t-il « nous » entraîner dans la guerre, voire dans une guerre mon­diale ?
Cette façon de poser la ques­tion révèle une des prin­ci­pa­les rai­sons pour les­quel­les le conflit israélo-pales­ti­nien sus­cite tant de pas­sions en France, alors que cet affron­te­ment, mineur par la taille des popu­la­tions direc­te­ment impli­quées, demeure mar­gi­nal et que d’autres conflits sont infi­ni­ment plus meur­triers sur la planète. Comme le disait la chan­teuse Noa (par ailleurs fille d’Iztak Rabin), « En Israël, plus de gens meu­rent à cause des acci­dents de la route qu’à cause des atten­tats. » L’impor­tance de l’affron­te­ment israélo-pales­ti­nien se mesure plutôt à sa durée, au nombre de réfugiés et d’exilés concernés (plu­sieurs mil­lions) et sur­tout à sa portée sym­bo­li­que.

Beaucoup de gens ont l’impres­sion que le monde occi­den­tal pour­rait se trou­ver au bord du chaos ou en tout cas menacé par le ter­ro­risme, à cause d’Israël (en clair à cause des Juifs). Le mil­liar­daire Ben Laden les ren­force dans cette vision en fei­gnant de s’intér­esser au sort des Palestiniens, c’est-à-dire en ins­tru­men­ta­li­sant leur situa­tion, à l’instar de tous les diri­geants arabes. Mais, comme ils l’ont tou­jours fait, il les oubliera à la pre­mière occa­sion. L’absence de mili­tants pales­ti­niens dans les réseaux d’Al Qaida semble indi­quer qu’ils ne sont guère dupes de la déma­gogie du per­son­nage.
Traiter de la guerre à propos d’Israël, c’est tou­cher au pro­blème de l’ori­gine pro­fonde des guer­res. Même si cet État n’était pas né en 1948, les riva­lités seraient très fortes dans cette région, qui connaît depuis l’effon­dre­ment de l’empire otto­man une situa­tion d’ins­ta­bi­lité géo­po­li­tique considé­rable. On le doit lar­ge­ment à l’action des gran­des puis­san­ces impér­ial­istes du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui ont cher­ché à se tailler des zones d’influence, à s’appro­prier des mar­chés et à contrôler les gise­ments de pét­role. La liqui­da­tion de toute puis­sance rég­io­nale et l’émi­et­tement en États locaux plus ou moins arti­fi­ciels favo­ri­sent les inter­ven­tions extéri­eures et atti­sent les rai­sons de conflits inter­nes. Ainsi, la guerre la plus grave dans la région, qui s’est pro­duite indép­end­amment de l’exis­tence d’Israël, a opposé l’Irak à l’Iran de 1980 à 1988. Elle a représenté pour les pays impli­qués une sai­gnée équi­val­ente à celle causée par la pre­mière guerre mon­diale en Europe. Tous les États occi­den­taux, ainsi que l’URSS, ont sou­tenu l’agres­sion ira­kienne contre le régime isla­miste ira­nien. L’État français y fut même cobel­ligérant, en prêtant des avions de guerre et des pilo­tes à l’Irak. Les atten­tats ter­ro­ris­tes de 1986 furent d’ailleurs une conséqu­ence du conten­tieux de l’État français avec l’État ira­nien, aggravé par la ques­tion d’un finan­ce­ment que les Français ne vou­laient pas res­ti­tuer. Qui dans ce pays a dénoncé cette dés­astr­euse diplo­ma­tie ?

On peut admet­tre que l’exis­tence d’Israël et sa dép­end­ance éco­no­mique totale vis-à-vis des États-Unis com­pli­quent la situa­tion, mais elles ne sont pas à l’ori­gine des ten­sions mul­ti­ples qui déc­hirent la région, bien que les diri­geants de Tel Aviv essaient d’en jouer. Ceux qui vou­draient pren­dre Israël comme bouc émiss­aire, et voir en lui l’obs­ta­cle à la paix dans le monde, oublient les deux guer­res mon­dia­les, la guerre froide et toutes les guer­res colo­nia­les depuis un siècle. Pour poser la ques­tion autre­ment, Israël fait-il ou non partie du monde occi­den­tal ? Et si c’est bien le cas, ce frag­ment imbri­qué au monde arabo-musul­man peut-il aspi­rer le monde occi­den­tal dans un conflit avec l’ensem­ble de cette aire ? Quoi qu’il arrive, tout se passe comme si l’Europe avait tenté de rés­oudre son pro­blème avec les Juifs sur le dos des Palestiniens. La res­pon­sa­bi­lité his­to­ri­que des Européens est donc encore plus lourde que celle des Américains. L’aggra­va­tion de la situa­tion en Palestine n’est pas le pro­duit d’un machiavé­lique cynisme chez quel­ques poli­ti­ciens israéliens, ni de l’incons­cience cri­mi­nelle d’un Arafat. Ces gens-là prospèrent plutôt sur un ter­reau de pro­blèmes inex­tri­ca­bles que tous nos gou­ver­nants ont tissé depuis un ou deux siècles. Comme nous per­sis­tons à les lais­ser en place, il n’y a aucune raison que les choses s’arran­gent.
Le ras­sem­ble­ment des Juifs dans un Etat séparé cons­ti­tue-t-il une dém­ission devant l’antisé­mit­isme ?
Non. Pendant quel­ques dizai­nes d’années, des cen­tai­nes de mil­liers d’ouvriers et d’intel­lec­tuels juifs ont cru au socia­lisme, voire à la révo­lution sociale. Aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord et en Amérique latine, le mou­ve­ment ouvrier a compté de très nom­breux mili­tants et théo­riciens juifs, athées et révo­luti­onn­aires, aussi bien dans les mou­ve­ments anar­chis­tes que marxis­tes. Mais vu la pas­si­vité ou l’inef­fi­ca­cité du mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal devant les persé­cutions et les mas­sa­cres des Juifs notam­ment avant et pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, on peut com­pren­dre que la majo­rité des Juifs tirent un cons­tat d’échec des ten­ta­ti­ves d’une forte mino­rité d’entre eux de rés­oudre la prét­endue « ques­tion juive » par une révo­lution socia­liste. Le moins qu’on puisse dire est que l’Union sovié­tique, considérée comme un exem­ple par l’immense majo­rité des gens de gauche sur la planète pen­dant des déc­ennies, n’a pu que servir de repous­soir, vu l’impor­tance de l’antisé­mit­isme dans ce pays et la façon dont les sta­li­niens l’ont uti­lisé, y com­pris dans les démoc­raties popu­lai­res.

Ce que les gau­chis­tes deman­dent aux Juifs c’est de leur faire confiance les yeux fermés, de croire que les petits grou­pus­cu­les révo­luti­onn­aires, si jamais leurs idées s’empa­raient des masses, ne com­met­traient pas les mêmes crimes et ren­draient, pour­quoi pas, l’huma­nité meilleure. C’est beau­coup deman­der, non ? Surtout lorsqu’on sait qu’une (petite) partie des négati­onn­istes français vient des rangs de l’extrême gauche. Cette même extrême gauche n’hésite pas à défiler avec des grou­pes qui bran­dis­sent les dra­peaux du Hamas et qui crient « Mort aux Juifs » dans les rues de Paris. Encore réc­emment, le samedi 12 octo­bre, un appel à mani­fes­ter en « soli­da­rité avec les Palestiniens », appel signé par des dizai­nes d’orga­ni­sa­tions d’extrême gauche et de gauche dénonçait jus­te­ment la poli­ti­que israéli­enne actuelle mais sans men­tion­ner une seule fois les atten­tats ter­ro­ris­tes qui ont fait des cen­tai­nes de vic­ti­mes en Israël. De plus, qui peut affir­mer séri­eu­sement que l’antisé­mit­isme dis­pa­raîtrait dans un monde socia­liste, si jamais celui-ci voit le jour ?
Enfin, il est faux de prét­endre que l’Etat israélien ne combat pas l’antisé­mit­isme. Au contraire, il ne fait que cela depuis 50 ans. Il mobi­lise toutes les énergies contre l’antisé­mit­isme à l’éch­elle inter­na­tio­nale. Que cette pro­pa­gande ne fasse pas dis­pa­raître l’antisé­mit­isme, c’est une évid­ence (mais quelle pro­pa­gande le pour­rait ?) ; qu’elle ait imposé des limi­tes à son expres­sion publi­que dans les pays démoc­ra­tiques occi­den­taux est dif­fi­ci­le­ment contes­ta­ble.

Entre les Palestiniens et le colo­nia­lisme (ou l’impér­ial­isme), qui doit-on sou­te­nir ?

Vu la façon dont la ques­tion est posée, les Palestiniens, bien sûr, mais tout dépend de ce que l’on entend par là. Le peuple pales­ti­nien ou l’OLP ?
En fait, cette façon de poser les pro­blèmes n’est que la reprise d’un vieil argu­ment que les sta­li­niens et la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale uti­li­saient déjà pen­dant la guerre froide. « Qui n’est pas avec nous est contre nous. » Il est curieux que ce genre de rai­son­ne­ment soit repris par les sym­pa­thi­sants d’un cou­rant poli­ti­que qui est jus­te­ment né du refus de choi­sir entre l’impér­ial­isme amé­ricain et l’impér­ial­isme russe. Socialist Worker est le jour­nal de l’International Socialist Organisation dont les ancêtres se sont battus dans les années 1940, 1950 et 1960 à la fois contre les sta­li­niens et contre la bour­geoi­sie amé­ric­aine. Aujourd’hui et demain, comme hier, il n’y a aucune raison de choi­sir entre Sharon et Arafat, entre la corde et le pelo­ton d’exé­cution. Si un jour une solu­tion se des­sine entre Israéliens et Palestiniens, elle se fera contre les natio­na­lis­tes des deux côtés, sio­nis­tes, mem­bres de l’OLP ou des mou­ve­ments intégr­istes. Alors autant annon­cer dès main­te­nant la cou­leur - si c’est ce que l’on pense mais que l’on n’ose pas dire pour des rai­sons tac­ti­ques.
L’Autorité pales­ti­nienne est tout autant l’ennemi du peuple pales­ti­nien que les partis de droite et de gauche israéliens actuels sont les enne­mis du peuple juif. (Y.C.)

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