lundi 6 mai 2013

LES MÉDIAS "DE GAUCHE" ET LUTTE OUVRIÈRE

Les deux articles qui suivent ont été écrits au mois de mai 2002 pour la revue Dissidences, bulletin d’historiens qui s’intéressent au passé et au devenir des organisations d’extrême gauche. Je n’ai introduit ici que quelques modifications de détail pour répondre à certaines critiques. Ayant milité à LO entre 1967 et 1974, et en ayant été exclu il y a déjà plus de 25 ans avant de fonder avec quelques camarades un minuscule groupuscule aujourd’hui disparu (Combat communiste), mes informations sur LO ne sont pas de la première fraîcheur et les textes ci-dessous contiennent sans doute quelques inexactitudes. Malheureusement la nature particulière de LO fait que ce groupe, sur les questions fondamentales, n’a pas varié d’un iota depuis un quart de siècle, et même depuis sa (re)fondation en 1956. On peut dire que les effets relativement bénéfiques du bain de Jouvence que lui a accordé 1968 ont été dissipés depuis longtemps et remplacés par un climat interne particulièrement étouffant, conforme d’ailleurs à son léninisme affiché. LO vise principalement à se conserver elle-même (et éventuellement à se reproduire) en vase clos, en se construisant à l’écart de tous les autres courants et contre eux. Sa seule particularité, en dehors de quelques rares positions radicales qu’elle maintient contre vents et marées tout en diffusant une propagande de plus en plus insipide, est qu’elle n’est jusqu’à maintenant jamais tombée dans la mégalomanie, si courante chez les courants trotskystes (ou maoïstes dans les années 60 et 70). Mais il s’agit indubitablement d’une secte, dans le sens que l’on donne traditionnellement à ce mot dans le mouvement ouvrier : un groupe totalement incapable de changer et de tenir compte des besoins généraux du mouvement, car il ne se soucie que de sa survie.
 
Trois can­di­dats trots­kys­tes se sont affrontés durant les der­nières élections pré­sid­enti­elles. Olivier Besancenot, pos­tier, Arlette Laguiller, retraitée du Crédit Lyonnais et Daniel Gluckstein, per­ma­nent du PT. A la lec­ture de la presse de gauche, on n’a pu que cons­ta­ter une rela­tive indul­gence pour la LCR et une grande sévérité par rap­port à LO et au PT. Cette différ­ence de trai­te­ment était-elle seu­le­ment due à l’écart qui séparait les can­di­dats dans les son­da­ges ? Arlette Laguiller appro­chant les 8-10 % était-elle une cible plus impor­tante à dén­oncer que Besancenot qui a com­mencé à moins d’1 % ou Gluckstein qui pla­fon­nait à 0,6 % ? Une grande partie de ce que les jour­na­lis­tes ont repro­ché à LO et au PT s’appli­quait aussi à la LCR : exis­tence d’un appa­reil dis­cret, bri­co­la­ges en tout genre pour réc­olter des fonds, prés­ence clan­des­tine ou semi-clan­des­tine dans les syn­di­cats et les entre­pri­ses, etc . Mais allons plus loin : si l’on considère le pro­gramme que déf­endent ces trois grou­pes, ils sont tout aussi « sub­ver­sifs ». Tous trois prônent l’insur­rec­tion armée, le ren­ver­se­ment de l’État bour­geois et l’ins­tau­ra­tion de la dic­ta­ture du prolé­tariat fondée sur les conseils ouvriers - même s’ils n’en par­lent guère durant les pér­iodes élec­to­rales.
Il faut donc cher­cher ailleurs que dans le pro­gramme de ces trois orga­ni­sa­tions la raison d’une différ­ence de trai­te­ment dans la presse de gauche. Prenons par exem­ple le cas de l’enter­re­ment de Pierre Bois, diri­geant de la grève Renault en 1947 et vieux mili­tant ouvrier de LO. A cette occa­sion, Libération titre « Arlette ment » sur toute la lar­geur de la page. On s’attend à de graves révé­lations et l’on déc­ouvre que ce qui a pro­vo­qué la colère de C. Forcari n’est qu’une pec­ca­dille : LO a donné de faus­ses infor­ma­tions sur le jour, ou l’heure, de l’enter­re­ment pour que le cime­tière ne soit pas envahi par les pho­to­gra­phes. Le « spécia-liste » de Libération expli­que que LO a menti afin que l’on ne prenne pas de photos de Hardy. On nage en plein roman…
Désireux de gon­fler sa bau­dru­che, Forcari reprend à son compte la thèse que François Koch a lancée dans son livre La vraie nature d’Arlette en 1999 : les RG ne dis­po­se­raient d’aucun ren­sei­gne­ment sur Hardy et la plu­part des diri­geants de LO.
On a du mal à croire que les RG n’aient jamais envoyé de sous-marins à LO, ne serait-ce qu’à titre de sym­pa­thi­sants. Et tout infor­ma­teur infil­tré peut repérer très vite qui dirige et qui prend la parole dans les réunions inter­nes, à la fête, dans les mee­tings publics, dans les cara­va­nes, etc. A partir de là, ce n’est plus qu’une ques­tion de fila­ture : avec les moyens sophis­ti­qués actuels, ce n’est pas vrai­ment un pro­blème d’écouter les conver­sa­tions à dis­tance, de poser des micros, de suivre les voi­tu­res des res­pon­sa­bles et d’en tirer les conclu­sions. Surtout quand les pseu­do­ny­mes censés protéger les mili­tants, les lieux et les heures de réunion res­tent les mêmes pen­dant des années.
Mais admet­tons un ins­tant (ce qui me semble invrai­sem­bla­ble) que les RG ne possèdent guère de ren­sei­gne­ments sur LO. Ne serait-ce pas tout sim­ple­ment parce que ces mes­sieurs jugent que ce groupe n’est guère dan­ge­reux, pour le moment ? En quoi les mili­tants de LO mena­cent-ils l’ordre public ? Leurs acti­vités syn­di­ca­les et élec­to­rales sont d’un légal­isme absolu. Ils ne fabri­quent ni armes, ni faux papiers, leur ser­vice d’ordre ne s’atta­que jamais à aucune ambas­sade ni à d’autres grou­pes poli­ti­ques, et ils ne par­ti­ci­pent pres­que jamais à des mani­fes­ta­tions inter­di­tes.
Pourtant, après avoir accusé Arlette de men­songe sans en appor­ter vrai­ment la preuve, Libération en remet une louche en publiant un arti­cle des frères Cohn-Bendit : le titre, sub­ti­le­ment dif­fa­ma­toire, affirme que LO est « sub­ven­tionné par des entre­pri­ses capi­ta­lis­tes ». On s’attend à des révé­lations fra­cas­san­tes. En fait, on déc­ouvre qu’il s’agit de trois peti­tes entre­pri­ses de for­ma­tion contrôlées par LO, et non d’un ou de plu­sieurs grands trusts phar­ma­ceu­ti­ques, comme pou­vaient le lais­ser sup­po­ser le titre et les rumeurs qui cir­cu­lent depuis trois ans sur le finan­ce­ment de LO. Pourquoi donc une telle hargne se déchaîne-t-elle régul­ièrement contre Arlette Laguiller et LO ?
Les jour­na­lis­tes de gauche qui prét­endent rendre un ser­vice à la démoc­ratie en dém­asquant une « secte », en dév­oilant la véri­table iden­tité d’un prét­endu « gourou », ne seraient-ils pas mus par des considé­rations moins nobles ? En dehors de la volonté évid­ente de vendre du papier à n’importe quel prix, ne sont-ils pas tout sim­ple­ment furieux de ne pas savoir com­ment abor­der une orga­ni­sa­tion aty­pi­que qui ne joue pas le jeu des confi­den­ces et ne res­pecte guère les jour­na­leux ?
D’un autre côté, pour­quoi LO main­tient-elle une atti­tude aussi rigide, voire hos­tile, vis-à-vis des milieux méd­ia­tiques, atti­tude qui, dans une cer­taine mesure, nuit à son image ?
A mon avis, l’image néga­tive de LO dans les médias de gauche tient à quatre rai­sons : l’his­toire par­ti­cu­lière de LO ; la com­po­si­tion sociale du groupe ; la psy­cho­lo­gie des mili­tants et la dif­fi­culté que cer­tains jour­na­lis­tes ont à confron­ter leur propre passé gau­chiste.

Les ori­gi­nes his­to­ri­ques de LO

LO expli­que tou­jours que sa prin­ci­pale, sinon sa seule ori­gi­na­lité dans le mou­ve­ment trots­kyste, est sa « mét­ho­do­logie orga­ni­sa­tion­nelle ». Il serait trop long d’expo­ser ici ce qu’est cette fameuse mét­ho­do­logie, fondée sur un texte inti­tulé le « Rapport sur l’orga­ni­sa­tion » ou « Rapport 43 ».
Disons seu­le­ment qu’à l’époque (en 1943) le petit groupe qui est indi­rec­te­ment à l’ori­gine de LO aujourd’hui avait une opi­nion très néga­tive sur les mœurs des orga­ni­sa­tions trots­kys­tes qu’il ne jugeait pas assez « bol­che­vi­ques ». Barta, le diri­geant de l’Union com­mu­niste, loin­tain ancêtre de LO, considérait qu’il fal­lait pren­dre au sérieux les consi­gnes de Trotsky et que ses par­ti­sans devaient déployer tous leurs efforts pour s’implan­ter dans la classe ouvrière. Et à ce titre se mon­trer par­ti­cu­liè­rement exi­geants avec les nou­vel­les recrues ou les adhérents qui ne tra­vaillaient pas dans les usines ou les bureaux. Quelles en sont les conséqu­ences, soixante ans plus tard, sur le recru­te­ment de LO ?

Une comp­o­si­tion sociale spé­ci­fique

Les mili­tants « extérieurs » ne sont en général pas issus de famil­les aisées (indus­triels, avo­cats, médecins, notai­res) ni des pro­fes­sions dites intel­lec­tuel­les (uni­ver­si­tai­res, savants, écrivains, artis­tes). Ils sont sou­vent les reje­tons de cou­ches plus modes­tes de la petite-bour­geoi­sie(1) (arti­sans, com­merçants, ins­ti­tu­teurs, profs de lycée). Ceux issus de la grande bour­geoi­sie ou de l’intel­li­gent­sia méd­ia­tique ne font pas long feu à LO. Alors que tout le monde connaît des dizai­nes de noms d’acteurs, d’écrivains, de jour­na­lis­tes, d’uni­ver­si­tai­res et d’hommes poli­ti­ques ayant sym­pa­thisé ou milité à la LCR ou à l’OCI, on aurait du mal à en trou­ver plus d’une dizaine qui soient passés par LO. De plus ils ne s’en van­tent pas, fidèles en cela à une sorte d’omerta (il ne faut rien révéler aux flics et ne pas faire le jeu de la bour­geoi­sie), dou­blée par­fois de la honte de s’être égaré dans une orga­ni­sa­tion qui a la répu­tation d’avoir des ana­ly­ses sim­plis­tes et des mœurs mona­ca­les.
Les étudiants mem­bres de LO arrêtent leurs études supéri­eures assez tôt (ils n’ont pas le temps de pous­ser jusqu’à l’agré­gation ou au doc­to­rat), ne se mêlent pas aux mou­ve­ments fémin­istes, anti­ra­cis­tes, de sou­tien aux mou­ve­ments de libé­ration natio­nale, etc.
Ils ne mili­tent pas non plus à l’UNEF et par­ti­ci­pent en poin­tillé aux grèves et mou­ve­ments qui agi­tent l’uni­ver­sité. Leurs pos­si­bi­lités d’entrer per­son­nel­le­ment en contact avec de futurs « grands » jour­na­lis­tes, roman­ciers, uni­ver­si­tai­res, avo­cats ou médecins sont donc très limitées.
S’ils arri­vent à ter­mi­ner leurs études supéri­eures (passer un concours comme le CAPES est dif­fi­cile, mais quand on milite en même temps à LO c’est carrément héroïque), leur temps libre est consa­cré à des tâches mili­tan­tes, non à des rela­tions ami­ca­les désintéressées avec des gens ayant des idées différ­entes et/ou une stratégie d’ascen­sion sociale.
Ils se cou­pent déli­bérément de leur milieu social, comme les y encou­rage LO, sauf pour de temps en temps deman­der de l’argent à tel parent ou rela­tion for­tunée qui four­nira ainsi (sans le savoir, le plus sou­vent) une « coti­sa­tion excep­tion­nelle » pour l’orga­ni­sa­tion, ou afin de leur vendre des bons pour la fête. Certes, LO entre­tient des liens avec cer­tains intel­lec­tuels et artis­tes méd­ia­tiques. Ne serait-ce que pour la fête de Presles, l’orga­ni­sa­tion est obligée d’entre­te­nir un mini­mum de rela­tions com­mer­cia­les, voire ami­ca­les avec ce que LO appelle tou­jours avec mépris des « petits-bour­geois ».
Mais, à ma connais­sance, les mili­tants ne copi­nent pas, ne se van­tent pas de leurs rela­tions ou ne les uti­li­sent pas pour faire car­rière. En clair, ils ne font pas partie des réseaux qui mél­angent amitié, rela­tions inti­mes, fréqu­en­tations poli­ti­ques et ren­vois d’ascen­seur.
Cela expli­que sans doute d’ailleurs pour­quoi LO a eu besoin, d’après F. Koch, de créer des entre­pri­ses de for­ma­tion afin de placer cer­tains de ces cadres. Si ces mili­tants avaient appar­tenu aux réseaux affec­tifs et fami­liaux des clas­ses moyen­nes, ils auraient sans doute su trou­ver un moyen plus facile et moins risqué poli­ti­que­ment de gagner leur vie tout en mili­tant à temps plein (LO ne connaît pas les 35 heures !).
Et cela expli­que aussi les rap­ports de méfi­ance récip­roque qui se sont noués entre les jour­na­lis­tes de la presse poli­ti­que et les diri­geants de LO. Ils ne vien­nent pas du même milieu, n’ont pas le même passé géné­rati­onnel et poli­ti­que.

Une psy­cho­lo­gie et des moti­va­tions par­ti­cu­lières

Rares sont les mili­tants de LO qui ont dansé au Palace ou aux Bains dou­ches, fumé de l’herbe en écoutant Jimmy Hendrix, pra­ti­qué l’amour libre, collé un poster du Che sur le mur de leur cham­bre à cou­cher, vécu en com­mu­nauté ou acheté un billet d’avion pour Katmandou. Ils n’ont pas non plus milité acti­ve­ment au MLAC, aux Comités Vietnam, à Act-Up, au FHAR, au MLF, au DAL, à ATTAC et dans toutes ces orga­ni­sa­tions larges qui ont tou­jours cons­ti­tué un vivier natu­rel pour le milieu d’extrême gauche. Ou s’ils y ont fait un court séjour, ils en sont vite partis, absorbés par les tâches que l’orga­ni­sa­tion leur a fixées.
Ce sont le plus sou­vent des indi­vi­dus isolés, contactés grâce à la tech­ni­que du « bouton de veste », comme le disait avec mépris un diri­geant de la Ligue. Ce sont très rare­ment des diri­geants de mou­ve­ments étudiants ou lycéens. En effet, LO n’a jamais cons­truit son orga­ni­sa­tion à partir de cam­pa­gnes poli­ti­ques volon­ta­ris­tes sur tel ou tel thème d’actua­lité, natio­nal ou inter­na­tio­nal, et qui auraient abouti à des vagues d’adhésions. (Une seule excep­tion, à ma connais­sance : la grève des CET et lycées tech­ni­ques impulsée, avec succès, par LO en 1975.) Elle recrute ses mili­tants un par un, patiem­ment, ce qui signi­fie que sa pro­gres­sion numé­rique a peu de rap­ports avec les fac­teurs de poli­ti­sa­tion qui ont marqué chaque géné­ration depuis les années 60. Et ce qui expli­que aussi sa différ­ence radi­cale avec les grou­pes d’extrême gauche, son réal­isme morose. Si les sym­pa­thi­sants qu’elle attire ont été poli­tisés par des évé­nements extérieurs (que ce soit la guerre du Vietnam ou les luttes des sans-papiers), leur enthou­siasme juvé­nile est rapi­de­ment cana­lisé vers une vision plus pondérée, plus froide, à très long terme, de la cons­truc­tion du Parti. C’est pour­quoi, vus de l’extérieur, les mili­tants de LO appa­rais­sent si ternes.
Ils ne par­ta­gent pas les grands enthou­sias­mes qui font vibrer chaque géné­ration, quitte à la décevoir ensuite. Ils n’ont pas sau­tillé dans les manifs en criant « Ho-ho-chi-minh » pour ensuite dép­lorer le sort des boat people. Ils ne se sont pas enthou­siasmés pour la révo­lution por­tu­gaise et ses com­mis­sions de tra­vailleurs, l’Unité popu­laire chi­lienne et ses cor­dons indus­triels, le syn­di­cat Solidarité, les manifs anti­mon­dia­li­sa­tion de Seattle et Gênes, etc. Le pes­si­misme his­to­ri­que radi­cal qui les anime leur donne une aura de luci­dité qui peut atti­rer cer­tains jeunes mais est insup­por­ta­ble pour la majo­rité de ceux qui cher­chent à vivre de gran­des pas­sions poli­ti­ques. Les mili­tants de LO « savent » à chaque fois, avant même qu’ils se décl­enchent, que tous ces mou­ve­ments sont voués à l’échec… faute de l’exis­tence d’un parti révo­luti­onn­aire.
Ce regard dis­tant porté sur tous les mou­ve­ments, en France et à l’étr­anger, qui ont poli­tisé des géné­rations de mili­tants depuis qua­rante ans, nour­rit une psy­cho­lo­gie par­ti­cu­lière, très dif­fi­cile à com­pren­dre à la fois pour les mili­tants des autres grou­pes et aussi pour les jour­na­lis­tes qui ont une grille de lec­ture assez simple de ce qu’est l’extrême gauche, com­préh­ension liée en général à leur expéri­ence per­son­nelle en milieu lycéen ou estu­dian­tin. Ils ont toutes les peines du monde à appréh­ender un groupe qui vit dans une autre dimen­sion poli­ti­que, à un autre rythme que toutes les autres orga­ni­sa­tions révo­luti­onn­aires, et n’a aucune inten­tion de chan­ger d’un iota. Mais il y a peut-être une autre raison à leur hos­ti­lité vis-à-vis de LO.

La geste gau­chiste et les médias

Les jour­na­lis­tes de la presse poli­ti­que de gauche (Plenel, July), les auteurs qui ont retracé l’épopée de l’extrême gauche soixante-hui­tarde (Hamon et Rotman), les hommes poli­ti­ques passés par l’extrême gauche (Weber, Filoche, Cambadélis, Dray, Melanchon) ont tous un point commun : un extrême conten­te­ment de soi, tout à fait dans l’air du temps, d’ailleurs (3). Pour eux, il exis­te­rait une sorte de conti­nuité entre leur enga­ge­ment révo­luti­onn­aire d’hier et leur adhésion aux valeurs de la société d’aujourd’hui. Ils tien­nent abso­lu­ment à faire croire qu’ils ont grosso modo tou­jours pensé de la même façon, et que leur évo­lution poli­ti­que du « camp » de la révo­lution à celui de la réf­orme du capi­ta­lisme (voire de sa ges­tion, comme Denis Kessler passé de la Gauche Prolétarienne au MEDEF) est une évo­lution natu­relle. Générations (tout est dans le titre) de Hamon et Rotman le décrit bien : à quinze ans il est normal d’être d’extrême gauche (on fait sa crise d’ado­les­cence), à trente ans on doit passer aux choses séri­euses : voter Mitterrand et faire car­rière.
En fai­sant cons­tam­ment référ­ence à la lutte des clas­ses, Arlette Laguiller tran­che avec cette vision auto­com­plai­sante que les ex-soixante hui­tards dif­fu­sent sur leur jeu­nesse et sur­tout sur leurs posi­tions poli­ti­ques prés­entes. Elle rompt le consen­sus qui s’est établi sur le passé de l’extrême gauche, sur le prét­endu apport posi­tif du gau­chisme sur le ter­rain de la culture et des mœurs (fémin­isme, éco­logie), com­biné avec son irréal­isme irres­pon­sa­ble mais qui n’aurait pas eu de conséqu­ences graves.
Et cette rup­ture du consen­sus est inac­cep­ta­ble pour les jour­na­lis­tes et com­men­ta­teurs de gauche qui ont un passé poli­ti­que « radi­cal ». Ils ne peu­vent reconnaître, comme par exem­ple la droite et l’extrême droite les en accu­sent, qu’ils ont apporté un sou­tien cri­ti­que ou incondi­tion­nel aux partis et États com­mu­nis­tes ou aux mou­ve­ments de libé­ration natio­nale qui ont ins­tauré des dic­ta­tu­res san­glan­tes. C’est parce qu’ils n’arri­vent pas à faire un bilan honnête de leurs enga­ge­ments de jeu­nesse qu’ils ont besoin de tra­ves­tir leur passé et de le rendre accep­ta­ble, vu la posi­tion qu’ils occu­pent aujourd’hui dans le champ méd­ia­tique.
En cela, l’exis­tence de LO et de son dis­cours qu’ils appel­lent avec mépris « ouvriér­iste », ses référ­ences conti­nuel­les au com­mu­nisme et à la révo­lution d’Octobre les gênent, parce qu’ils sont cons­tam­ment ren­voyés à des rai­son­ne­ments, à une idéo­logie qu’ils ont eux-mêmes par­tagés, sans jamais en faire un inven­taire honnête.

Y.C.


Notes

1. J’emploie ici le terme de petite-bour­geoi­sie par faci­lité et parce qu’il s’agit d’un des « concepts » favo­ris de LO. Mais comme chacun le sait, cette notion désigne des cou­ches socia­les à géométrie varia­ble chez Marx et ses suc­ces­seurs. En réalité, il s’agit le plus sou­vent d’un terme fourre-tout, très péjo­ratif chez les mili­tants d’extrême gauche, et bien com­mode pour dis­cré­diter un oppo­sant à l’intérieur de l’orga­ni­sa­tion ou bien un groupe concur­rent.
En effet, si en théorie la petite-bour­geoi­sie est une classe qui oscille entre la bour­geoi­sie et le prolé­tariat, en pra­ti­que, dans la plu­part des ana­ly­ses his­to­ri­ques marxis­tes, la petite-bour­geoi­sie joue un rôle contre-révo­luti­onn­aire, du coup d’État de Napoléon III au fas­cisme et au nazisme, en pas­sant, pour LO, par les dic­ta­tu­res du tiers monde issues des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale (Chine, Cuba, Vietnam, etc.).
Pour parler clai­re­ment, petit-bour­geois, pour LO, égale contre-révo­luti­onn­aire ou au moins traître poten­tiel à la classe ouvrière. D’où la posi­tion très inconfor­ta­ble, au sein de l’orga­ni­sa­tion, de ceux issus de cette caté­gorie sociale, car tout manque de dévo­uement, erreur ou diver­gence est auto­ma­ti­que­ment expli­qué par leur ori­gine sociale. Inversement, le rôle posi­tif accordé aux « mou­ve­ments sociaux » et notam­ment aux mou­ve­ments étudiants depuis des années par des cou­rants comme la LCR est sous-tendu par une ana­lyse plus différ­enciée, moins dét­er­min­iste de la petite-bour­geoi­sie, mais évid­emment plus oppor­tu­niste.

2. A ces deux fac­teurs vient s’en ajou­ter un troi­sième, qui tient à la rela­tion par­ti­cu­lière qu’entre­tient LO avec ses ex-mili­tants sur­tout lorsqu’ils sont issus des clas­ses moyen­nes. L’alter­na­tive avec LO est tou­jours le « tout ou rien », il n’y a pas de moyen terme pos­si­ble, ou plus exac­te­ment sup­por­ta­ble.
Donc, lorsqu’un « mili­tant extérieur » s’en va de l’orga­ni­sa­tion, même s’il est exclu pour ses diver­gen­ces, il le vit intéri­eu­rement très mal, il culpa­bi­lise. En effet, s’il a milité pen­dant plu­sieurs années, il a forcément intér­iorisé le mépris pour la petite-bour­geoi­sie et plus géné­ra­lement le mépris de tout mode de vie non-mili­tant, que lui a inculqué LO - la « haine de soi » pour repren­dre un concept uti­lisé dans un tout autre contexte.
Le plus sou­vent, il cher­che à dis­pa­raître dans la nature parce qu’il a du mal à affron­ter le regard de ses ex-cama­ra­des. Ceux-ci, encou­ragés par­fois par l’orga­ni­sa­tion, lui tour­nent le dos lorsqu’ils le ren­contrent, refu­sent de lui serrer la main, etc. De plus, lors­que les mili­tants extérieurs quit­tent LO, ils n’ont plus l’occa­sion de revoir tous les jours d’autres cama­ra­des, tout sim­ple­ment parce qu’ils ne mili­tent pas dans leur quar­tier, ni dans leur milieu pro­fes­sion­nel. Ils mili­tent tou­jours dans d’autres quar­tiers et en direc­tion d’entre­pri­ses très éloignées de leur domi­cile. La cou­pure avec l’orga­ni­sa­tion est donc totale, en raison même du mode de mili­tan­tisme qui a cours à LO.
On com­prend dans ces condi­tions que la LCR, aux mœurs plus sou­ples, ait une périphérie « petite-bour­geoise » plus impor­tante et net­te­ment plus visi­ble, y com­pris dans les milieux méd­ia­tiques.
En ce qui concerne les ex-mili­tants ouvriers, qui en général ne quit­tent pas l’usine où ils tra­vaillent, l’atti­tude de LO est beau­coup plus souple, ce qui expli­que que ceux-ci n’hésitent pas à conti­nuer à venir à la fête, à donner des infor­ma­tions pour le « bul­le­tin de boîte », à ache­ter le jour­nal, voire même à coti­ser de temps en temps.

3. Il est fas­ci­nant d’obser­ver dans toutes les émissions de télé­vision fai­sant appel aux tém­oig­nages des « vrais gens » à quel point, aujourd’hui, il est fon­da­men­tal pour les indi­vi­dus d’affir­mer qu’ils s’épanou­issent dans cette société.
Qu’il s’agisse de parents divorcés, d’enfants de famil­les mono­pa­ren­ta­les, de per­son­nes obèses, d’obsédés de l’Internet ou de la sape, de dra­gueurs pro­fes­sion­nels, de catho­li­ques intégr­istes, de gigo­los, peu importe. Le mes­sage que la télé trans­met est simple : « Nous sommes heu­reux en ce monde. » En cela, les ex-gau­chis­tes qui ont abdi­qué tout sens cri­ti­que pour se recy­cler dans les médias entrent par­fai­te­ment dans le moule et contri­buent au déc­er­ve­lage et à la cré­ti­ni­sation géné­rale.

L’arti­cle sui­vant s’inti­tule PSEUDO-« GOUROU » ET AUTHENTIQUE TRAVAILLEUSE : COMMENT LUTTE OUVRIÈRE SE PIÈGE ELLE-MÊME;

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