jeudi 9 mai 2013

Léon Trotsky : "Beaucoup de tapage autour de Cronstadt"

(15 jan­vier 1938)

(Ce texte est extrait des Œuvres de Trotsky tra­dui­tes en français et publiées aux Éditions de docu­men­ta­tion inter­na­tio­nale. Nous remer­cions l’Institut Léon Trotsky et Pierre Broué de nous avoir auto­risés à le repro­duire ici. - N.D.L.R.)

Un « front popu­laire » d’accu­sa­teurs

La cam­pa­gne autour de Cronstadt est menée dans cer­tains milieux avec une énergie qui ne se relâche pas. On pour­rait croire que la rév­olte de Cronstadt ne s’est pas pro­duite il y a dix-sept ans, mais hier seu­le­ment. Anarchistes, men­che­viks russes, sociaux-démoc­rates de gauche du Bureau de Londres, confu­sion­nis­tes indi­vi­duels, le jour­nal de Milioukov et, à l’occasion, la grande presse capi­ta­liste par­ti­ci­pent à cette cam­pa­gne avec un zèle égal et les mêmes cris de ral­lie­ment. En son genre, c’est une sorte de « Front popu­laire » !
Hier seu­le­ment, j’ai trouvé par hasard dans un heb­do­ma­daire mexi­cain de ten­dance à la fois catho­li­que réacti­onn­aire et « démoc­ra­tique », les lignes sui­van­tes : « Trotsky ordonna l’exé­cution de 1500 (?) marins de Cronstadt, ces purs d’entre les purs. Sa poli­ti­que quand il était au pou­voir ne différait en rien de la poli-tique actuelle de Staline. » Comme on le sait, c’est la même conclu­sion qu’ont tirée les anarchis­tes de gauche. Lorsque, pour la pre­mière fois, je rép­ondis briè­vement dans la presse aux ques­tions de Wendelin Thomas, membre de la com­mis­sion d’enquête de New York, le jour­nal des men­che­viks russes vola au secours des mutins de Cronstadt et de... Wendelin Thomas. Le jour­nal de Milioukov inter­vint dans le même sens. Les anar­chis­tes m’atta­quèrent encore plus fort. Toutes ces auto­rités proclamaient que ma rép­onse à Thomas était sans valeur. Cette una­ni­mité est d’autant plus remar­qua­ble que les anar­chis­tes déf­endent dans le sym­bole de Cronstadt l’authen­ti­que communisme antiéta­tique ; à l’époque de l’insur­rection de Cronstadt, les men­che­viks étaient des par­ti­sans déclarés de la res­tau­ra­tion du capitalisme, et, aujourd’hui encore, Milioukov est pour le capi­ta­lisme.
Comment l’insur­rec­tion de Cronstadt peut-elle être à la fois si chère au cœur des anarchis­tes, des mencheviks et des contre-révo­luti­onn­aires libéraux ? La rép­onse est simple : tous ces grou­pes ont intérêt à discréditer l’unique cou­rant révo­luti­onn­aire qui n’ait jamais renié son dra­peau, qui ne se soit jamais com­pro­mis avec l’ennemi, et qui soit le seul à représ­enter l’avenir. C’est pour­quoi il y a parmi les accu­sa­teurs attardés de mon « crime » de Cronstadt tel­le­ment d’anciens révo­luti­onn­aires, ou d’anciens demi-révo­luti­onn­aires, de gens qui jugent néc­ess­aire de déto­urner l’atten­tion des abjec­tions de la IIIe Internationale ou de la tra­hi­son des anar­chis­tes espa­gnols. Les staliniens ne peu­vent pas encore se join­dre ouvertement à la campagne autour de Cronstadt, mais à coup sûr ils se frot­tent les mains de satis­fac­tion. Autant de coups dirigés contre le « trots­kysme », contre le marxisme révolution­naire, contre la IVe Internationale !
Mais au juste pour­quoi cette confrérie bigarrée s’accro­che-t-elle précisément à Cronstadt ? Au cours des années de la révo­lution, nous avons eu pas mal de conflits avec les Cosaques, les pay­sans et même avec cer­tai­nes cou­ches d’ouvriers (des ouvriers de l’Oural orga­nisèrent un régiment de volon­tai­res de l’armée de Koltchak !). La base de ces conflits résidait avant tout dans l’anta­go­nisme entre les ouvriers, en tant que consom­ma­teurs, et les pay­sans, en tant que pro­duc­teurs et ven­deurs du pain. Sous la pres­sion du besoin et des privations, les ouvriers eux-mêmes se divi­saient épi­so­diq­uement en camps hos­ti­les ; selon qu’ils étaient plus ou moins liés au vil­lage. L’Armée rouge elle-même subis­sait l’influence de la cam­pa­gne. Pendant les années de guerre civile, il fallut plus d’une fois dés­armer des régiments méc­ontents ! L’intro­duc­tion de la « Nouvelle poli­ti­que éco­no­mique » (Nep) atténua les fric­tions, mais fut loin de les faire dis­pa­raître com­plè­tement. Au contraire, elle pré­para la réap­pa­rition des kou­laks et condui­sit, au début de la prés­ente déc­ennie, à la renais­sance de la guerre civile dans les cam­pa­gnes. L’insur­rec­tion de Cronstadt ne fut qu’un épisode dans l’his­toire des rela­tions entre la ville prolé­tari­enne et le vil­lage petit-bour­geois ; on ne peut com­pren­dre cet épi­sode qu’en le met-tant en liai­son avec la marche géné­rale du dévelop­pe­ment de la lutte des clas­ses au cours de la révo­lution.
Cronstadt ne diffère de la longue liste des autres mou­ve­ments et soulè­vements petits-bour­geois que par son aspect sen­sa­tion­nel. Il s’agis­sait d’une for­te­resse mari­time, sous Petro­grad même. Pendant le soulè­vement, on fit des pro­cla­ma­tions, on lança des appels par radio. Les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et les anar­chis­tes, accou­rus pré­ci­pit­amment de Petro­grad, embel­li­rent le soulè­vement avec des phra­ses et des gestes « nobles ».Tout ce tra­vail laissa des traces imprimées. A l’aide de ce matériel docu­men­taire (en fait, de faus­ses étiquet­tes), il n’est pas dif­fi­cile de bâtir une légende autour de Cronstadt, d’autant plus exaltée que, depuis 1917, le nom de Cronstadt était entouré d’une auréole révo­luti­onn­aire. Ce n’est pas pour rien que la revue mexi­caine ci-dessus men­tionnée appelle iro­ni­que­ment les marins de Cronstadt « les purs entre les purs ». La spé­cu­lation sur le pres­tige révo­lutionnaire de Cronstadt est un des prin­ci­paux traits de cette cam­pa­gne véri­tab­lement char­la­ta­nesque. Anarchistes, men­che­viks, libéraux, réaction­nai­res, ten­tent de prés­enter les choses comme si, au début de 1921, les bol­che­viks avaient retourné leurs armes contre ces mêmes marins de Cronstadt qui avaient assuré la victoire de l’insur­rec­tion d’Octobre. C’est le point de départ de tout l’édi­fice de leur men­songe. Qui veut en mesu­rer la pro­fon­deur doit avant tout lire l’arti­cle du cama­rade J. G. Wright dans New International. Mon objec­tif est différent : je veux caracté­riser la phy­sio­no­mie du soulè­vement de Cronstadt d’un point de vue plus général.

Les grou­pe­ments sociaux et poli­ti­ques à Cronstadt

La révo­lution est « faite » direc­te­ment par une mino­rité. Cependant le succès d’une révolution n’est pos­si­ble que si cette mino­rité trouve un appui plus ou moins grand, ou au moins une ami­cale neu­tra­lité de la part de la majo­rité. La suc­ces­sion des divers stades de la révo­lution, de même que le pas­sage de la révolu­tion à la contre-révo­lution sont directe-ment dét­erminés par les modi­fi­ca­tions des rapports poli­ti­ques entre mino­rité et majo­rité, entre avant-garde et classe. Parmi les marins de Cronstadt, il y avait trois cou­ches poli­ti­ques : les révo­luti­onn­aires prolé­tariens, cer­tains ayant un sérieux passé de luttes et une trempe révo­luti­onn­aire ; la couche intermédi­aire, la majo­rité essen­tiel­le­ment d’ori­gine pay­sanne, et enfin une couche de réacti­onn­aires, fils de kou­laks, de bou­ti­quiers et de popes. Au temps du tsar, l’ordre ne pouvait être main­tenu sur les bateaux de guerre et dans la for­te­resse que dans la mesure où le corps des offi­ciers, par l’intermédi­aire de la partie réacti­onn­aire des sous-offi­ciers et des marins, exerçait son influence ou sa ter­reur sur la large couche intermédi­aire, iso­lant ainsi les révo­luti­onn­aires, qui étaient sur­tout les mécaniciens, les artilleurs, les élect­riciens, c’est-à-dire sur­tout des ouvriers de ville.
L’his­toire de la muti­ne­rie du cui­rassé Potem­kine, en 1905 repose intég­ra­lement sur les rela­tions récip­roques entre ces trois cou­ches, c’est-à-dire la lutte des cou­ches extrêmes, prolétari­enne et petite-bour­geoise réacti­onn­aire, pour exer­cer l’influence domi­nante sur la couche pay­sanne intermédi­aire, la plus nom­breuse. Celui qui n’a pas com­pris ce pro­blème, qui cons­ti­tua l’axe du mou­ve­ment révo­luti­onn­aire dans la flotte, ferait mieux de se taire sur les pro­blèmes de la révo­lution russe en général. Car elle fut tout entière, et, pour une large part, elle est encore aujourd’hui une lutte entre le prolé­tariat et la bour­geoi­sie pour influen­cer de façon déci­sive la classe pay­sanne. La bourgeoi­sie, durant la pér­iode sovié­tique, s’est présentée sur­tout dans la per­sonne des kou­laks, c’est-à-dire des som­mets de la petite bour­geoisie, de l’intel­li­gent­sia « socia­liste », et, maintenant sous la forme de la bureau­cra­tie « communiste ». Telle est la méca­nique fon­da­men­tale de la révo­lution à toutes ses étapes. Dans la flotte, cette méca­nique a pris une expres­sion plus concen­trée, et par là plus dramati­que.
La com­po­si­tion poli­ti­que du soviet de Cronstadt reflétait la com­po­si­tion sociale de la gar­ni­son et des équi­pages. Dès l’été 1917, la direc­tion du soviet appar­te­nait au Parti bolchevik. Il s’appuyait sur la meilleure partie des marins et com­pre­nait nombre de révo­luti­onnaires passés par l’illé­galité, libérés des bagnes. Mais les bol­che­viks cons­ti­tuaient, si je me sou­viens bien, même durant les journées de l’insur­rec­tion d’Octobre, moins de la moitié du soviet. Plus de la moitié était cons­ti­tuée par les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et les anar­chis­tes. Les men­che­viks n’exis­taient abso­lu­ment pas à Cronstadt. Le Parti men­che­vik haïssait Cronstadt. Les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires offi­ciels n’avaient d’ailleurs pas à son égard une atti­tude meilleure. Les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires de Cronstadt étaient passés très vite à l’oppo­si­tion contre Kerenski et cons­ti­tuaient un des détac­hements de choc de ceux qu’on appe­lait les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires « de gauche ». Ils s’appuyaient sur les éléments pay­sans de la flotte et sur la gar­ni­son de terre. Quant aux anar­chis­tes, ils cons­ti­tuaient le groupe le plus bigarré. Il y avait parmi eux d’authen­ti­ques révo­luti­onn­aires, du genre de Jouk ou de Jelezniak ; mais c’étaient des individus isolés, étr­oi­tement liés aux bol­che­viks. La majo­rité des « anar­chis­tes » de Cronstadt représ­entait la masse petite-bour­geoise de la ville et, du point de vue du niveau révolution­naire, était au-des­sous des socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires de gauche. Le pré­sident du soviet était un sans-parti, « sym­pa­thi­sant anarchiste », mais au fond un petit fonc­tion­naire tout à fait pai­si­ble, qui avait été aupa­ra­vant plein de défér­ence pour les auto­rités tsa­ris­tes et l’était main­te­nant pour la révo­lution.
L’absence com­plète de men­che­viks, le caractère « gauche » des socia­lis­tes-révo­lutionnaires et la colo­ra­tion anar­chiste de la petite bour­geoi­sie s’expli­quent par l’acuité de la lutte révo­luti­onn­aire de la flotte et l’influence dominante de la partie prolé­tari­enne des marins. Les modi­fi­ca­tions inter­ve­nues pen­dant les années de la guerre civile Cette caracté­ri­sation poli­ti­que et sociale de Cronstadt que l’on pour­rait, si l’on vou­lait, cor­ro­bo­rer et illus­trer par de nom­breux faits et docu­ments, permet déjà d’entre­voir les modifications qui se sont pro­dui­tes à Cronstadt durant les années de la guerre civile et dont le rés­ultat fut de chan­ger sa phy­sio­no­mie jusqu’à la rendre méc­onna­is­sable. C’est précisément sur ce côté très impor­tant de la ques­tion que mes accu­sa­teurs tar­difs ne disent pas un mot, en partie par igno­rance, en partie par mau­vaise foi.
Oui, Cronstadt fut une page héroïque de l’his­toire de la révo­lution. Mais la guerre civile com­mença à dép­eupler systé­ma­tiq­uement Cronstadt et toute la flotte de la Baltique. Déjà, dans les journées de l’insur­rec­tion d’Octobre, des détac­hements de marins de Cronstadt furent envoyés en ren­fort à Moscou. D’autres furent ensuite dirigés sur le Don, en Ukraine, pour réq­ui­siti­onner le blé, orga­ni­ser le pou­voir local. Les pre­miers temps, Cronstadt sem­blait inép­ui­sable.
Il m’arriva d’envoyer de différents fronts des dizai­nes de télégr­ammes réc­lamant la mobili­sa­tion de nou­veaux détac­hements « sûrs », formés d’ouvriers de Petrograd et de marins de la Baltique. Mais, dès la fin de 1918 et en tout cas pas plus tard que 1919, les fronts commencèrent à se plain­dre que les nou­veaux détache­ments marins de Cronstadt n’étaient pas bons, qu’ils étaient exi­geants, indis­ci­plinés, peu sûrs au combat, en somme, plus nui­si­bles qu’utiles. Après la liqui­da­tion de Ioudénitch à l’hiver 1919, la flotte de la Baltique et Cronstadt tombèrent dans une pros­tra­tion totale. On en avait retiré tout ce qui avait quel­que valeur, pour le jeter dans le Sud, contre Denikine.
Si les marins de Cronstadt de 1917-1918 s’étaient trouvés considé­rab­lement au-dessus du niveau de l’Armée rouge et avaient cons­ti­tué l’arma­ture de ses pre­miers détac­hements, de même que l’arma­ture du régime sovié­tique dans de nom­breux gou­ver­ne­ments, les marins qui étaient restés dans le Cronstadt « en paix » jusqu’au début de 1921 sans trou­ver d’emploi sur aucun des fronts de la guerre civile, étaient en règle géné­rale considé­rab­lement au-des­sous du niveau moyen de l’Armée rouge, et contenaient un fort pour­cen­tage d’éléments complè­tement démo­ralisés qui por­taient d’élégants pan­ta­lons bouf­fants et se coif­faient comme des sou­te­neurs.
La démo­ra­li­sation sur la base de la famine et de la spé­cu­lation avait de façon géné­rale ter­ri­ble­ment aug­menté vers la fin de la guerre civile. Ce qu’on appe­lait le mechotch­nit­chestvo (« le petit marché noir ») avait revêtu le caractère d’un fléau social qui menaçait d’étr­angler la révo­lution. Et, à Cronstadt par­ti­cu­liè­rement, gar­ni­son qui était oisive et vivait sur son passé, la démo­ra­li­sation avait atteint des pro­por­tions très impor­tan­tes. Quand la situa­tion devint par­ti­cu­liè­rement dif­fi­cile dans Petrograd affamée, on exa­mina plus d’une fois, au Bureau poli­ti­que, la ques­tion de savoir s’il ne fal­lait pas faire un « emprunt intérieur » à Cronstadt, où res­taient encore d’impor­tan­tes rés­erves de denrées variées. Mais les délégués des ouvriers de Petrograd rép­ondaient : « Ils ne nous don­ne­ront rien de plein gré. Ils tra­fi­quent sur les draps, le char­bon, le pain. A Cronstadt aujourd’hui, toute la racaille a relevé la tête. » Telle était la situa­tion réelle, sans les doucereuses idéa­li­sations faites après coup.
Il faut ajou­ter encore que s’étaient réfugiés dans la flotte de la Baltique, en se por­tant « volon­tai­res », des marins let­tons et esto­niens qui crai­gnaient de partir au front et cher­chaient à reve­nir dans leurs patries bour­geoi­ses, la Let-tonie et l’Estonie. Ces éléments étaient résolu-ment hos­ti­les au pou­voir sovié­tique et ont bien mani­festé cette hos­ti­lité pen­dant les journées de l’insur­rec­tion de Cronstadt. Et, en même temps, des mil­liers et des mil­liers d’ouvriers let­tons, sur­tout d’anciens manœuvres, fai­saient preuve, sur tous les fronts de la guerre civile, d’un héroïsme sans pré­cédent... On ne peut mettre dans le même sac ni tous les Lettons ni tous ceux de Cronstadt. Il faut savoir opérer les différ­enc­iations poli­ti­ques et socia­les.

Les causes socia­les du soulè­vement

La tâche d’une enquête séri­euse est de dé-ter­mi­ner, sur la base de données objec­ti­ves, la nature sociale et poli­ti­que de la réb­ellion de Cronstadt et la place qu’elle occupe dans le dével­op­pement de la révo­lution. En dehors de cela, la « cri­ti­que » se réduit à des lamen­ta­tions sen­ti­men­ta­les du type paci­fiste à la manière d’Alexandre Berkman, d’Emma Goldman et de leurs émules récents. Ces mes­sieurs n’ont pas la moin­dre notion des critères et des mét­hodes d’une enquête scien­ti­fi­que. Ils citent les appels des insurgés comme des pré­di­cateurs dévots citent les Saintes Écr­it­ures. Ils se plai­gnent d’ailleurs que je ne tienne pas compte des « docu­ments », c’est-à-dire de l’Éva­ng­ile selon Makhno et autres apôtres. « Tenir compte » des docu­ments ne signi­fie pas les croire sur parole. Marx disait déjà qu’on ne pou­vait pas juger les partis ni les indi­vi­dus sur ce qu’ils disent d’eux-mêmes. Le caractère d’un parti est dét­erminé beau­coup plus par sa com­po­si­tion sociale, son passé, ses rela­tions avec les différ­entes clas­ses et cou­ches socia­les que par ses déc­la­rations ver­ba­les ou écrites, sur­tout quand elles sont faites au moment cri­ti­que de la guerre civile. Si nous nous met­tions, par exem­ple, à pren­dre pour argent comp­tant les innom­bra­bles pro­cla­ma­tions de Negrin, Companys, Garcia Oliver et Cie, nous devrions reconnaître que ces mes­sieurs sont les amis ardents du socia­lisme. Ils sont pour­tant en fait ses per­fi­des enne­mis.
En 1917-1918, les ouvriers révo­luti­onn­aires entraî­nèrent der­rière eux la masse pay­sanne, non seu­le­ment dans la flotte, mais éga­lement dans tout le pays. Les pay­sans s’emparèrent de la terre et la par­tagèrent, le plus sou­vent sous la direc­tion des marins et des sol­dats qui ren­traient dans leur vil­lage. Les réq­ui­sitions de pain ne fai­saient que com­men­cer et se limitaient d’ailleurs pres­que tota­le­ment à frap­per les hobe­reaux et les kou­laks. Les pay­sans se firent aux réq­ui­sitions comme à un mal tempo-raire. Mais la guerre civile dura trois ans. La ville ne don­nait pres­que rien au vil­lage et lui pre­nait pres­que tout, sur­tout pour les besoins de la guerre. Les pay­sans avaient approuvé les « bol­che­viks », mais deve­naient de plus en plus hos­ti­les aux « com­mu­nis­tes ». Si au cours de la pér­iode pré­céd­ente, les ouvriers avaient mené en avant les pay­sans, les pay­sans main-tenant tiraient les ouvriers en arrière. C’est seu­le­ment par suite d’un tel chan­ge­ment d’état d’esprit que les Blancs réus­sirent à atti­rer partiel­le­ment à eux des pay­sans et même des demi-ouvriers et demi-pay­sans de l’Oural. C’est de ce même état d’esprit, c’est-à-dire de l’hos­ti­lité à l’égard de la ville, que s’est nourri le mou­ve­ment de Makhno, lequel arrêtait et pillait les trains des­tinés aux fabri­ques, aux usines et à l’Armée rouge, détr­uisait les voies ferrées, exter­mi­nait les com­mu­nis­tes, etc. Bien entendu Makhno appe­lait cela la lutte anarchiste contre l’«État». En fait, c’était la lutte du petit pro­priét­aire exaspéré contre la dictature prolé­tari­enne. Un mou­ve­ment ana­lo­gue se pro­dui­sit dans un cer­tain nombre d’autres provinces, sur­tout dans celle de Tambov, sous le dra­peau des « socia­lis­tes-révo­luti­onnaires ». Enfin, dans diver­ses par­ties du pays, étaient à l’œuvre des détac­hements pay­sans qu’on appe­lait « les Verts », qui ne vou­laient reconnaître ni les Rouges ni les Blancs et se tenaient à l’écart des partis de la ville. Les « Verts » se mesu­raient par­fois aux Blancs et reçurent d’eux de cruel­les leçons ; mais ils ne ren­contraient certes pas de pitié de la part des Rouges non plus. De même que la petite bourgeoi­sie est broyée entre les meules du grand capi­tal et du prolé­tariat, de même les détachements de par­ti­sans pay­sans étaient réduits en poudre entre l’Armée rouge et l’Armée blan­che.
Seul un homme à l’esprit tout à fait creux peut voir dans les bandes de Makhno ou dans l’insur­rec­tion de Cronstadt une lutte entre les prin­ci­pes abs­traits de l’anar­chisme et du socialisme d’État. Ces mou­ve­ments étaient en fait les convul­sions de la petite bour­geoi­sie pay­sanne, laquelle vou­lait assurément s’affranchir du capi­tal, mais en même temps n’était nul­le­ment d’accord pour se sou­met­tre à la dictature du prolé­tariat. Elle ne savait pas concrè­tement ce qu’elle vou­lait elle-même et, de par sa situa­tion, ne pou­vait pas le savoir. C’est pour­quoi elle cou­vrait si faci­le­ment la confu­sion de ses reven­di­ca­tions tantôt du drapeau anar­chiste et tantôt du dra­peau popu­liste, tantôt d’un simple dra­peau « vert ». S’oppo­sant au prolé­tariat, elle ten­tait, sous tous ces dra­peaux, de faire tour­ner à l’envers la roue de la révo­lution.

Le caractère contre-révo­luti­onn­aire de la réb­ellion de Cronstadt

Entre les diver­ses cou­ches socia­les et poli-tiques de Cronstadt, il n’y avait évid­emment pas de cloi­sons étanches. Pour pren­dre soin des machi­nes, il était resté à Cronstadt un certain nombre d’ouvriers et de tech­ni­ciens qualifiés. Mais leur sél­ection s’était faite par élimination, et c’étaient les moins sûrs poli­ti­que-ment et les moins pro­pres à la guerre civile qui étaient restés. C’est de ces éléments que sortirent par la suite plu­sieurs « chefs » du mouvement. Cependant, ce fait abso­lu­ment natu­rel et iné­vi­table, que cer­tains accu­sa­teurs soulignent triom­pha­le­ment, ne change en rien la phy­sio­no­mie antiprolé­tari­enne de la réb­ellion. Si on ne se laisse pas abuser par des mots d’ordre pom­peux, de faus­ses étiqu­ettes, etc., le soulè­vement de Cronstadt n’appa­raît que comme une réaction armée de la petite bourgeoi­sie contre les dif­fi­cultés de la révo­lution socia­liste et la rigueur de la dic­ta­ture prolétarienne. C’est précisément la signi­fi­ca­tion du mot d’ordre de Cronstadt, « Les soviets sans com­mu­nis­tes », dont se sont imméd­ia­tement emparés non seu­le­ment les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires, mais aussi les libéraux bourgeois. En tant que représ­entant le plus perspicace du capi­tal, le pro­fes­seur Milioukov compre­nait qu’affran­chir les soviets de la direc­tion des com­mu­nis­tes, c’était tuer à bref délai les soviets. C’est confirmé par l’expéri­ence des soviets russes dans la pér­iode du règne des men­che­viks et des socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et plus clai­re­ment encore par l’expéri­ence des soviets alle­mands et autri­chiens sous le règne de la social-démoc­ratie. Les soviets dominés par les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et les anarchis­tes ne pou­vaient servir que de mar­che­pieds pour passer de la dic­ta­ture du prolé­tariat à la res­tau­ra­tion capi­ta­liste. Ils n’auraient pu jouer aucun autre rôle, quel­les qu’aient été les « idées » de leurs mem­bres. Le soulè­vement de Cronstadt avait ainsi un caractère contre-révo­luti­onn­aire. Du point de vue de classe, lequel - sans offen­ser mes­sieurs les écl­ec­tiques - demeure le critère fon­da­men­tal, non seu­le­ment pour la poli­ti­que, mais aussi pour l’his­toire, il est extrê­mement impor­tant de com­pa­rer le comportement de Cronstadt à celui de Petrograd dans ces journées cri­ti­ques. De Petrograd aussi, on avait extrait toute la couche diri­geante des ouvriers. Dans la capi­tale désertée régnaient la famine et le froid, plus cruel­le­ment encore peut-être qu’à Moscou. Période héroïque et tra­gi­que ! Tous étaient affamés et irrités. Tout le monde était méc­ontent. Il y avait dans les usines une sourde fer­men­ta­tion. En cou­lisse, des orga­ni­sa­teurs venus des socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et des offi­ciers blancs tentaient de lier le soulè­vement mili­taire à un mou­ve­ment d’ouvriers méc­ontents. Le jour­nal de Cronstadt par­lait de bar­ri­ca­des à Petrograd, de mil­liers de tués. La presse du monde entier le répétait. Mais en réalité il s’est pro­duit un phénomène inverse. Le soulè­vement de Cronstadt n’a pas attiré, mais repoussé les ouvriers de Petrograd. La dém­ar­cation s’opéra selon la ligne des clas­ses.
Les ouvriers sen­ti­rent imméd­ia­tement que les rebel­les de Cronstadt se trou­vaient de l’autre côté de la bar­ri­cade, et ils sou­tin­rent le pou­voir sovié­tique. L’iso­le­ment poli­ti­que de Cronstadt fut la cause de son manque d’assurance interne et de sa déf­aite mili­taire.
La Nep et l’insur­rec­tion de Cronstadt Victor Serge, qui semble vou­loir fabri­quer une syn­thèse quel­conque de l’ « anar­chisme », du pou­misme et du marxisme, s’est mêlé bien malen­contreu­se­ment à la dis­cus­sion sur Cronstadt. Selon lui, l’intro­duc­tion, une année plus tôt, de la Nep aurait pu éviter le soulève-ment. Admettons-le. Mais il est très dif­fi­cile de donner après coup de tels conseils. Certes, comme Serge le fait remar­quer, j’avais pro­posé dès le début de 1920 le pas­sage à la Nep. Mais je n’étais nullement convaincu d’avance du succès. Ce n’était pas pour moi un secret que le remède pou­vait s’avérer pire que le mal. Quand je me heur­tai à l’oppo­si­tion de la direc­tion du parti, je ne fis pas ouver­te­ment appel à la base, pour ne pas mobi­li­ser la petite bour­geoi­sie contre les ouvriers. Il fallut l’expéri­ence des douze mois qui sui­vi­rent pour convain­cre le parti de la néc­essité d’un cours nou­veau.
Mais il est remar­qua­ble que précisément les anar­chis­tes de tous les pays aient accueilli la Nep comme... une tra­hi­son du com­mu­nisme. Et main­te­nant, les avo­cats des anar­chis­tes nous accu­sent de ne pas l’avoir intro­duite une année plus tôt ! Au cours de l’année 1921, Lénine a plus d’une fois publi­que­ment reconnu que l’obstination du Parti à main­te­nir les mét­hodes du com­mu­nisme de guerre était deve­nue une grave erreur. Mais qu’est-ce que cela change à l’affaire ? Quelles qu’aient été les causes de l’insur­rec­tion de Cronstadt, imméd­iates ou loin­tai­nes, sa signi­fi­ca­tion était celle d’une menace mor­telle pour la dic­ta­ture du prolétariat. La révo­lution prolé­tari­enne, même si elle avait commis une erreur poli­ti­que, devait-elle se punir elle-même et se sui­ci­der ?
Ou peut-être suf­fi­sait-il de com­mu­ni­quer aux insurgés de Cronstadt les décrets sur la Nep pour les apai­ser de cette façon ? Illusion ! Les insurgés n’avaient pas cons­ciem­ment de pro­gramme, et, par la nature même de la petite bour­geoi­sie, ne pou­vaient pas en avoir. Eux-mêmes ne com­pre­naient pas clai­re­ment que leurs pères et leurs frères avaient, avant tout, besoin de la liberté du com­merce. Ils étaient méc­ontents, révoltés, mais ne connais­saient pas d’issue. Les éléments les plus cons­cients, c’est-à-dire les plus à droite, qui agis­saient en cou­lisse, vou­laient la res­tau­ra­tion du régime bour­geois. Mais ils n’en par­laient pas à voix haute. L’aile « gauche » vou­lait la liqui­da­tion de la dis­ci­pline, les « soviets libres » et une meilleure pitance. Le régime de la Nep ne pou­vait apai­ser les pay­sans que gra­duel­le­ment, et, à la suite des pay­sans, la partie méc­ont­ente de l’armée et de la flotte. Mais il fal­lait pour cela l’expéri­ence et le temps. Il est plus puéril encore de prét­endre que l’insur­rec­tion n’était pas une insur­rec­tion, que les marins ne proféraient aucune menace, qu’ils s’étaient « seu­le­ment » emparés de la for­te­resse et des bâtiments de guerre, etc. Cela veut dire que si les bol­che­viks ont atta­qué la for­te­resse en pas­sant sur la glace, la poi­trine à déc­ouvert, c’est uni­que­ment à cause de leur mau­vais caractère, de leur pen­chant à pro­vo­quer arti­fi­ciel­le­ment des conflits, de leur haine des marins de Cronstadt ou de la doc­trine anar­chiste (à laquelle, soit dit en pas­sant, personne ne pen­sait en ces jours-là). N’est-ce pas là bavar­dage puéril ?
Se mou­vant libre­ment dans l’espace et le temps, des cri­ti­ques dilet­tan­tes essaient - dix-sept ans après - de nous suggérer l’idée que tout se serait ter­miné à la satis­fac­tion géné­rale, si la révo­lution avait laissé à eux-mêmes les marins insurgés. Mais le mal­heur est que la contre-révo­lution ne les aurait nul­le­ment laissés à eux-mêmes La logi­que de la lutte don­nait, dans la for­te­resse, l’avan­tage aux éléments les plus extrém­istes, c’est-à-dire aux contre-révo­luti­onn­aires. Le besoin de ravi­taille­ment aurait placé la for­te­resse dans la dép­end­ance directe de la bour­geoi­sie étrangère et de ses agents, les émigrés blancs. Tous les pré­pa­rat­ifs néc­ess­aires pour cela étaient déjà en cours. Attendre pas­si­ve­ment, dans de telles conditions, un déno­uement heu­reux, c’est sans doute ce dont auraient été capa­bles des gens du type des anar­cho-syn­di­ca­lis­tes espa­gnols ou des pou­mis­tes. Par bon­heur les bol­che­viks appartenaient à une autre école. Ils considéraient que leur devoir était d’éte­indre l’incen­die dès le début, et par conséquent, avec le moins de vic­ti­mes.

Les « insurgés de Cronstadt » sans forteresse

Au fond, mes­sieurs les cri­ti­ques sont les adver­sai­res de la dic­ta­ture du prolé­tariat, et, de ce fait, les adver­sai­res de la révo­lution. C’est en cela que tient tout le secret. Certes, un cer­tain nombre d’entre eux admet­tent en paro­les révo­lution et dic­ta­ture. Mais cela ne vaut guère mieux. Ils veu­lent une révo­lution qui ne mène-rait pas à la dic­ta­ture et une dic­ta­ture qui s’exer­ce­rait sans contrainte. Ce serait bien entendu une dic­ta­ture fort « agré­able ». Mais cela exige quel­ques détails : un dével­op­pement très régulier et sur­tout, un niveau très élevé des masses tra­vailleu­ses. Dans de telles condi­tions, la dic­ta­ture ne serait plus néc­ess­aire. Certains anar­chis­tes, qui sont au fond des péda­gogues libéraux, espèrent que, dans cent ou dans mille ans, les tra­vailleurs auront atteint un niveau de dével­op­pement si élevé que la contrainte sera inu­tile. Assuré-ment, si le capi­ta­lisme était capa­ble de mener à un tel dével­op­pement, il serait inu­tile de le ren­ver­ser. Il n’y aurait aucun besoin, ni de révolu­tion vio­lente, ni de la dic­ta­ture qui est la conséqu­ence iné­vi­table de la vic­toire révolution­naire. Cependant le capi­ta­lisme décadent actuel laisse peu de place aux illu­sions humanitai­res et paci­fis­tes. La classe ouvrière - pour ne pas parler des masses semi-prolé­tari­ennes - est hétérogène, socia­le­ment comme poli­ti­que­ment. La lutte des clas­ses engen­dre la for­ma­tion d’une avant-garde qui attire à elle les meilleurs éléments de la classe. La révo­lution est pos­si­ble au moment où l’avant-garde réussit à entraîner avec elle la majo­rité du prolé­tariat. Mais cela ne signi­fie nul­le­ment que dis­pa­rais­sent les contra­dic­tions entre les tra­vailleurs eux-mêmes. Au point culmi­nant de la révo­lution, elles sont certes atténuées, mais seu­le­ment pour se mani­fes­ter, ensuite, à la seconde étape, dans toute leur acuité. Telle est la marche de la révo­lution dans son ensem­ble. Telle fut sa marche à Cronstadt. Quand des rai­son­neurs en pan­tou­fles veu­lent pres­crire après coup à la révo­lution d’Octobre un autre itinér­aire, nous ne pou­vons que leur deman­der res­pec­tueu­se­ment de nous indi­quer où et quand leurs grands prin­ci­pes se sont trouvés confirmés en pra­ti­que, ne fût-ce que par­tiel­le­ment, ne fût-ce que ten­dan­ciel­le­ment ? Où sont les signes qui per­met­tent de comp­ter à l’avenir sur le triom­phe de ces prin­ci­pes ? Nous n’aurons bien entendu jamais de rép­onse. La révo­lution a ses lois. Nous avons formulé depuis long­temps ces « leçons d’Octobre », qui ont une impor­tance non seu­le­ment russe, mais éga­lement inter­na­tio­nale. Personne n’a tenté de pro­po­ser d’autres « leçons ». La révo­lution espa­gnole confirme par la néga­tive les « leçons d’Octobre ». Mais les cri­ti­ques sévères se tai­sent ou se dérobent. Le gouvernement de « Front popu­laire » étr­angle la révolu­tion socia­liste et fusille les révo­luti­onnaires : les anar­chis­tes par­ti­ci­pent à ce gou­verne-ment et, quand on les chasse, ils conti­nuent à sou­te­nir les bour­reaux. Et leurs avo­cats et alliés étr­angers s’occu­pent pen­dant ce temps de déf­endre... la réb­ellion de Cronstadt contre les féroces bol­che­viks. Ignoble comédie !
Les dis­cus­sions actuel­les autour de Cronstadt tour­nent autour du même axe de classe que le soulè­vement de Cronstadt lui-même, au tra­vers duquel la partie réacti­onn­aire des marins ten­tait de ren­ver­ser la dic­ta­ture du prolétariat. Sentant leur impuis­sance sur l’arène de la poli­ti­que révo­luti­onn­aire d’aujourd’hui, les confu­sion­nis­tes et les écl­ec­tiques petits-bour­geois ten­tent d’uti­li­ser le vieil épi­sode de Cronstadt pour com­bat­tre la IVe Internationale, c’est-à-dire le parti mon­dial de la révo­lution prolé­tari­enne.
Ces « Cronstadtiens » moder­nes seront écrasés comme les autres, sans avoir recours aux armes, il est vrai, car, heu­reu­se­ment, ils n’ont pas de for­te­resse.

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