mardi 14 mai 2013

Lettres de lecteurs à propos du n° 1


LETTRES DE LECTEURS

21. 10. 2002

« Bonjour,
« O. me dit que vous aimeriez connaître mon sentiment sur Sans patrie ni frontières. Cela ne m'est guère facile, car je suis totalement extérieur à ce qui m'a semblé être votre démarche : une (auto-)critique du trotskisme et des groupes politiques qui s'en réclament, et ne puis donc rien vous apporter sur ce plan, fût-ce sur le mode de la polémique.Pourquoi, me direz-vous, avoir alors pris la peine d'acheter la revue? Quelques mots à ce sujet : 1) L'attrait du titre. 2) Une « lecture » cursive en librairie souvent ne permet de se faire qu'une idée très approximative d'un texte, de sa dynamique, etc. 3) M'intéressaient les textes d'Emma Goldmann et l'étude sur Bordiga, et, de ce point de vue, je suis pleinement satisfait. Voilà, c'est bien peu, je l'admets. Bonne fin de journée, B.R. »


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27.10.2002

« Bonjour Yves,
« J'ai bien reçu ton bulletin de traductions et je t'en remercie. Étant d'origine française et vivant à Montréal, je mesure moi aussi, chaque jour, l'étanchéité entre les luttes américaines, canadiennes et européennes. L'idée m'était d'ailleurs venue de rechercher des textes d'Emma Goldman ou de militantes ouvrières canadiennes de l'entre deux-guerres dans les universités américaines notamment à l'U. de Boston, à l'U. du Michigan ou même aux archives canadiennes. Il existe beaucoup de textes inconnus parce que non traduits et un travail de mémoire à ce propos s'impose. « Mais il existe aussi en parallèle, un oubli presque total des luttes de ce temps au Canada notamment et sans doute aux U.S., chose qui est encore pire. Un travail de conscientisation passe t-il par là ? Sans doute mais je peine à voir comment les jeunes particulièrement (j'ai 50 ans) peuvent être sensibilisés par des textes qui traitent de points (certes importants et cruciaux)internes eux mêmes à des situations historiques dont ils ignorent à peu près tout.

« Enfin malgré l'intérêt de ces textes, je ne puis te suivre sur le terrain de la politique révolutionnaire qui détermine ta position théorique. Il me semble que le projet révolutionnaire est indissociable d'une critique de la politique, de toute forme-parti et surtout de l'idéologie sous quelque forme qu'elle se présente. Bien sûr il est louable de proposer les termes d'un débat mais il ne faut pas que celui-ci s'énonce dans des termes identiques aux impasses connues et identifiées. Retrouver au détour de tes pages Bordiga, Lutte ouvrière, les médias de gauche, un nouveau parti anticapitaliste, me semble non pas un recul, mais du sur-place, mais une seule et même erreur : celle de ne pas vouloir ou ne pas accepter d'aller jusqu'au bout de tes interrogations et de ta critique théorique.

« La question la plus actuelle n'est pas contenue dans les formes spectaculaires et événementielles que prend l'idéologie du moment pour se manifester, à travers la guerre israélo-palestinienne remplaçant le Chili ou le Vietnam et les élections en France comme une reddition (ce sont les élections qui ont toujours posé problème) ou la démocratie parlementaire transformée en perversion libérale (la démocratie bourgeoise a toujours servi à nous écraser) où le terrorisme qui mord la main de celui qui l'a nourri (la critique du terrorisme existe au moins depuis Netchaïev jusqu'à Debord ou Cesarano pour l'Italie). Il faut accepter d'aller au fond des choses comme disait Marx, non pas rester en surface.

« Par contre ce que tu nommes le prétendu mouvement antimondialisation recèle sans doute plus de futurs car la plupart des groupes qui se sont constitués en dehors des ONG sont plutôt antiautoritaires proclamés, à la fois produits et acteurs d'un débat de fond qui nous concerne : comment reconstituer un mouvement radical approprié à l'arasement en cours des valeurs humaines? Un débat doit voir le jour sur l'organisation, sur l'idéologie et la question de classes, mais il doit surtout réaffirmer en quoi et comment une théorie radicale peut encore influer sur le monde, sur les comportements, sur les mentalités, en se réalisant offensivement, non pas dans une illusoire résistance au pouvoir, au chaos, ou à quoi d'autre. Il convient qu'une théorie et une pratique s'énonce et se comprenne comme des moments de liberté et d'émancipation sinon il devient impossible de communiquer notre volonté à vouloir d'un monde différent. C'est donc comme rupture qu'une théorie et une pratique adaptées doivent voir le jour. Amicalement  R.S. »


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Le choix (poids) des mots dans les critiques contre Le Pen

Nicolas, du Cercle social, a réagi à l’expression « le Borgne de Saint-Cloud » (de mauvais goût je le reconnais volontiers) que j’ai employée dans le numéro 1 de Ni patrie ni frontières à propos de Le Pen. Il m’a indiqué un article (« Les idées faciles d'accès : les handicaps comme critiques politiques ») sur le site demainlemonde (http:// www. geocities. com/ demainlemonde/ xenophobie.htm) dont j’extrais le passage suivant, sans autres commentaires, malgré mon désaccord sur l’optique (sans mauvais jeu de mots) de l’article :

«  «Un borgne, c'est un infirme qui n'a droit qu'à un demi-chien.»
Journal de Jules Renard -1893-1898. 


 « Xénophobie, la haine de l'Autre, peut être déclinée à l'envi tant elle s'adapte à toutes les formes de haine. Cependant si l'on évoque couramment le racisme, l'homophobie, le sexisme, rares sont les débats touchant les handicapé-e-s. Certain-e-s militant-e-s se sont penché-e-s sur les handicapé-e-s dit mentaux surtout pour fustiger les asiles, milieux carcéraux et aliénants, ou pour dénoncer la réalité de certains handicaps mentaux (par exemple, travaux de Michel Foucault). Ici, mon propos ne sera pas d'évoquer les problèmes d'accès à la santé ou les difficultés matérielles que rencontrent les handicapé-e-s dans la société de profit, que j'essayerais d'évoquer ultérieurement mais bien de m'attaquer à l'utilisation de l'image du handicap physique par des militant-e-s de « gauche », à travers deux exemples sensibles. Il semble qu'à l'instar de nos adversaires politiques xénophobes, certain-e-s utilisent pleinement le handicap comme procédé de condamnation et de disqualification.

« Le premier exemple analyse les attaques concernant le handicap visuel du président de Front National, Jean-Marie Le Pen.

Le délit de faciès de Le Pen


« Dans les années soixante-dix, Le Pen portait un bandeau noir. Je me souviens d'avoir vu sur les tracts électoraux cet homme très droit, la tête haute, fier d'arborer ostensiblement ce bandeau. A travers ce symbole manifeste, Le Pen affirmait sa blessure de guerre, celle qu'il aurait eu lors de la guerre d'Algérie. L'impact était visuel, fort. Il jouait (consciemment ?) sur les deux tableaux : primo, je suis un militaire qui affronte le combat, et preuve de ma mâle bravoure, j'ai perdu un œil. Secundo, mon allure rigide et martiale doit inspirer la frousse, je désire impressionner, je suis un vétéran, un vieux briscard.
« Dans les années quatre-vingt, suite peut-être au relooking médiatique de la politique (c'était le début des grands shows, il fallait savoir être " recevable " à la télé, séduire les masses par une apparence standardisée, etc.), comprenant que le port du bandeau noir le rend peu sympathique, Le Pen change d'image. Ses scores électoraux confirment que sa nouvelle apparence est bienvenue. Visuellement, Le Pen a deux mirettes ! Le Borgne n'est plus. Ce qui est intéressant, c'est que ce changement n'empêcha pas certains antifascistes de continuer à le traiter de borgne.
« Or, être borgne est un handicap difficile à porter au quotidien. Quand on parle de borgne, ce n'est pas un simple terme descriptif, neutre, car il existe précisément tout un imaginaire accolé à ce nom : signe de disgrâce physique mais aussi signe de méchanceté. Les personnes concernées préfèrent le terme médical d'amblyope unilatéral. On retrouve cet imaginaire pour les bossu-e-s, pied-bots, boiteux-ses, etc. On comprend mieux, dans ce contexte, pourquoi il est si facile de stigmatiser Le Pen sur son handicap : cela renforce les préjugés les plus éculés sur le " méchant borgne ". L'iconographie de Le Pen à travers les caricatures (par exemple, Charlie-Hebdo) ou les textes de chansons de rock " alternatif ", qui ont usé et abusé de cet amalgame facile, sont extrêmement dangereux, car ils génèrent une haine viscérale, où la raison est absente.
« Or, en attaquant Le Pen sur ce handicap, on attaque tous ceux qui ont le même handicap et on utilise la même rhétorique que ceux qu'on combat. C'est une évidence, mais elle ne semble pas toujours avoir effleuré les grand-e-s militant-e-s de l'antiracisme et de l'antifascisme ! Attaquer Le Pen sur ses idées et non sur son handicap, c'est précisément refuser la "lepénisation des esprits".
« Cela fait une nouvelle fois le jeu des idées réactionnaires, car la méchanceté gratuite est à la portée du/ de la premier-e stupide venu-e. Effectivement cela demande aucune remise en question. Ces " idées faciles d'accès " montrent qu'il manque une véritable prise de conscience de certains préjugés ou plis mentaux. A cet égard, les militant-e-s, les médias militants ont un rôle essentiel à jouer. Ces situations ne peuvent se développer que si on les encourage ou même si on les tolère, car le droit au respect passe par le langage et l'attitude réciproque. Entre signer des pétitions, manifester pour soulager sa bonne conscience et réfléchir au quotidien sur les préjugés pour tenter de trouver des solutions, il y a un monde. (…) » 

Syb (2002)
                  

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A propos de « Voter les yeux fermés… »

1/12/2002

J'aimerais d'abord dire combien j'ai apprécié, non seulement la qualité et la clarté des articles proposés dans le numéro 1 de "Sans patrie ni frontières", mais aussi et surtout la démarche qui sous-tend le choix de ces articles. Le petit monde des révolutionnaires a en effet beaucoup trop souvent tendance à confondre fidélité aux idéaux révolutionnaires et repli frileux sur les dogmes fondateurs – quand l'idée révolutionnaire a besoin, pour être vivante et forte, de réflexion libre, de capacité critique et de confrontation sereine des points de vue – pour que cette publication ne soit pas un peu comme un bol d'air frais.
Il y a, dans ce premier numéro, bien des réflexions stimulantes qui en appellent d'autres, mais j'aimerais surtout réagir à certains passages de l'article le plus immédiatement en rapport avec les interrogations du moment : "Voter les yeux fermés…Une curieuse conception de la démocratie".

"Les ex-électeurs de droite ou de gauche qui votent aujourd’hui pour Le Pen agissent en consommateurs de la politique, ils font des caprices et ne prêtent aucune attention ni aux idées ni aux programmes", nous dis-tu. Mais est-ce bien de la politique qu'ils consomment? Ce qui était en jeu, dans ces élections, étaient-ce vraiment des choix politiques ou simplement l'issue d'une âpre compétition pour le contrôle du pouvoir central, dans laquelle le discours politique n'était que prétexte? Si bien des électeurs jouent de leur bulletin de vote comme on joue au loto, n'est-ce pas au fond parce que tout, dans le manège électoral, les invite à le faire ? parce qu'ils ont fini par se convaincre – et comment leur donner tort? – qu'il n'y a plus dans l'élection d'enjeux véritables, rien qui soit susceptible de changer concrètement leur vie ?
Dans de telles conditions, pourquoi renonceraient-ils à faire, en votant pour un Le Pen qui, lui au moins, parle "popu" et ose narguer une classe politique détestée, un pied de nez facile à des politiciens aux yeux de qui ils n'existent qu'aux échéances électorales? Quand les hommes politiques ne se reconnaissent plus liés que par les exigences des multinationales, des lobbies capitalistes européens et par la "loi" du marché, mais plus du tout par les hommes qu'ils prétendent vouloir représenter, peut-on exiger des électeurs qu'ils continuent à prendre au sérieux la "démocratie"? Peut-on leur reprocher de "ne prêter aucune attention ni aux idées ni aux programmes", quand les idées et les programmes sont non seulement bafouables mais régulièrement bafoués? En d'autres termes : si l'opportunisme devient la règle en "démocratie", pourquoi devrait-il être l'anapage des élus?
Parce que, diront peut-être certains, c'est au peuple à prendre au sérieux la démocratie, puisqu'elle est censée le servir. Mais la première façon de la prendre au sérieux, n'est-ce pas de se demander si elle est bien ce qu'elle prétend être? Si elle permet, par exemple, une représentation effective des opinions et des intérêts contradictoires qui traversent la société.
A en juger à la croissance répétée du taux d'abstentions, nombreux sont ceux qui ont déjà tranché la question. Mais ceux qui font profession de "faire" de la politique, pourquoi sont-ils les derniers à la poser ouvertement et publiquement, cette question? Pourquoi à l'extrême gauche semble-t-on avoir tout oublié de la critique de l'électoralisme de 68 ("Je vote, tu votes, nous votons, vous votez, ils exploitent"), alors que tout dans la réalité de la classe politique – disparition de toute rigueur morale, démission de tout volontarisme face aux "lois" de l'économie… – devrait lui redonner vigueur?
Une hypothèse : et si trop d'intérêts d'appareil interdisaient qu'on se la pose? Si la manne financière venant récompenser le parti qui franchit la barre des 5 % d'électeurs, si les postes de députés, mais aussi, plus modestement, de conseillers régionaux, généraux, municipaux… étaient au fond une invitation à fermer les yeux, à enfermer son esprit critique à double tour?
Poussons l'hypothèse un peu plus loin : et si, tout compte fait, dans la situation ubuesque du mois d'avril où il était devenu difficile de ne pas s'interroger sur le sérieux des règles démocratiques imposées, agiter fébrilement la menace du fascisme (fondée ou pas, peu importe, la rigueur historique n'a rien à voir dans l'affaire) avait été, pour quasiment tous, à droite, à gauche et à l'extrême gauche, la façon la plus commode, au fond, de convaincre le plus grand nombre d'aller quand même cautionner ce système par un vote? Voter les yeux fermés, oui, plutôt que se poser des questions sur la nature de cette démocratie qui nous invite une fois tous les trois, quatre ans à nous prendre pour des citoyens et nous réduit, aussitôt le "devoir" accompli, au rang de consommateurs-spectateurs. Tout plutôt que le discrédit massif, avoué, de ce système.
A un tel discrédit il aurait fallu savoir, il est vrai, opposer une perspective émancipatrice cohérente. Tu rappelles à très juste titre que, "dans l’histoire de la France, tous les acquis importants se sont d’abord joués dans la rue"… Mais n'est-ce pas la démocratie elle-même, la démocratie de base, qui se joue dans les luttes? Où, en effet, apprend-on dans cette société à penser collectivement, à débattre, à respecter des décisions collectives, à déléguer et à demander des comptes, sinon dans les luttes?
Alors, faisons une dernière hypothèse : et si, au fond, c'était d'abord et avant tout la grande faiblesse des luttes de ces dernières décennies qui, en maintenant l'ouvrier, l'employé, le lycéen, l'étudiant… dans son isolement télévisuel, expliquait le succès persistant du démagogue en chef?
Et si l'immense responsabilité de la gauche institutionnelle, c'était, plus encore que son incapacité à apporter une réponse aux problèmes concrets des couches populaires, d'avoir pendant vingt ans fait croire qu'elle en avait et la volonté et les moyens, contribuant ainsi à étouffer la vieille idée fondatrice du mouvement ouvrier selon laquelle les intérêts et les aspirations des couches subalternes ne peuvent être défendus que par elles-mêmes, à travers la lutte collective?
N.T.

                                              
                                               *
 Une lettre de l’au-delà 

Anarchisme et trotskysme

Un camarade trotskyste, soucieux de me montrer que son courant n’avait pas toujours eu une opinion entièrement négative sur le mouvement anarchiste, m’a transmis la lettre suivante de James P. Cannon (1) dirigeant du Socialist Workers Party américain (trotskyste orthodoxe, du moins à ses débuts), à une amie, Myra Tanner Weiss, dont voici les extraits les plus significatifs :

Los Angeles, Calif.
29 juillet, 1955

Chère Myra,
J’ai reçu ta lettre du 9 juin. Je dois avouer que le fait de t’envoyer ma brochure sur les IWW (2) était une manœuvre calculée de ma part. Je savais que ce texte allait réveiller la vieille Wobbly qui sommeille en toi.
Murry a en partie raison lorsqu’il pense que je t’ai envoyé ce pamphlet parce que je te considère comme une « anarchiste ». Mais il a complètement tort s’il croit qu’il s’agit pour moi d’un terme péjoratif. L’anarchisme est une bonne chose, lorsqu’il est sous le contrôle d’une organisation. Cela peut sembler une contradiction dans les termes, mais sans l’anarchisme qui nous habite nous n’aurions pas besoin de la discipline de l’organisation. Le parti révolutionnaire réalise l’unité dialectique de ces forces opposées. Dans un sens, il représente la fusion de la révolte individuelle instinctive avec la conscience que cette révolte ne peut être efficace que si tous deux se combinent et s’unissent en une seule force puissante que seule une organisation disciplinée peut fournir.

Dans ma jeunesse, j’entretenais des relations amicales avec les anarchistes, et mon comportement était spontanément anarchiste. J’adorais ce mot de « liberté » qui était le mot le plus important de leur vocabulaire. Mais mon attirance spontanée pour ce courant fut bloquée lorsque je compris que la réorganisation de la société, qui peut seule rendre possible la liberté, ne peut s’accomplir sans l’aide d’une organisation. Et qui dit  organisation dit discipline et subordination de l’individu à la majorité. Je voulais tout avoir à la fois, en fait j’ai toujours les mêmes aspirations, mais je n’ai pas encore réussi à savoir comment cela pourrait se réaliser.

Ceux qui sont nés après la révolution russe et la Première Guerre mondiale ne savent pas et ne peuvent pas vraiment comprendre ce que représentait le mouvement anarchiste avant 1914, avant que ses hypothèses théoriques fussent soumises au test décisif de la pratique. On considérait alors l’anarchisme comme la forme la plus extrême de radicalisme. Les anarchistes attiraient des gens merveilleux ; ils se voulaient les continuateurs des martyrs de Haymarket (3), et tous les cercles révolutionnaires ou radicaux les respectaient. Lorsque Emma Goldman et Alexander Berkman venaient à Kansas City durant une de leurs tournées de conférences, nous les Wobblies, nous invitions les gens à venir assister à leurs réunions.

Goldman était une grande oratrice, l’une des meilleures que j’ai jamais entendues et Berkman un personnage héroïque, d’une grande noblesse. C’est lui qui avait organisé le premier comité de défense et le mouvement pour Tom Mooney (4), après que ce dernier fut condamné et lorsqu’il était sur le point d’être exécuté, quand tout le monde avait peur d’élever la voix. Je me souviens de sa venue à Kansas City, au cours d’une tournée nationale de conférences, où il était venu pour organiser la première coordination des comités de défense de Mooney. Je me rappelle avec orgueil avoir été un membre actif du premier comité organisé par Berkman. (Moi et Browder (5)!)

Les pulsions de révolte des premiers anarchistes étaient merveilleuses, mais leur théorie ne tenait pas la route et n’a pu survivre au test de la guerre et de la révolution. J’ai honte de rappeler que les anarchistes espagnols sont devenus ministres dans un gouvernement bourgeois à l’époque de la révolution espagnole ; et que certains vieux anarchistes américains de New York, ou plutôt ce qu’il en restait, sont devenus des sociaux-patriotes pendant la Seconde Guerre mondiale. Rien n’est aussi mortel qu’une théorie fausse (…)
James P. Cannon

Notes du traducteur

1. James P. Cannon (1890-1974) Né dans un milieu d’ouvriers catholiques radicaux du Kansas, il devint un organisateur des IWW et fut personnellement formé par Bill Haywood. Il adhéra au Sccialist Party à l’âge de 18 ans et fut un des dirigeants de la tendance favorable aux bolcheviks qui scissionna en 1919 pour créer le Workers Party (l’un des premiers partis communistes aux Etats-Unis) dont il devint le secrétaire général en 1919. Il s’allia à William Z. Foster dans l’espoir d’implanter les idées révolutionnaires dans le mouvement ouvrier américain. Il participa très activement à la campagne pour la défense des anarchistes Sacco et Vanzetti. En 1928 alors qu’il assistait au Sixième Congrès de l’Internationale communiste Cannon fut convaincu par  les critiques de Trotsky contre la bureaucratie stalinienne. A son retour, il fut exclu du PC et fonda la Communist League of America qui publiait The Militant avec Max Schachtman. Après une brève période d’entrisme dans le Socialist Party, Canon créa le Socialist Workers Party en 1938, qui devint la plus grande section de la nouvelle Quatrième Internationale. En 1941, aux côtés de 17 autres dirigeants du Parti, il fut arrêté en raison du Smith Act, loi anticommuniste et le PC américain applaudit à son incarcération. En 1943, il fut condamné à 16 mois de prison et libéré en 1945 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. James P. Cannon a écrit plusieurs livres dont un seul est traduit en français.
2. IWW (Industrial Workers of the Word), et Wobblies . Syndicat révolutionnaire fondé en 1905 par des syndicalistes radicaux qui s’opposaient à la politique conservatrice et pro-patronale de l’American Federation of Labor. Les Wobblies, comme s’appelaient les membres de ce syndicat, comprenaient beaucoup de membres du Socialist Party of America, du Socialist  Labor Party et d’autres groupes radicaux de gauche. Pendant les années 1910, les IWW jouèrent un rôle important dans la lutte pour les droits des travailleurs américains. Des militants célèbres comme John Reed (auteur du classique « Dix jours qui ébranlèrent le monde), Mother Jones, Bill Haywod, Joe Hill et d’autres prirent parti pour l’idée d’un grand syndicat en espérant que les travailleurs du monde entier pourraient s’unir et combattre ensemble contre leurs oppresseurs capitalistes. Mais le gouvernement lança une répression féroce contre les activités des IWW en 1917 et l’influence du syndicat baissa rapidement. Les IWW devinrent anarcho syndicalistes. Cette organisation existe toujours aujourd’hui mais ne regroupe que quelques centaines de militants.
3. Martyrs de Haymarket. Lors d’un rassemblement, à Chicago, contre la répression de la manifestation du 1er mai pour la journée de huit heures, une bombe fut jetée contre les flics. Huit anarchistes furent inculpés et cinq d’entre eux condamnés à mort. L’un d’eux se suicida en prison et les quatre autres furent pendus en 1887.
4. Tom Mooney (1882-1942), syndicaliste des IWW, inculpé de meurtre suite à l’explosion d’une bombe à San Francisco en 1916 qui fit 10 morts et 40 blessés. Sa condamnation à mort fut commuée en peine de prison. Il fut gracié en 1939 et formellement disculpé en 1961.
5. Earl Russell Browder (1891-1973) Originaire d’une famille nombreuse et très pauvre, il arrêta l’école à 10 ans pour commencer à travailler. Il adhéra au Socialist Parti à l’âge de 15 ans et milita dans l’aile gauche du syndicat de l’American Federation of Labor. En 1917 Browder fut condamné à 16 mois de prison pour son agitation contre la guerre. Il adhéra au Parti communiste américain, travailla pour le compte de l’IC en Chine en 1926 et épousa tous les tournants de la politique stalinienne de la défense du pacte Hitler Staline (qui lui valut de passer plus d’un an en prison) jusqu’à l’alliance américano-soviétique contre le fascisme, alliance qui l’amena à dissoudre le PC dans le parti démocrate ! Exclu du PC américain en 1946, il continua à défendre ses idées jusqu’à sa mort.



                                                                 *****

 Une charmante invitation à danser…… au bal de la Fédération anarchiste

(L’article ci-dessous est paru dans Le Monde libertaire du 5 au 11 décembre 2002)Ni patrie ni frontières

C’est le nom d’un « bulletin de traductions et de débats » qui, dixit Yves Coleman, son promoteur, « est une entreprise qui repose sur une sorte “d’éclectisme“ ou d’œucuménisme offensif » ». Ce premier numéro consacre un long et passionnant dossier à la Révolution russe, ou plus précisément au débat entre libertaires et trotskistes sur cette question.

Emma Goldman ouvre le feu : quatre textes inédits en français, ou supposés tels, qui, de 1918 à 1938, égrainent le chapelet de la révolution, de l’enthousiasme à l’amère déception, et à la dénonciation vigoureuse d’un Trotsky qui « proteste beaucoup trop » (lesquelles protestations vous sont offertes en prime). Suivent deux autres contributions au débat, plus récentes celles-ci Le texte de Chris Harman ne vous apprendra rien d’autre que l’orthodoxie trotskiste. Celui de Mile Martin est une démolition méthodique et implacable du précédent.

On l’aura compris, les positions anti-autoritaires sortent de la confrontation à leur avantage. Et pourtant, les préoccupations de l’initiateur de Ni patrie ni frontières semblent plus tournées vers des questions internes à l’extrême gauche En témoignant les articles « Les médias “de gauche“ et Lutte ouvrière », « Comment Lutte ouvrière se piège elle-même », « A ceux qui désirent former un “nouveau parti anticapitaliste“ » et quelques autres.
Nous n’avons donc pas entre les mains une revue anarchiste — ce qu’elle ne prétend d’ailleurs pas être. En revanche, un souri réel de l’émancipation humaine, autant que de la rigueur théorique (1), transparaît des différentes contributions. Gageons que Yves Coleman, qui signe la plus grande partie des articles d’actualité, saura faire les quelques pas qui manquent et comptera un jour, qui sait, parmi les nôtres.

1.     Sur la question électorale, par exemple, Coleman se montre extrêmement critique vis-à-vis de l’extrême gauche Ainsi termine-t-il un papier, daté du 28 mai 2002, par ces mots : « En défendant un programme maximaliste (l’abolition de l’Etat, de toute police, de toute armée), les anarchistes sont loin de résoudre tous les problèmes, (…) mais au moins ils rappellent certains principes élémentaires aux révolutionnaires qui, sur le terrain électoral, mettent leur programme dans leur poche. » En bon dialecticien, il devrait se demander à quels intérêts de classe cet disparition récurrente du programme correspond. Il ne le fait pas. Pas encore…

Max Lhourson


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