lundi 6 mai 2013

Les Bolcheviks contre la classe ouvrière

LES BOLCHEVIKS CONTRE LA CLASSE OUVRIÈRE (Réponse de Mike Martin à Chris Harman)


On peut trou­ver cet arti­cle en anglais, ainsi que d’autres textes très intér­essants, sur le site du Workers Solidarity Movement, orga­ni­sa­tion liber­taire irlan­daise, ou sur le site flag.bla­cke­ned.net. Le titre du texte a été choisi par nos soins. N.D.L.R.
L’arti­cle de Chris Harman, Comment la révo­lution a été vain­cue (1), tente d’expli­quer l’essor du sta­li­nisme tout en exonérant les bol­che­viks de toute res­pon­sa­bi­lité dans ce pro­ces­sus. Publié pour la pre­mière fois en 1967, cet essai est encore dif­fusé par le SWP. Il est donc utile de l’exa­mi­ner pour voir si les affir­ma­tions qu’il contient tien­nent encore le coup face aux recher­ches les plus réc­entes et si elles déc­oulent d’une ana­lyse logi­que. Précisons tout de suite que ce n’est mal­heu­reu­se­ment pas le cas.
Il va sans dire que Harman rend la guerre civile et l’iso­le­ment de la révo­lution res­pon­sa­bles de la dégén­ére­scence de la révo­lution. En effet, les cir­cons­tan­ces excep­tion­nel­les qu’a ren­contrées la révo­lution expli­que­raient, selon lui, pour­quoi les bol­che­viks se sont écartés des idées socia­lis­tes. Cependant, comme Lénine lui-même l’a reconnu en 1917, « la révo­lution (...) en se dével­oppant, sus­ci­tera des cir­cons­tan­ces excep­tion­nel­le­ment com­pli­quées (...) car elle décl­enc­hera la guerre de classe la plus acharnée et la guerre civile la plus désespérée. Aucune grande révo­lution dans l’his­toire n’a échappé à la guerre civile. Personne de sensé ne peut ima­gi­ner qu’une guerre civile puisse se pro­duire sans des cir­cons­tan­ces excep­tion­nel­le­ment com­pli­quées (2) ». C’est pour­quoi il semble dif­fi­cile d’accu­ser la rés­ist­ance iné­vi­table de la classe diri­geante d’être res­pon­sa­ble des pro­blèmes ren­contrés par une révo­lution. Si le bol­che­visme n’est pas capa­ble d’affron­ter l’iné­vi­table, alors mieux vaut s’en passer.
Où est passée la classe ? Selon Harman, le fac­teur clé de la dégén­ére­scence serait la « dis­lo­ca­tion de la classe ouvrière. Cette der­nière fut réd­uite à 43 % de ses effec­tifs d’avant-guerre. Les autres ouvriers étaient retournés dans leurs vil­la­ges, ou avaient péri sur le champ de bataille. En termes pure­ment quan­ti­ta­tifs, la classe qui avait dirigé la révo­lution, dont les pra­ti­ques démoc­ra­tiques avaient cons­ti­tué la force vive du pou­voir sovié­tique, était réd­uite de moitié. (...) Ce qui res­tait ne représ­entait même pas la moitié de cette classe, forcé à une action col­lec­tive par la nature même de ses condi­tions d’exis­tence. » C’est pour­quoi la « déci­mation de la classe ouvrière » signi­fia que « par néc­essité les ins­ti­tu­tions sovié­tiques s’auto­no­misèrent de la classe dont elles étaient issues ».
Cette affir­ma­tion pose un sérieux pro­blème car la classe ouvrière russe fut par­fai­te­ment capa­ble de mener des actions col­lec­ti­ves durant toute la guerre civile - contre les bol­che­viks. Dans la région de Moscou, s’il est « impos­si­ble d’esti­mer com­bien d’ouvriers furent impli­qués dans les différents mou­ve­ments », après l’accal­mie qui suivit la déf­aite du mou­ve­ment pour une confér­ence des tra­vailleurs à la moitié de l’année 1918, « chaque vague de pro­tes­ta­tion fut plus puis­sante que la pré­céd­ente, culmi­nant dans le mou­ve­ment de masse de la fin de 1920 ». Par exem­ple, à la fin de juin 1919, « un comité de déf­ense de Moscou (KOM) fut formé pour gérer la vague mon­tante de trou­bles... Le KOM concen­trait des pou­voirs extra­or­di­nai­res entre ses mains, outre­pas­sant ceux du Soviet de Moscou, et il exi­geait que la popu­la­tion lui obé­isse. Les trou­bles ne dis­pa­ru­rent que sous l’effet de la répr­ession ». Au début de 1921, « des unités de l’armée appelées à inter­ve­nir contre des ‘ouvriers en grève’ refusèrent d’ouvrir le feu et furent rem­placées par des détac­hements com­mu­nis­tes armés » qui eux n’hésitèrent pas à tirer. « Le jour sui­vant, plu­sieurs usines se mirent en grève » et cer­tains régiments « furent désarmés et consi­gnés dans leurs caser­nes par mesure de préc­aution » par le gou­ver­ne­ment qui crai­gnait de pos­si­bles fra­ter­ni­sa­tions. Le 23 février, « Moscou fut placé sous la loi mar­tiale tandis que des détac­hements com­mu­nis­tes et des unités fidèles de l’armée mon­taient la garde vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant les usines (3) ».
Mais ces luttes col­lec­ti­ves ne se limitèrent pas à Moscou. « Les grèves furent endé­miques pen­dant les neuf pre­miers mois de 1920 » et « au cours des six pre­miers mois de 1920 des grèves se pro­dui­si­rent dans 77 % des gran­des usines et des entre­pri­ses de taille moyenne ». Dans la pro­vince de Petrograd, les sta­tis­ti­ques sovié­tiques mon­trent que, en 1919, il y eut 52 grèves concer­nant 65 625 par­ti­ci­pants et, en 1920, 73 grèves tou­chant 85 645 ouvriers, ce qui représ­ente un chif­fre très élevé, étant donné que cette région comp­tait en tout 109 100 ouvriers. En février et en mars 1921 « l’agi­ta­tion ouvrière reprit dans le cadre d’une vague natio­nale de méc­ont­en­tement (...). Des grèves géné­rales, ou des conflits très étendus, tou­chèrent Petrograd, Moscou, Saratov et Ekaterinoslavl ». Seule une région indus­trielle impor­tante ne fut pas affectée. Face à la grève géné­rale de Petrograd, les bol­che­viks rép­liquèrent par « la répr­ession mili­taire, des arres­ta­tions de masse et d’autres mesu­res coer­ci­ti­ves, telles que la fer­me­ture des entre­pri­ses, l’épu­ration de la main-d’œuvre et l’inter­rup­tion de la dis­tri­bu­tion des rations qui s’ensui­vait pour les ouvriers licen­ciés (4) ».
Étant donné l’ampleur de cette rév­olte col­lec­tive qui affecta tous les cen­tres indus­triels russes pen­dant la guerre civile et après, il est dif­fi­cile de pren­dre Harman au sérieux lorsqu’il prétend que la classe ouvrière avait « dis­paru dans tous les sens du terme » (5). Il est clair que la classe ouvrière était capa­ble de lutter col­lec­ti­ve­ment et de s’orga­ni­ser - jusqu’à ce qu’elle fût réprimée par les bol­che­viks. L’un des fac­teurs clés de l’essor du sta­li­nisme fut donc un fac­teur poli­ti­que - d’ailleurs, lors­que les ouvriers cessèrent de voter en faveur des bol­che­viks durant les élections libres pour les soviets et les syn­di­cats, le Parti sup­prima les élections. Comme l’expli­que un his­to­rien sovié­tique, « étant donné l’état d’esprit des ouvriers, la reven­di­ca­tion d’élections libres pour les soviets (for­mulée au début de 1921) signi­fiait l’appli­ca­tion de l’infâme slogan :’Des soviets sans les com­mu­nis­tes’ » même s’il existe peu de preu­ves que les grév­istes aient effec­ti­ve­ment avancé cet « infâme » slogan (6). Notons que l’ortho­doxie bol­che­vik à l’époque pro­cla­mait, selon Lénine : « la dic­ta­ture du prolé­tariat ne peut s’exer­cer à tra­vers une orga­ni­sa­tion qui embrasse l’ensem­ble de la classe (...). Elle ne peut s’exer­cer que par l’intermédi­aire d’une avant-garde (7) ». Et Zinoviev mit les points sur les i : « la dic­ta­ture du prolé­tariat est en même temps la dic­ta­ture du Parti com­mu­niste (8) ». Chris Harman prés­ente un tableau quel­que peu contra­dic­toire de la situa­tion de la classe ouvrière à cette pér­iode. D’un côté, il affirme que de nom­breux ouvriers avaient fui « pour retour­ner dans leurs vil­la­ges » ; et en même temps il nous dit que « des pay­sans pro­ve­nant des cam­pa­gnes les plus reculées, sans aspi­ra­tions ni tra­di­tions socia­lis­tes, pri­rent leurs places dans les usines » (9) . Pourquoi diable des pay­sans seraient-ils venus tra­vailler dans des villes où l’on mou­rait de faim si, au même moment, les ouvriers fuyaient les villes pour trou­ver à manger ? Si l’on observe la façon dont se déroulèrent les grèves au début de 1921, on en déduit qu’elles furent menées par des ouvriers établis de longue date ; en effet, « leurs formes et leurs mét­hodes de lutte (...) s’ins­pi­raient de celles de l’automne 1917, voire d’avant, et furent un fac­teur impor­tant (10) » dans leur orga­ni­sa­tion. Il est facile de contre­car­rer l’argu­ment de Harman. D’ailleurs, cet argu­ment n’est pas par­ti­cu­liè­rement ori­gi­nal, puisqu’il remonte à Lénine et fut tout d’abord uti­lisé pour « jus­ti­fier une répr­ession poli­ti­que ». En effet, on l’inventa pour rép­ondre à l’essor des pro­tes­ta­tions de la classe ouvrière et non à leur absence : « Comme il était de plus en plus dif­fi­cile d’igno­rer le méc­ont­en­tement des tra­vailleurs, Lénine (...) com­mença à prét­endre que la cons­cience du prolé­tariat avait baissé (...) que les ouvriers étaient deve­nus des ‘déclassés’ ». Cependant, « il est dif­fi­cile de prou­ver que les reven­di­ca­tions des ouvriers à la fin de 1920 (...) tran­chaient fon­da­men­ta­le­ment avec leurs aspi­ra­tions depuis 1917 (11) ».
Ainsi, « si la taille et la com­po­si­tion de la classe ouvrière avaient changé (...) le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion de la fin de l’année 1920 montre clai­re­ment que le prolé­tariat n’était pas une force nég­lig­eable ; ce prolé­tariat, de façon embryon­naire, par­ta­geait une vision du socia­lisme qui ne s’iden­ti­fiait pas entiè­rement avec le pou­voir bol­che­vik (...). Les argu­ments de Lénine sur le décl­as­sement du prolé­tariat représ­entaient davan­tage un moyen com­mode d’écarter cette vérité désag­réable, plutôt qu’une des­crip­tion honnête de la réalité : la classe ouvrière res­tait, en tout cas à Moscou, une force numé­rique et idéo­lo­gique sub­stan­tielle (12) ».
Ceci expli­que pour­quoi la lutte de la classe ouvrière durant cette pér­iode n’est géné­ra­lement pas men­tionnée par le SWP et les orga­ni­sa­tions lénin­istes. L’exis­tence d’une telle lutte remet en cause les fon­de­ments de toutes leurs jus­ti­fi­ca­tions de la dic­ta­ture bol­che­vik.

Diviser pour régner ?

Harman affirme que « pour rester en vie » « beau­coup eurent recours au troc direct des biens qu’ils pro­dui­saient - et même des pièces détachées - contre la nour­ri­ture que les pay­sans pro­po­saient. Non seu­le­ment la classe qui avait mené la révo­lution était décimée, mais les liens qui unis­saient ses mem­bres se désintégraient rapi­de­ment ». Cet argu­ment nous semble curieux, pour deux rai­sons.
Tout d’abord, dès 1918, Lénine affirma : « ceux qui croient que le socia­lisme peut être établi dans une pér­iode de paix et de tran­quillité se trom­pent pro­fondément : par­tout le socia­lisme se cons­truira dans une pér­iode de trou­bles, dans une époque de famine (13) ». Encore une fois, si le bol­che­visme est inca­pa­ble de gérer les conséqu­ences iné­vi­tables d’une révo­lution, alors mieux vaut s’en passer (14). Ensuite, nous devons nous pen­cher sur l’idéo­logie des bol­che­viks Par exem­ple, leur inter­dic­tion du com­merce contri­bua à saper les ten­ta­ti­ves d’éla­borer une rép­onse col­lec­tive aux pro­blèmes des éch­anges entre les villes et les cam­pa­gnes. Une délé­gation des ouvriers d’entre­tien de la voie ferrée Nikolaev à Moscou expli­qua, au cours d’un mee­ting, devant une assis­tance nom­breuse, « que le gou­ver­ne­ment avait rejeté leur demande (d’obte­nir la per­mis­sion d’ache­ter col­lec­ti­ve­ment de la nour­ri­ture) sous prét­exte que, s’il auto­ri­sait l’achat libre de nour­ri­ture, cette mesure détr­uirait ses efforts pour faire face à la famine en établ­issant une dic­ta­ture de la dis­tri­bu­tion ali­men­taire (15) ». L’idéo­logie bol­che­vik rem­plaçait l’action col­lec­tive de la classe ouvrière par une rép­onse « col­lec­tive » abs­traite ini­tiée par l’État, ce qui abou­tis­sait à trans­for­mer les ouvriers en des indi­vi­dus isolés et ato­misés (16). Un autre fac­teur poli­ti­que sapait toute action col­lec­tive de la classe ouvrière. Au début de 1918, Lénine déc­lara : « nous devons sou­le­ver la ques­tion du tra­vail aux pièces et l’appli­quer en pra­ti­que (17) ». Comme (le grand) Tony Cliff, lui-même, l’a noté : « les patrons ont à leur dis­po­si­tion tout un arse­nal de mét­hodes effi­ca­ces pour briser l’unité des tra­vailleurs en tant que classe. L’une des plus impor­tan­tes consiste à encou­ra­ger la concur­rence entre les ouvriers par l’intermédi­aire du tra­vail à la pièce ». Cliff note que ces mesu­res ont été prises par les nazis et les sta­li­niens « dans le même objec­tif (18) ». Mais, bien sûr, le tra­vail à la pièce a des effets différents lors­que c’est Lénine qui l’impose !
L’intro­duc­tion de ces mesu­res s’ajouta au fait que les soviets et les syn­di­cats devin­rent une simple cham­bre d’enre­gis­tre­ment pour le parti bol­che­vik, mais elle se com­bina aussi avec l’affai­blis­se­ment des comités d’usine, la dis­so­lu­tion des comités de sol­dats et la sup­pres­sion de la liberté d’assem­blée, de presse et d’orga­ni­sa­tion pour les ouvriers. Il n’est donc pas étonnant que les masses aient cessé de jouer un rôle dans la révo­lution !

Des soviets à l’État

Soulignons que ce pro­ces­sus com­mença bien avant le décl­enc­hement de la guerre civile que Chris Harman rend res­pon­sa­ble de tous les pro­blèmes des bol­che­viks au pou­voir. Le diri­geant du SWP affirme : « alors que la guerre civile était déjà bien entamée, la dia­lec­ti­que démoc­ra­tique du parti et de la classe sub­sis­tait ». Les bol­che­viks détenaient le pou­voir car ils avaient gagné la majo­rité au sein des soviets. Mais il exis­tait d’autres partis. Les men­che­viks conti­nuèrent à opérer léga­lement et à riva­li­ser avec les bol­che­viks pour obte­nir le sou­tien de la popu­la­tion jusqu’en juin 1918 ». Étant donné que la guerre civile com­mença le 25 mai 1918 et que les men­che­viks furent expulsés des soviets le 14 juin 1918, il est clair que Harman n’est pas très honnête. En effet, des preu­ves détaillées remet­tent en cause ses affir­ma­tions. Si l’on consulte le Martov d’Israël Getzler (que Harman cite pour illus­trer la popu­la­rité des bol­che­viks en octo­bre 1917), nous déc­ouvrons que « les jour­naux et les mili­tants men­che­viks dans les syn­di­cats, les soviets et les usines exerçaient une influence considé­rable sur la classe ouvrière, de plus en plus déçue par le régime bol­che­vik, au point que dans de nom­breux endroits les bol­che­viks furent obligés de dis­sou­dre les soviets ou de remet­tre en cause les élections à l’issue des­quel­les les men­che­viks et les socia­lis­tes révo­luti­onn­aires avaient rem­porté la majo­rité (19) ».
Les bol­che­viks exclu­rent donc les men­che­viks des soviets parce que leur popu­la­rité bais­sait avant la guerre civile. Comme le note Israël Getzler, « les bol­che­viks poussèrent les men­che­viks dans la clan­des­ti­nité, juste à la veille des élections au cin­quième congrès des soviets durant lequel les men­che­viks pen­saient rem­por­ter des gains signi­fi­ca­tifs » (20). De plus, les recher­ches réc­entes remet­tent en cause l’affir­ma­tion de Harman et confir­ment celle de Getzler.
« L’hégé­monie élec­to­rale des bol­che­viks dans les soviets com­mença à s’éroder de façon signi­fi­ca­tive » au prin­temps 1918, « lors­que les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et sur­tout les men­che­viks rem­portèrent de nom­breu­ses élections ». Dans toutes les capi­ta­les pro­vin­cia­les de la Russie europé­enne où se tin­rent des élections et dont on possède les sta­tis­ti­ques, les men­che­viks gagnèrent les élections ; « l’inter­ven­tion armée des bol­che­viks remit en cause les rés­ultats (21) » et rép­rima les pro­tes­ta­tions des ouvriers qui en résultèrent.
A Petrograd, les élections de juin 1918 virent les bol­che­viks « perdre la majo­rité abso­lue dans le soviet » mais ils restèrent le parti le plus impor­tant. Cependant les rés­ultats de cette élection n’avaient guère de sens car « la vic­toire des bol­che­viks était due à la sur­re­prés­en­tation des syn­di­cats, des soviets de quar­tier, des comités d’usine, des confér­ences ouvrières de dis­trict, ainsi qu’à la sur­re­prés­en­tation des unités de l’Armée rouge et de la marine, dans les­quel­les les bol­che­viks exerçaient une influence prépond­érante (22) ». Un tel « condi­tion­ne­ment » des soviets eut éga­lement lieu au cours des élections à Moscou au début de 1920 (23). Ce n’est pas la guerre civile qui inter­rom­pit « la dia­lec­ti­que démoc­ra­tique entre le Parti et la classe », pour repren­dre l’expres­sion de Chris Harman, ce furent les bol­che­viks qui jouèrent ce rôle face à l’essor des pro­tes­ta­tions et des dés­il­lusions des ouvriers russes au prin­temps 1918. En fait, « après quel­ques semai­nes de ‘triom­phe’ (...) les rela­tions des bol­che­viks avec les tra­vailleurs » changèrent et « abou­ti­rent rapi­de­ment à un conflit ouvert, à la répr­ession et à la conso­li­da­tion de la dic­ta­ture bol­che­vik sur le prolé­tariat au lieu de la dic­ta­ture du prolé­tariat lui-même ». Par exem­ple, le 20 juin 1918, les ouvriers des usines Oboukhov s’adressèrent publi­que­ment à la Conférence des délégués d’usine et d’entre­prise, orga­nisme non reconnu par le pou­voir, et influencé par les men­che­viks ; ils désiraient lancer « un appel à une journée de grève de pro­tes­ta­tion le 25 juin » contre les représailles menées après l’assas­si­nat d’un diri­geant bol­che­vik. « Les bol­che­viks rép­on­dirent en ‘enva­his­sant’ tout le quar­tier de Nevsky avec des trou­pes et en fer­mant com­plè­tement les usines Oboukhov. Toutes les réunions furent inter­di­tes. » Face à l’appel à une grève géné­rale pour le 2 juillet, les bol­che­viks ins­tallèrent des « mitrailleu­ses (...) aux prin­ci­paux nœuds fer­ro­viai­res à Petrograd et Moscou, ainsi que dans d’autres endroits de ces deux villes. Les contrôles furent ren­forcés dans les usines et les réunions dis­persées par la force (24) ».
Tandis que Harman prétend (para­doxa­le­ment, en évoquant Cronstadt) que « malgré toutes ses erreurs, seul le Parti bol­che­vik sou­tint, sans rés­erve aucune, le pou­voir sovié­tique », la vérité est que les bol­che­viks n’ont sou­tenu le « pou­voir sovié­tique » que lors­que les soviets étaient d’accord avec eux (25). Si les tra­vailleurs votaient pour d’autres partis, le « pou­voir sovié­tique » était rapi­de­ment rem­placé par le pou­voir du Parti (leur véri­table objec­tif). Harman a raison d’affir­mer que « les soviets qui res­taient (à la fin de la guerre civile) étaient de plus en plus une simple façade pour le pou­voir bol­che­vik » mais c’était le cas depuis le début de la guerre civile, cela n’a pas com­mencé après sa fin ! C’est pour­quoi l’asser­tion selon laquelle « l’État sovié­tique de 1917 fut rem­placé par l’Etat-Parti unique à partir de 1920 » est tout sim­ple­ment inte­na­ble. Les bol­che­viks conso­lidèrent leur posi­tion dès le début de 1918 : ils trans­formèrent l’État sovié­tique de facto en un Etat-Parti unique en magouillant dans les soviets et en les dis­sol­vant bien avant le début de la guerre civile.
Donc, lors­que Harman prétend que « par la force des choses, les ins­ti­tu­tions sovié­tiques s’auto­no­misèrent de la classe dont elles avaient surgi », la « force des choses » en ques­tion n’était pas la guerre civile, mais plutôt la néc­essité de main­te­nir le pou­voir bol­che­vik que Lénine n’a jamais cessé d’iden­ti­fier au pou­voir de la classe ouvrière.
Harman sou­tient que « les ouvriers et les pay­sans qui par­ti­ci­paient aux com­bats durant la guerre civile ne pou­vaient s’auto­gou­ver­ner col­lec­ti­ve­ment à partir des usines qu’ils avaient quittées ». Mais la véri­table ques­tion serait plutôt : pour­quoi diable ces ouvriers et ces pay­sans ne pou­vaient-ils pas « s’auto­gou­ver­ner col­lec­ti­ve­ment » lorsqu’ils se trou­vaient dans l’Armée rouge ? La rép­onse est simple : les bol­che­viks avaient éliminé la démoc­ratie des sol­dats en mars 1918 (encore une fois, avant le début de la guerre civile). Selon Trotsky, « le prin­cipe de l’élection (des offi­ciers) est poli­ti­que­ment absurde et tech­ni­que­ment inef­fi­cace, et il a été, en pra­ti­que, aboli par décret (26) ».
Une armée dirigée par des com­man­dants désignés d’en haut n’est pas un milieu favo­ra­ble à l’auto-gou­ver­ne­ment col­lec­tif : il est donc normal que Harman ne men­tionne pas ce fait.
Selon Samuel Farber, « rien ne prouve que Lénine, ni aucun des prin­ci­paux diri­geants bol­che­viks, ait regretté la dis­pa­ri­tion du contrôle ouvrier ou de la démoc­ratie dans les soviets, ou au moins ait men­tionné que ces phénomènes cons­ti­tuaient un recul, comme, par contre, Lénine le déc­lara en rem­plaçant le com­mu­nisme de guerre par la Nep en 1921 (27) ».

La guerre ! A quoi ça sert ?

La tra­di­tion lénin­iste a trouvé une uti­lité à la guerre ; elle lui sert à jus­ti­fier la dégén­ére­scence de la poli­ti­que bol­che­vik. D’après Harman, « les pre­mières tâches à accom­plir en Russie étaient dictées non par les diri­geants bol­che­viks, mais par les puis­san­ces impér­ial­istes inter­na­tio­na­les. Celles-ci avaient lancé une ‘croi­sade’ contre la République sovié­tique. Il fal­lait mettre en échec les armées blan­ches et étrangères avant de pren­dre en considé­ration toute autre ques­tion ». Il est facile de réfuter cette affir­ma­tion : les décisions fon­da­men­ta­les concer­nant des « ques­tions » impor­tan­tes avaient déjà été prises avant que cette « croi­sade » com­mence. Non seu­le­ment les bol­che­viks avaient déjà com­mencé à mani­pu­ler et dis­sou­dre les soviets, mais ils avaient déjà exposé leurs concep­tions éco­no­miques. En avril 1918, Lénine déf­endait la direc­tion des usines par un seul homme et « l’obé­iss­ance, l’obé­iss­ance abso­lue, dans l’entre­prise, aux décisions de l’unique diri­geant du soviet, des dic­ta­teurs élus ou désignés par les ins­ti­tu­tions sovié­tiques et inves­tis de pou­voirs dic­ta­to­riaux (28) ». Les che­mi­nots furent les pre­miers aux­quels on imposa cette poli­ti­que. Les « tâches à accom­plir » furent donc dét­erminées par les diri­geants bol­che­viks. Ceux-ci avaient rép­ondu à de nom­breu­ses « ques­tions » bien avant l’inter­ven­tion des armées blan­ches et étrangères (inter­ven­tion qui, selon Lénine, était de toute façon iné­vi­table).
Cela dis­qua­li­fie l’argu­ment de Chris Harman selon lequel, après 1921, « les ‘patrons rouges’ com­mençaient à émerger en tant que groupe pri­vilégié béné­ficiant de salai­res élevés et, grâce à ‘la direc­tion des entre­pri­ses par un seul homme’, du droit d’embau­cher et de licen­cier à volonté ». Si, comme Harman le prétend, ce phénomène a cons­ti­tué un fac­teur clé dans l’essor du sta­li­nisme et du capi­ta­lisme l’État, alors il est clair que le rôle de Lénine dans cette invo­lu­tion ne peut être passé sous silence. Après avoir déf­endu « la direc­tion des entre­pri­ses par un seul homme » et le « capi­ta­lisme d’État » dès le début de 1918, Lénine conti­nua à déf­endre fer­me­ment ces posi­tions. Au début de 1920, « la direc­tion du Parti com­mu­niste put concen­trer toutes ses pensées et tous ses efforts pour for­mu­ler et appli­quer une poli­ti­que en matière de rela­tions socia­les car son atten­tion n’était plus dis­traite par la guerre civile (...). L’apogée de l’éco­nomie du com­mu­nisme de guerre se pro­dui­sit après la fin de la guerre civile ». En fait, la direc­tion des entre­pri­ses par un seul homme se rép­andit seu­le­ment en 1920 (29). Les effets de la guerre civile ne peu­vent donc expli­quer une poli­ti­que déf­endue et appli­quée avant même que le conflit éclate. En fait, la poli­ti­que pour­sui­vie avant, durant et après la guerre civile n’a pas changé, et par conséquent on ne peut affir­mer qu’elle fut dét­erminée par une « croi­sade » hos­tile à l’égard de l’URSS.

L’Opposition

Comme Harman le raconte, les bol­che­viks ont réprimé les différents partis d’oppo­si­tion (dans le cas des anar­chis­tes, cela se pro­dui­sit avant le décl­enc­hement de la guerre civile, bien qu’il oublie de le men­tion­ner). En ce qui concerne les men­che­viks, Harman affirme : « leur poli­ti­que consis­tait à sou­te­nir les bol­che­viks face à la contre-révo­lution, tout en exi­geant qu’ils cèdent le pou­voir à l’Assemblée cons­ti­tuante (une des reven­di­ca­tions prin­ci­pa­les de la contre-révo­lution). En pra­ti­que, cela signi­fiait que le Parti men­che­vik regrou­pait par­ti­sans et oppo­sants au pou­voir sovié­tique. Beaucoup de ses mem­bres passèrent du côté des Blancs. Par exem­ple, les orga­ni­sa­tions men­che­viks de la région de la Volga étaient soli­dai­res du gou­ver­ne­ment contre-révo­luti­onn­aire de Samara ; Ivan Maiski, membre du comité cen­tral men­che­vik - qui plus tard devint ambas­sa­deur de Staline -, intégra ce gou­ver­ne­ment. » Harman puise ses infor­ma­tions dans le livre d’Israel Getzler sur Martov (p. 183). Mais il oublie de dire que ces gens avaient été « exclus du parti » men­che­vik (et que le membre du Comité cen­tral s’était rendu à Samara « sans que le parti le sache »). Les men­che­viks de la Volga furent « sévè­rement rép­rimandés par Martov et le Comité cen­tral men­che­vik qui inter­di­rent à tout membre et à toute orga­ni­sa­tion du parti de par­ti­ci­per (...) à de telles aven­tu­res ». Ces phra­ses se trou­vent sur la même page que celle citée par Harman ! De plus, en octo­bre 1918, « le parti aban­donna, tem­po­rai­re­ment au moins, sa reven­di­ca­tion d’une Assemblée cons­ti­tuante (28) ». Il serait plus dif­fi­cile à Harman de jus­ti­fier la répr­ession contre les men­che­viks s’il devait citer ces faits. Il n’est donc pas étonnant qu’il déf­orme les sour­ces à sa dis­po­si­tion. La posi­tion offi­cielle des men­che­viks était de former une oppo­si­tion légale aux bol­che­viks car « toute lutte armée contre le pou­voir d’État bol­che­vik (...) ne peut que béné­ficier à la contre-révo­lution » et tout membre qui igno­rait cette posi­tion était exclu (31). Les men­che­viks se com­portèrent comme un « parti d’oppo­si­tion légale », ce qui leur fut béné­fique jusqu’en juin 1918, comme nous l’avons expli­qué aupa­ra­vant. Selon Harman, « la réaction des bol­che­viks fut de per­met­tre aux mem­bres du parti de s’expri­mer libre­ment (du moins, la plu­part du temps) mais de les empêcher d’agir comme une force poli­ti­que effi­cace ». En clair, même ceux qui s’oppo­saient léga­lement aux bol­che­viks furent réprimés. Pas étonnant que le pou­voir col­lec­tif de la classe ouvrière dans les soviets ait dis­paru !
Pour jus­ti­fier tout cela, Chris Harman nous offre un rai­son­ne­ment par­ti­cu­liè­rement impres­sion­nant par sa mau­vaise foi. « Les bol­che­viks n’avaient pas le choix, écrit-il. Ils ne pou­vaient aban­don­ner le pou­voir sous prét­exte que la classe qu’ils représ­entaient s’était dis­soute en le déf­endant. Ils ne pou­vaient pas non plus tolérer la pro­pa­ga­tion d’idées qui minaient les bases de ce pou­voir - jus­te­ment parce que la classe ouvrière n’exis­tait plus en tant qu’agent orga­nisé col­lec­ti­ve­ment, capa­ble de dét­er­miner ses pro­pres intérêts. » Si la classe ouvrière n’exis­tait plus, ni ne pou­vait plus s’expri­mer col­lec­ti­ve­ment, alors en quoi la pro­pa­gande men­che­vik pou­vait-elle être nui­si­ble ? Bien sûr, Harman oublie de men­tion­ner que les bol­che­viks ren­daient les partis d’oppo­si­tion res­pon­sa­bles des grèves et des autres formes de pro­tes­ta­tion ouvrières. Il ne men­tionne pas non plus que les bol­che­viks refusèrent de « renon­cer au pou­voir » avant le début de la guerre civile, lorsqu’ils per­di­rent les élections dans les soviets. Soyons clairs : les idées des partis d’oppo­si­tion devaient être réprimées parce que les ouvriers étaient capa­bles de dét­er­miner col­lec­ti­ve­ment leurs pro­pres intérêts et d’agir col­lec­ti­ve­ment pour les mettre en pra­ti­que. La grève géné­rale de Petrograd qui ins­pira la rév­olte de Cronstadt en tém­oigne.

Cronstadt

Évoquant cette rév­olte, Harman prétend que « le Cronstadt de 1920 n’était plus le Cronstadt de 1917. La com­po­si­tion de classe de ses marins avait changé. Les meilleurs éléments socia­lis­tes étaient partis depuis long­temps se battre au sein de l’armée sur le front. Pour la plu­part, ils avaient été rem­placés par des pay­sans dont la fidélité au régime était celle de leur classe ». Cet argu­ment sou­vent avancé par les lénin­istes ne tient pas la route. Israel Getzler a dém­ontré que parmi les marins ser­vant dans la flotte de la Baltique le 1er jan­vier 1921, au moins 75 % d’entre eux avaient été recrutés avant 1918 et que donc « le marin poli­tisé, le vétéran rouge, pré­do­minait encore à Cronstadt à la fin de 1920 ». De plus il a enquêté sur les équi­pages des deux prin­ci­paux bateaux de guerre qui furent au centre du soulè­vement (et qui étaient connus pour leur zèle révo­luti­onn­aire en 1917). Le rés­ultat de ses recher­ches est éloquent : sur 2 028 marins dont on connaît l’année d’enrôlement, 93,9 % avaient été embau­chés dans la marine avant et durant la révo­lution de 1917. Le groupe le plus impor­tant (1 195 marins) était entré dans la marine au cours des années 1914-1916. Seuls 6,8 % des marins avaient été recrutés dans les années 1918-1921 (y com­pris ceux embau­chés en 1921) et seule cette infime mino­rité n’avait pas pris part à la révo­lution de 1917 (32). Chris Harman affirme que le chan­ge­ment « dans la com­po­si­tion de classe » se « refléta dans les mots d’ordre avancés lors du soulè­vement : ‘Des soviets sans bol­che­viks’ et ‘un marché agri­cole libre’ ». Malheureusement pour lui, les insurgés de Cronstadt ne mirent pas en avant ces reven­di­ca­tions. Comme le note Paul Avrich, le mot d’ordre « ‘Des soviets sans com­mu­nis­tes’ n’était pas un slogan de Cronstadt, même si de nom­breux auteurs, sovié­tiques ou non, l’ont prét­endu (33) ».
En ce qui concerne l’agri­culture, Cronstadt deman­dait que l’on « garan­tisse aux pay­sans la liberté d’agir sur leur propre sol, et le droit de posséder leur bétail, à condi­tion qu’ils s’en occu­pent eux-mêmes et n’emploient pas de main-d’œuvre ». En d’autres termes, ils ne vou­laient pas d’un marché du tra­vail dans l’agri­culture ! Et cette reven­di­ca­tion venait en onzième posi­tion, sur les quinze points présentés, ce qui indi­que l’impor­tance très rela­tive de cette reven­di­ca­tion à leurs yeux. Par contre, la plu­part des grèves ouvrières pen­dant la guerre civile avancèrent la reven­di­ca­tion de la liberté du com­merce, y com­pris durant la grève géné­rale de Petrograd qui sus­cita la soli­da­rité puis la rév­olte des marins de Cronstadt. Que deman­daient sur­tout les insurgés de Cronstadt ? Des élections libres aux soviets, la liberté d’assem­blée, d’orga­ni­sa­tion, de parole et de presse pour les tra­vailleurs et la fin de la dic­ta­ture du Parti.
« En fait, la réso­lution de Petropavlovsk appe­lait le gou­ver­ne­ment sovié­tique à res­pec­ter sa propre Constitution ; elle énonçait clai­re­ment les droits et la liberté que Lénine lui-même avait déf­endus en 1917. Dans son esprit, il s’agis­sait d’un retour à Octobre qui évoquait le vieux mot d’ordre lénin­iste ‘Tout le pou­voir aux soviets ‘ (34) ». Il ne faut donc pas s’étonner que Chris Harman déf­orme ces reven­di­ca­tions.
La révo­lution alle­mande Harman cite une phrase que Lénine écrivit le 7 mars 1918 : « C’est une vérité abso­lue que sans la révo­lution alle­mande nous sommes perdus. » L’idée que l’iso­le­ment de la révo­lution expli­que la plu­part des pro­blèmes de la Russie est un lieu commun chez les lénin­istes. Cependant si l’on y réfléchit un ins­tant, l’argu­ment qu’une révo­lution alle­mande aurait pu sauver la Russie ne tient pas debout. Puisque, selon Chris Harman, le « pou­voir direct des ouvriers n’exis­tait plus depuis 1918 », il nous faut com­pa­rer l’Allemagne durant la pér­iode 1918-1919 avec la Russie en 1917-1918. L’Allemagne se trou­vait dans une posi­tion aussi catas­tro­phi­que que celle de la Russie. L’année où éclata la révo­lution russe, la pro­duc­tion avait dimi­nué de 23 % (entre 1913 et 1917) et de 43 % (entre 1913 et 1918). Une fois que la révo­lution dém­arra, la pro­duc­tion baissa encore davan­tage.
En Russie, elle tomba en 1918 à 65 % du niveau atteint avant la Première Guerre mon­diale ; en Allemagne, en 1919, elle par­vint à 62 % du niveau atteint en 1914. Ainsi, en 1919, « la pro­duc­tion indus­trielle attei­gnit son niveau le plus bas et il fallut atten­dre la fin des années 1920 pour que la pro­duc­tion (ali­men­taire) retrouve son niveau de 1912 (...). En 1921, la pro­duc­tion de cér­éales était encore (...) de 30 % inféri­eure à celle de 1912 ».
Bien sûr, en Allemagne, la révo­lution n’alla pas aussi loin qu’en Russie, et la pro­duc­tion aug­menta un peu en 1920 et ensuite. Fait signi­fi­ca­tif, en 1923 la pro­duc­tion dimi­nua de 34% (pas­sant de 70 % du niveau d’avant-guerre à 45 % de ce même niveau). Cet effon­dre­ment éco­no­mique n’empêcha pas les com­mu­nis­tes d’essayer de pro­vo­quer une révo­lution en Allemagne cette année-là. Aussi il est étr­ange de prét­endre qu’une catas­tro­phe éco­no­mique sous un régime capi­ta­liste pro­vo­que une situa­tion révo­luti­onn­aire, tandis qu’un effon­dre­ment simi­laire sous les bol­che­viks met en danger la révo­lution (35). Si la com­bi­nai­son d’une guerre civile et d’un effon­dre­ment éco­no­mique a causé la dégén­ére­scence de la révo­lution russe, alors com­ment une Allemagne placée dans la même situa­tion aurait-elle pu aider la Russie ?
La Russie et l’Allemagne illus­trent par­fai­te­ment la thèse de Kropotkine : une révo­lution signi­fie « la fer­me­ture iné­vi­table d’au moins la moitié des usines et des ate­liers », la dés­or­ga­ni­sation com­plète du capi­ta­lisme ; dans de telles cir­cons­tan­ces « ce sont le com­merce et l’indus­trie qui souf­fri­ront le plus d’un soulè­vement général (36) ». C’est pour­quoi il est si étr­ange que Harman accuse les conséqu­ences iné­vi­tables de toute révo­lution d’avoir causé l’échec de la révo­lution russe. Harman sou­li­gne que l’idée d’étendre la révo­lution à l’étr­anger était « l’ortho­doxie bol­che­vik en 1923 », mais il omet d’évoquer une autre posi­tion bol­che­vik ortho­doxe à l’époque : la dic­ta­ture du Parti. Le bol­che­visme et la dic­ta­ture du Parti Selon Harman, « en 1923, lors­que l’Opposition de gauche se forma, il était encore pos­si­ble d’expo­ser ses idées dans les colon­nes de la Pravda, bien qu’on y trouvât dix arti­cles déf­endant la direc­tion, contre un qui la cri­ti­quait ». « Il ne fait aucun doute, pour­suit-il, que les idées de l’Opposition de gauche en fai­saient la frac­tion du Parti la plus proche de la tra­di­tion socia­liste révo­luti­onn­aire du bol­che­visme. (...) Elle déf­endit la cen­tra­lité de la démoc­ratie ouvrière pour le socia­lisme. » L’un des trois « éléments cen­traux » de la poli­ti­que de l’Opposition de gauche était que le « dével­op­pement indus­triel devait être accom­pa­gné par un élarg­is­sement de la démoc­ratie ouvrière afin de mettre un terme aux ten­dan­ces bureau­cra­ti­ques au sein du Parti et de l’État ». Un seul pro­blème : cette des­crip­tion est tota­le­ment inexacte. Chris Harman oublie de men­tion­ner qu’en 1923 Trotsky, le diri­geant de l’Opposition de gauche, expli­qua : « Parmi toutes les ques­tions, s’il en est une qu’il est inu­tile de réé­valuer, et même impen­sa­ble de songer à réé­valuer, c’est bien la ques­tion de la dic­ta­ture du Parti, et de sa direc­tion dans toutes les sphères de notre acti­vité ». « Notre parti est le parti diri­geant (...). Si l’on auto­rise le moin­dre chan­ge­ment dans ce domaine, si on lais­sait enten­dre qu’il faut dimi­nuer par­tiel­le­ment (...) le rôle diri­geant de notre parti, cela signi­fie­rait la remise en cause de tous les acquis de la révo­lution ainsi que de son avenir (37) ».
Trotsky ne fait que for­mu­ler la posi­tion bol­che­vik domi­nante, en écho à une déc­la­ration du Comité cen­tral (dont Lénine et lui étaient mem­bres) en mars 1923, pour mar­quer le vingt-cin­quième anni­ver­saire de la fon­da­tion du Parti ouvrier social-démoc­rate de Russie (POSDR). Cette déc­la­ration résume les leçons de la révo­lution : « le parti des bol­che­viks s’est montré capa­ble de rés­ister cou­ra­geu­se­ment aux vacilla­tions à l’intérieur de sa propre classe, vacilla­tions qui, accom­pa­gnées de la plus petite fai­blesse de l’avant-garde, auraient pu abou­tir à une déf­aite sans pré­cédent pour le prolé­tariat ». Ces « hési­tations » bien sûr se sont exprimées dans la démoc­ratie des tra­vailleurs. Il n’est pas étonnant donc que la déc­la­ration rejette cette démoc­ratie : « La dic­ta­ture du prolé­tariat trouve son expres­sion dans la dic­ta­ture du parti (38). » Inutile de dire que Chris Harman ne men­tionne pas cette ortho­doxie bol­che­vik par­ti­cu­lière (qui remonte au moins à 1919). Il oublie de signa­ler aussi que la Plate-forme de l’Opposition rédigée en 1927 (et qui rés­ultait de la fusion entre l’Opposition de gauche et l’Opposition de Zinoviev) par­ta­geait cette pers­pec­tive et atta­quait Staline parce qu’il affai­blis­sait la dic­ta­ture du Parti. « Le rem­pla­ce­ment crois­sant du Parti par son propre appa­reil est promu par une « théorie » de Staline qui nie le prin­cipe lénin­iste, invio­la­ble pour tout bol­che­vik, selon lequel la dic­ta­ture du prolé­tariat est, et ne peut être, réalisée qu’à tra­vers la dic­ta­ture du Parti. » Comme Harman ne se soucie pas de men­tion­ner ce prin­cipe par­ti­cu­lier, il nous est impos­si­ble de déc­ouvrir com­ment la dic­ta­ture du parti et la démoc­ratie ouvrière peu­vent coexis­ter har­mo­nieu­se­ment (39).
Étant donné cette posi­tion ortho­doxe des bol­che­viks, il semble incroya­ble que Harman puisse déc­larer : « Les poli­ti­ques qu’ils met­taient en œuvre avaient été façonnées par des mem­bres du Parti encore très influencés par les tra­di­tions du socia­lisme révo­luti­onn­aire. Si, en Russie, les cir­cons­tan­ces objec­ti­ves avaient fait dis­pa­raître la démoc­ratie ouvrière, au moins exis­tait-il la pos­si­bi­lité pour ceux qui étaient influencés par les tra­di­tions du Parti, de la faire revi­vre, pour autant que la pro­duc­tion indus­trielle interne soit relancée et que la révo­lution s’étende à d’autres pays. » Après tout, la dic­ta­ture du Parti était l’ortho­doxie bol­che­vik domi­nante. Les bol­che­viks, comme le Groupe Ouvrier de Miasnikov, qui étaient par­ti­sans d’une démoc­ratie ouvrière authen­ti­que, avaient été exclus et réprimés (40).
Ida Mett expli­que clai­re­ment ce qui était en jeu : « Si une révo­lution avait éclaté dans un autre pays n’aurait-elle pas été influencée par l’esprit de la révo­lution russe ? Lorsque l’on considère l’énorme auto­rité morale de la révo­lution russe dans le monde, on peut se deman­der si les dév­iations de cette révo­lution n’auraient pas fini par mar­quer les autres pays. Nombre de faits his­to­ri­ques nous per­met­tent de porter un tel juge­ment. On peut (...) se deman­der si les déf­or­mations bureau­cra­ti­ques du régime bol­che­vik n’auraient pas été ren­forcées par les vents pro­ve­nant des révo­lutions dans d’autres pays (40) ».
Une « nou­velle » classe ? L’arti­cle de Chris Harman tente de mon­trer les différ­ences entre le lénin­isme et le sta­li­nisme. Selon lui, le sta­li­nisme a été l’expres­sion d’un nou­veau système de classe fondé sur le capi­ta­lisme d’État. Cependant, il n’arrive pas à étayer soli­de­ment sa démo­nst­ration. Comme Harman le reconnaît lui-même, la struc­ture de classe du « capi­ta­lisme d’État » exis­tait déjà sous Lénine. En 1921, « le pou­voir au sein du Parti et de l’État résidait objec­ti­ve­ment entre les mains d’un petit groupe de fonc­tion­nai­res ». « Ces fonc­tion­nai­res, pour­suit-il, ne cons­ti­tuaient abso­lu­ment pas une classe diri­geante soudée » et ils « étaient loin d’être cons­cients de par­ta­ger un objec­tif commun ». Cependant ces grou­pes étaient assez « soudés » pour rés­ister à la rév­olte de la classe ouvrière et de la pay­san­ne­rie afin de déf­endre leur domi­na­tion. Durant les années 20, nous dit Harman, la situa­tion chan­gea : « la bureau­cra­tie se trans­forma d’une classe en soi en une classe pour soi ». Par conséquent, Harman admet que la struc­ture de classe ne chan­gea pas pen­dant cette pér­iode.
Nous nous trou­vons devant un para­doxe. Alors que (« objec­ti­ve­ment », pour repren­dre son expres­sion) le régime de Lénine était capi­ta­liste d’État, Harman prétend qu’il ne l’était pas. Pourquoi ? Parce que « la poli­ti­que que (la bureau­cra­tie) appli­quait était élaborée par des éléments dans le parti qui étaient encore for­te­ment influencés par les tra­di­tions du socia­lisme révo­luti­onn­aire ». En d’autres termes, le régime de Lénine n’était pas capi­ta­liste d’État, parce que... Lénine était un « révo­luti­onn­aire socia­liste » et parce qu’il était le diri­geant de ce régime !
Cela signi­fie­rait-il qu’un régime devien­drait moins capi­ta­liste d’État lorsqu’un gou­ver­ne­ment tra­vailliste en prend la tête ? Les bonnes inten­tions de ceux qui exer­cent le pou­voir per­met­tent-elles de caracté­riser la nature d’un régime ? Évitant toute dis­cus­sion sur la trans­for­ma­tion des rela­tions socia­les et de la struc­ture des clas­ses en Russie, Harman nous offre un bien mau­vais exem­ple d’idéal­isme phi­lo­so­phi­que : selon lui, ce seraient les idées des diri­geants qui dét­er­minent la nature d’un régime !
« On a sou­vent affirmé, écrit Chris Harman, que l’émerg­ence du sta­li­nisme en URSS ne peut être défini comme une ‘contre-révo­lution’ parce que ce fut un pro­ces­sus gra­duel (par exem­ple, Trotsky pen­sait qu’un tel point de vue consis­tait à ‘dér­ouler le film du réf­orm­isme à l’envers’). Il s’agit là d’une appli­ca­tion erronée de la mét­hode marxiste. Le pas­sage d’une forme de société à une autre n’a pas en toutes cir­cons­tan­ces été le rés­ultat d’un chan­ge­ment brutal. » Si « c’est le cas pour la tran­si­tion d’un État capi­ta­liste à un État ouvrier », ce n’est pas vrai pour la tran­si­tion du féo­dal­isme au capi­ta­lisme. Dans la tran­si­tion au capi­ta­lisme, il existe « toute une série d’inten­sités différ­entes et à différents niveaux, tandis que la classe éco­no­mique déci­sive (la bour­geoi­sie) force des conces­sions poli­ti­ques en sa faveur ». Harman prétend que « la contre-révo­lution en Russie s’est déroulée selon le second schéma plutôt que selon le pre­mier ». Bien sûr, la bour­geoi­sie lut­tait contre une classe domi­nante exis­tante et sa posi­tion de classe était déjà bien définie. Par conséquent, l’ana­lo­gie de Chris Harman démolit son argu­ment puis­que la bureau­cra­tie s’est aussi cons­truite sur sa posi­tion de classe exis­tante. Harman le reconnaît d’ailleurs : « La bureau­cra­tie n’eut pas à arra­cher le pou­voir des mains des tra­vailleurs d’un seul coup. La déci­mation de la classe ouvrière lui donna le pou­voir à tous les échelons de la société sovié­tique. Ses mem­bres contrôlaient l’indus­trie, la police et l’armée. » La bureau­cra­tie était donc déjà la classe domi­nante. Ses mem­bres « n’eurent même pas à arra­cher le contrôle de l’appa­reil d’État pour le mettre au ser­vice de leur pou­voir éco­no­mique. »
La « nou­velle » classe diri­geante « n’eut qu’à adap­ter à ses pro­pres intérêts une struc­ture poli­ti­que et indus­trielle qu’elle contrôlait déjà ». Elle réussit cette manœuvre en chan­geant « le mode de fonc­tion­ne­ment du Parti » pour « l’adap­ter aux exi­gen­ces de la bureau­cra­tie cen­trale ». Ce pro­ces­sus ne put être mené à bien qu’en « entrant en confron­ta­tion direc­te­ment avec les éléments du Parti qui (...) adhéraient encore à la tra­di­tion socia­liste révo­luti­onn­aire ». Autrement dit, la bureau­cra­tie était déjà (objec­ti­ve­ment) la classe diri­geante !
L’année 1928 ne marque aucun chan­ge­ment dans la struc­ture de classe de la société russe ni, évid­emment, dans la nature du régime. Si la Russie était capi­ta­liste d’État à cette époque, elle l’était donc aussi sous Lénine et Trostky.
L’ « ana­lyse » de Harman concer­nant l’essor du sta­li­nisme se concen­tre sur les dis­cours des diri­geants et non sur la struc­ture des clas­ses de la société russe (dont il admet qu’elle n’a pas été modi­fiée). En 1928, rien ne chan­gea, à part quel­ques modi­fi­ca­tions dans le per­son­nel diri­geant. D’ailleurs, Harman lui-même le reconnaît : « Staline dis­po­sait (...) d’une base sociale qui lui était propre. Il pou­vait conti­nuer à régner sans que le prolé­tariat ni la pay­san­ne­rie n’exer­cent le pou­voir. » Mais ce cons­tat s’appli­quait aussi au régime bol­che­vik sous Lénine (comme Harman le dit lui-même : « le pou­voir direct des tra­vailleurs n’exis­tait plus depuis 1918 »). Donc sa ten­ta­tive de jus­ti­fier l’argu­ment du SWP selon lequel le sta­li­nisme représ­ente un nou­veau système de classe échoue lamen­ta­ble­ment. Harman finit par dire : « Il est indu­bi­ta­ble qu’en 1928 une nou­velle classe s’était emparée du pou­voir en URSS. Pour ce faire, elle n’avait pas été contrainte à une confron­ta­tion mili­taire directe avec les tra­vailleurs, car le pou­voir direct des tra­vailleurs n’exis­tait plus depuis 1918. » Par conséquent, « le pou­voir direct des tra­vailleurs » avait été brisé par les bol­che­viks bien avant 1928. Au début de 1921, « une confron­ta­tion mili­taire directe avec les tra­vailleurs » s’était bien pro­duite pour main­te­nir les bol­che­viks au pou­voir, bol­che­viks qui avaient élevé le « prin­cipe » de la dic­ta­ture du Parti en un truisme idéo­lo­gique en 1919. Mais cela, vous ne l’appren­drez pas en lisant l’arti­cle de Harman. Lorsqu’il écrit que la seule classe capa­ble « d’exer­cer d’authen­ti­ques pres­sions socia­lis­tes, la classe ouvrière, était la plus faible, la plus dés­or­ganisée et la moins à même d’exer­cer de telles pres­sions », nous ne sommes pas sur­pris que les bol­che­viks aient dû rép­rimer cette classe pour rester au pou­voir !!!
Examinant la tac­ti­que employée par l’Opposition de gauche, Harman affirme : « les oppo­sants en vue étaient sou­vent affectés à des postes subal­ter­nes dans des régions reculées » et en 1928 « Staline com­mença à imiter direc­te­ment les tsars en dép­ortant les révo­luti­onn­aires vers la Sibérie. A plus long terme, même ces mesu­res ne lui appa­ru­rent pas suf­fi­san­tes. Il réussit à accom­plir ce dont même les Romanoff n’avaient pas été capa­bles : assas­si­ner systé­ma­tiq­uement tous ceux qui avaient cons­ti­tué le parti révo­luti­onn­aire de 1917. » Un seul pro­blème : cela s’était éga­lement pro­duit sous Lénine. « Des pri­son­niers anar­chis­tes (...) furent envoyés dans des camps de concen­tra­tion près d’Arkhangelsk dans les terres gla­cia­les du Nord » après Cronstadt (41).
Les men­che­viks furent aussi bannis dans des loca­lités éloignées, y com­pris la Sibérie (42). Pendant la guerre civile, « au cours du neu­vième congrès du parti bol­che­vik (en avril 1920) Yurenev (...) évoqua les mét­hodes uti­lisées par le Comité cen­tral pour faire taire les cri­ti­ques, y com­pris l’exil des oppo­sants : ‘L’un est envoyé à Christiana, l’autre dans l’Oural, un troi­sième en Sibérie’ (43) ». La Tcheka, sous Lénine, assas­si­nait régul­ièrement des anar­chis­tes ainsi que d’autres mem­bres de l’oppo­si­tion socia­liste. Harman semble seu­le­ment se plain­dre que Staline ait appli­qué à l’intérieur du Parti une poli­ti­que employée à l’extérieur du Parti par Lénine. Une nou­velle classe avait pris le pou­voir bien avant 1928, classe com­posée des diri­geants du Parti et des bureau­cra­tes qui réprimèrent les ouvriers pour main­te­nir leur propre pou­voir et leurs pri­vilèges. Ce qu’il faut donc se deman­der, ce n’est pas pour­quoi le sta­li­nisme a pu naître dans de telles cir­cons­tan­ces, mais com­ment Trotsky pou­vait encore déf­endre la dic­ta­ture du Parti en 1937, et com­ment le SWP le considère comme un des grands déf­enseurs du « socia­lisme par en bas » !
Conclusion Globalement, cet arti­cle de Chris Harman sur la dégén­ére­scence de la révo­lution russe laisse beau­coup à désirer. L’auteur mani­pule ses sour­ces, oublie de men­tion­ner que l’Opposition de gauche, prét­endue « démoc­ra­tique » sou­tint le prin­cipe bol­che­vik de la dic­ta­ture du Parti et que Lénine fit l’apo­lo­gie de la « direc­tion par un seul » dès le début 1918. Sa des­crip­tion de Cronstadt et de la mort de la démoc­ratie sovié­tique ne rés­iste pas aux rés­ultats des recher­ches les plus réc­entes (ce qui n’est pas le cas des ana­ly­ses des anar­chis­tes). Sa ten­ta­tive d’évacuer la res­pon­sa­bi­lité des bol­che­viks dans l’essor du sta­li­nisme échoue misé­rab­lement. Leur poli­ti­que a joué un rôle décisif dans la dégén­ére­scence de la révo­lution. Plutôt que de considérer que la « démoc­ratie ouvrière était cen­trale pour le socia­lisme », le bol­che­visme (y com­pris ses frac­tions antis­ta­li­nien­nes) a élevé la supér­iorité de la dic­ta­ture du Parti sur la démoc­ratie des tra­vailleurs au niveau d’un truisme idéo­lo­gique et l’a bien sûr mis en pra­ti­que.
Une partie du pro­blème réside dans le fait que Harman considère que « l’essence de la démoc­ratie socia­liste » serait « l’inte­rac­tion démoc­ra­tique entre les diri­geants et les dirigés ». En d’autres termes, le socia­lisme repo­se­rait sur une divi­sion entre ceux qui don­nent des ordres et ceux qui les reç­oivent. Plutôt que de penser le socia­lisme comme un système fondé sur l’auto­ges­tion, la tra­di­tion bol­che­vik trace un signe d’égalité entre la domi­na­tion du Parti et la domi­na­tion de la classe ouvrière. Si l’on ajoute à cela le fait que les lénin­istes considèrent que la cons­cience de classe s’évalue à l’aune du sou­tien des ouvriers pour le Parti, il ne reste plus qu’un tout petit pas à fran­chir pour arri­ver au concept bol­che­vik ortho­doxe de la dic­ta­ture du Parti. Après tout, si les ouvriers rejet­tent le Parti, c’est donc clai­re­ment que leur cons­cience a dimi­nué ; par conséquent, il faut que le Parti exerce sa dic­ta­ture sur ce prolé­tariat « déclassé ». Et c’est évid­emment ce que les bol­che­viks ont fait et théorisé. Pour les anar­chis­tes, les leçons de la révo­lution russe sont très clai­res. Le pou­voir de la classe ouvrière ne peut être iden­ti­fié ni assi­milé au pou­voir du Parti - comme les bol­che­viks l’ont sans cesse répété. La « prise du pou­voir » signi­fie que la majo­rité de la classe ouvrière prend enfin cons­cience qu’elle est capa­ble de gérer à la fois la pro­duc­tion et la société et qu’elle s’orga­nise à cette fin. Comme le montre la Russie, toute ten­ta­tive de rem­pla­cer l’auto­ges­tion par la domi­na­tion du Parti crée « objec­ti­ve­ment » la struc­ture de classe du capi­ta­lisme d’État. La révo­lution ne pourra triom­pher que lors­que les tra­vailleurs diri­ge­ront eux-mêmes la société. Pour les liber­tai­res, cela signi­fie que « l’éman­ci­pation effec­tive ne peut s’accom­plir que par l’action directe, étendue et indép­end­ante (...) des ouvriers eux-mêmes, regroupés (...) dans leurs pro­pres orga­ni­sa­tions de classe (...) sur la base d’une action concrète et de l’auto­gou­ver­ne­ment, aidés mais non gou­vernés par des révo­luti­onn­aires tra­vaillant parmi eux et non par des gens situés au-dessus d’eux, par des pro­fes­sion­nels, des tech­ni­ciens, des mili­tai­res et d’autres indi­vi­dus (44) ». En créant un (prét­endu) État ouvrier et en sub­sti­tuant le pou­voir du Parti au pou­voir des tra­vailleurs, la révo­lution russe a effec­tué son pre­mier pas fatal vers le sta­li­nisme.

Notes

1. Le texte de Mike Martin (pseu­do­nyme que nous avons inventé faute de connaître le véri­table nom de l’auteur) se trouve, en com­pa­gnie de toute une série d’autres textes intér­essants, sur le site du groupe liber­taire irlan­dais le Workers Solidarity Movement.
2. Lénine, Les bol­che­viks gar­de­ront-ils le pou­voir ? p. 80 et 81, éd. anglaise.
3. Richard Sakwa, Soviet Communists in Power, p. 94, 94-95 et 245.
4. J. Aves, Workers Against Lenin, p. 69, 109 et 120.
5. En 1967, on savait déjà par­fai­te­ment que la classe ouvrière russe était capa­ble de mener des actions col­lec­ti­ves. Il suffit de citer Ida Mett, La Révolte de Cronstadt, p. 81 (éd. anglaise) : « Et si le prolé­tariat était aussi épuisé, com­ment se fait-il qu’il était encore capa­ble de mener des grèves pra­ti­que­ment géné­rales dans les plus gran­des villes et les cen­tres les plus indus­tria­lisés
 ? » Seules des rai­sons idéo­lo­giques expli­quent les affir­ma­tions de Harman.
6. Cité par Aves, ibid., p. 123.
7. Lénine sou­li­gna que cette for­mule s’appli­quait « à tous les pays capi­ta­lis­tes » dans la mesure où « le prolé­tariat est encore tel­le­ment divisé, dégradé, et par­tiel­le­ment cor­rompu », O.C., vol. 32, p. 21 (éd. anglaise).
8. Débats et docu­ments du Deuxième Congrès, 1920, vol. 1, p. 152, éd. anglaise.
9. Il est amu­sant de signa­ler que les men­che­viks expli­quaient l’essor de la popu­la­rité des bol­che­viks, avant la guerre et en 1917, précisément par le fait que ces der­niers avaient séduit le « nou­veau prolé­tariat », ceux qui étaient arrivés réc­emment dans les villes et étaient encore atta­chés à leurs ori­gi­nes vil­la­geoi­ses. 10. J. Aves, ibid., p. 126.
11. J. Aves, ibid., p. 18, 90 et 91.
12. R. Sakwa, ibid., p. 261.
13. Lénine, O.C., vol. 27, p. 517, éd. anglaise.
14. Signalons que la révo­lution russe a confirmé l’ana­lyse de Kropotkine (cf. La Conquête du pain et L’Entraide : un fac­teur de l’évo­lution). Pour lui, toute révo­lution pro­vo­que un effon­dre­ment éco­no­mique. Des diri­geants bol­che­viks comme Lénine, Trotsky et Boukharine ont déc­ouvert cette vérité des dizai­nes d’années plus tard et, contrai­re­ment à leurs épi­gones, ils ont considéré qu’il s’agis­sait d’une « loi » des révo­lutions.
15. David Mandel, The Petrograd Workers and the Soviet Seizure of Power, p. 392.
16. L’action des bol­che­viks illus­tre par­fai­te­ment l’argu­ment de Malatesta : « si (...) lors­que que l’on parle d’action sociale, on pense à l’action du gou­ver­ne­ment, alors celle-ci est encore la rés­ult­ante de forces indi­vi­duel­les, mais seu­le­ment de ceux qui cons­ti­tuent le gou­ver­ne­ment (...). Il en déc­oule (...) que loin d’abou­tir à un accrois­se­ment des forces pro­duc­tri­ces, orga­ni­sa­tri­ces et pro­tec­tri­ces au sein de la société, cela les réd­uirait considé­rab­lement. Cela limi­te­rait l’ini­tia­tive à quel­ques per­son­nes, et leur don­ne­rait le droit de faire tout ce qu’ils veu­lent sans qu’ils aient, évid­emment, le don d’être omni­scients » (Anarchy, pp. 36-37). Rien d’étonnant donc que la poli­ti­que bol­che­vik ait contri­bué à ato­mi­ser la classe ouvrière en rem­plaçant l’orga­ni­sa­tion et l’action col­lec­ti­ves par la bureau­cra­tie d’État.
17. Les tâches imméd­iates du gou­ver­ne­ment sovié­tique, O.C., p. 23, éd. anglaise.
18. Le capi­ta­lisme d’État en Russie, O.C., p. 18-19, éd. anglaise.
19. Israel Getzler, Martov, p. 179.
20. Les bol­che­viks « inven­taient des expli­ca­tions à dormir debout pour jus­ti­fier les expul­sions » mais « les accu­sa­tions selon les­quel­les les men­che­viks avaient été mêlés à des acti­vités contre-révo­luti­onn­aires sur le Don, dans l’Oural, en Sibérie, avec les Tchèques, ou qu’ils avaient rejoint les pires des Cent-Noirs n’avaient bien sûr aucun fon­de­ment », Israel Getzler, Martov, p. 181. 21. Samuel Farber, Before Stalinism, p. 22-24.
22. Alexander Rabinowitch, « The Evolution of Local Soviets in Petrograd », p. 20-37, Slavic Review, vol. 36, N° 1, p. 36.
23. R. Sakwa, ibid., p. 177.
24. William Rosenberg, « Russian labour and Bolshevik Power », p. 98-131, The Workers’ revo­lu­tion in Russia, 1917, Daniel H. Kaiser (éd.), p. 117, p. 126-127 et p. 127.
25. Comme l’a reconnu Martov, qui affir­mait que les bol­che­viks n’aimaient les soviets que lorsqu’ils étaient « entre les mains du Parti bol­che­vik », I. Getzler, op. cit., p. 174.
26. Cité par Maurice Brinton, The Bolsheviks and Workers’ Control, p. 37-38.
27. S. Farber, op. cit., p. 44.
28. Six thèses sur les tâches imméd­iates du gou­ver­ne­ment sovié­tique, p. 44.
29. J. Aves, op. cit., p. 17 et 30.
30. I. Getzler, ibid., p. 185.
31. Cité par I. Getzler, ibid., p. 183.
32. I. Getzler, Kronstadt 1917-1921, p. 207-208.
33. Paul Avrich, La Tragédie de Cronstadt, trad. par H. Denès, Seuil, 1975, p. 181 (éd. anglaise).
34. Ibid., p. 75-76.
35. Tony Cliff, Lenin, vol.3. ; V.R. Berghahn, Modern Germany.
36. Kropotkine, La Conquête du pain, Stock, 1892, p. 70 (éd. anglaise).
37. Léon Trotsky speaks, p. 158 et 160.
38. « Aux tra­vailleurs de l’URSS » dans G. Zinoviev, Histoire du Parti com­mu­niste russe, p. 213 et 214 (éd. anglaise). Soulignons que Trotsky se livra à des com­men­tai­res iden­ti­ques en 1921, au cours du dixième congrès du Parti (cf. Brinton, ibid., p. 78).
39. Étant donné que Trotsky par­lait encore de la « néc­essité objec­tive » de la « dic­ta­ture révo­luti­onn­aire d’un parti prolé­tarien » en 1937, le com­men­taire de Harman sui­vant lequel l’Opposition de gauche « adhérait à la tra­di­tion bol­che­vik » prend un nou­veau sens ! L’affir­ma­tion de Trostky selon laquelle « le parti révo­luti­onn­aire (l’avant-garde) qui renonce à sa propre dic­ta­ture livre les masses à la contre-révo­lution » montre les conver­gen­ces entre l’idéo­logie bol­che­vik et le sta­li­nisme (Writings 1936-1937, p. 513-514).
40. Ida Mett, La Révolte de Cronstadt, p. 82, éd. anglaise.
41. Paul Avrich, Les Anarchistes russes, trad. par B. Mocquot, Maspero, 1979 ; p. 234, éd. anglaise.
42. E.H. Carr, La Révolution bol­che­vi­que, trad. par A. Broué, Minuit, 1969, vol. 1, p. 184 (éd. anglaise).
43. Tony Cliff, Party and Class, p. 66.
44. La révo­lution inconnue, Verticales, 1997, p. 197 (éd. anglaise).

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