lundi 13 mai 2013

Léon Prouvost : Révolutionnaires et quakers devant la guerre

Léon Prouvost : Révolutionnaires et quakers devant la guerre


L’Idée Libre n°36 - 1921

Il me paraît intér­essant, main­te­nant que plus de deux années se sont écoulées depuis la signa­ture de l’armis­tice, de mon­trer quel a été le rôle, lors de la déc­la­ration de la guerre, et pen­dant sa durée, de ceux qui s’inti­tu­laient « paci­fis­tes » et « anti­mi­li­ta­ris­tes ». Au moment de la déc­la­ration de guerre, les paci­fis­tes bour­geois ont marché avec les gou­ver­nants : ils ont du reste été, pen­dant toute la durée de la tuerie, les plus fer­vents jusqu’aubou­tis­tes.
Les socia­lis­tes, eux, qui avaient agité l’opi­nion publi­que contre la loi de trois ans, qui avaient déclaré dans de nom­breux mee­tings qu’en cas de mobi­li­sa­tion il fal­lait y rép­ondre par l’insur­rec­tion, ont suivi les diri­geants ; et les par­le­men­tai­res socia­lis­tes ont voté par accla­ma­tion les crédits, sont entrés dans les conseils des gou­ver­ne­ments et ont poussé à la guerre comme les autres partis. Bourgeois, socia­lis­tes, roya­lis­tes, répub­licains et catho­li­ques, tous ont marché avec le même entrain. Et lors­que je vois des jour­naux comme La Vague,et d’autres répéter sans cesse : « Éle­cteurs, nommez des socia­lis­tes, et vous évi­terez la guerre », je ne puis m’empêcher de rire, sur­tout lors­que ce sont les mêmes indi­vi­dus qui par­lent ainsi et qui ont voté les crédits de la guerre ! Il faut juger les hommes, non sur ce qu’ils disent, mais sur ce qu’ils ont fait. Voyons main­te­nant le rôle des « anar­chis­tes ».

Les véri­tables anar­chis­tes n’ont pas par­ti­cipé à la tuerie : ceux-là ont déserté, se sont terrés en France ou ont employé des « trucs » pour ne pas tuer leurs sem­bla­bles. Mais les chefs ? Ceux qui pen­dant dix ans, vingt ans ont par­ti­cipé à tous les mou­ve­ments contre le mili­ta­risme ? Eh bien, ceux-ci ont fait comme les chefs des autres partis. Ils ont appuyé les gou­ver­nants, alors même que, se trou­vant à l’étr­anger, ils auraient pu tenir une conduite tout autre ou du moins se taire. Ils ont été de fer­vents jusqu’aubou­tis­tes, à ce point même qu’ils ont repoussé - en février 1916 - toute pro­po­si­tion de paix. Je ne rap­pel­le­rai pas en entier le mani­feste des « Seize » : Christian Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, P. Kropotkine, Charles Malato, Jules Moineau, M. Pierrot, Paul Reclus, W. Tcherkesoff, etc. Cette publi­ca­tion serait trop longue, mais je tien­drais cepen­dant à citer quel­ques extraits de ce mani­feste pour mon­trer la men­ta­lité de ces gens qui, pen­dant plus de vingt ans, ont prêché la rév­olte et le refus du ser­vice mili­taire - quel que soit le motif de l’agres­sion - et leur atti­tude dans la tour­mente. « Parler de paix, en ce moment, c’est faire précisément le jeu du parti ministériel alle­mand, de Bülow et de ses agents.

« En notre pro­fonde cons­cience, l’agres­sion alle­mande était une menace, - mise à exé­cution, - non seu­le­ment contre nos espoirs d’éman­ci­pation, mais contre toute l’évo­lution humaine. C’est pour­quoi, nous, anar­chis­tes, nous anti­mi­li­ta­ris­tes, nous enne­mis de la guerre, nous par­ti­sans pas­sionnés de la paix et de la fra­ter­nité des peu­ples, nous nous sommes rangés du côté de la rés­ist­ance et n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la popu­la­tion. « Parler de paix tant que le parti qui, pen­dant 45 ans, a fait de l’Europe un vaste camp retran­ché, est à même de dicter ses condi­tions, serait l’erreur la plus dés­astr­euse que l’on puisse com­met­tre. Résister et faire échouer ses plans, c’est pré­parer la voie à la nation alle­mande, restée saine, et lui donner les moyens de se déb­arr­asser de ce parti. » Et voilà com­ment les « chefs anar­chis­tes », étaient deve­nus des guer­riers dét­erminés. L’un d’eux, Jean Grave, n’écrivait-il pas dans La Bataille du 13 novem­bre 1916 : « ... Et puis, si je ne me bats pas, je suis prêt à pren­dre le fusil lors­que l’on appel­lera les hommes de mon âge. « ... A l’heure actuelle il n’y a de paix pos­si­ble et dura­ble que dans l’écra­sement du parti mili­ta­riste qui a déclaré la guerre. « Au nom de la fra­ter­nité des peu­ples, nous devons conti­nuer la lutte contre ceux qui ont rêvé de faire de l’Europe une vaste caserne. » Inutile d’insis­ter davan­tage, « les chefs » sont jugés !

Je dois ajou­ter tou­te­fois que le mani­feste des « Seize » avait sou­levé une pro­tes­ta­tion de la part des anar­chis­tes restés sincères. Malatesta, dans une publi­ca­tion datée de Londres, rép­ondit à nos anar­chis­tes de gou­ver­ne­ment et en mai 1916, une déc­la­ration était lancée en rép­onse à celle des « Seize ». Cette pro­po­si­tion, dont les anar­chis­tes com­mu­nis­tes russes résidant à Paris avaient pris l’ini­tia­tive, était aus­sitôt recou­verte des signa­tu­res des mem­bres du groupe d’étude des anar­chis­tes com­mu­nis­tes (20 signa­tu­res), du groupe de secours à la presse anar­chiste, et de 40 signa­tu­res indi­vi­duel­les par l’intermédi­aire des dits grou­pe­ments. Mais si du côté des « chefs » anar­chis­tes et socia­lis­tes, nous avons eu à dép­lorer une triste atti­tude, com­bien est douce la conso­la­tion de deux sectes qui, sans bruit, sans tapage, se sont refusé à par­ti­ci­per à la tuerie. Nous vou­lons parler des « dou­kho­bors » et des « qua­kers » dont nous allons admi­rer la conduite. Mais qu’est-ce que les dou­kho­bors ? Les dou­kho­bors cons­ti­tuent une secte qui fit son appa­ri­tion en Russie vers la moitié du XVIIIe siècle. Ces « ico­no­clas­tes », comme les appela le gou­ver­ne­ment russe, niaient non seu­le­ment toutes les cou­tu­mes et tous les rites de l’Église ortho­doxe, mais n’accep­taient ni baptême, ni com­mu­nion. Ils se refu­saient à porter les armes, ne reconnais­saient pas la pro­priété privée et refu­saient de s’incli­ner devant l’auto­rité et devant les lois. Aussi, lors­que cette secte se dével­oppa en Russie, les persé­cutions com­mencèrent contre elle.

En 1792, le gou­ver­neur d’Ekatérinoslav écrivit alors à Pétersbourg que « les Iconoclastes ne méritent pas de pitié », et que leur hérésie est sur­tout dan­ge­reuse par la conta­gion de l’exem­ple, car « la vie des dou­kho­bors est basée sur les règles les plus honnêtes, leurs prin­ci­paux soins se rap­por­tent au bien commun, et ils atten­dent leur salut des bonnes œuvres ». Les dou­kho­bors furent condamnés au bûcher, mais gra­ciés et déportés en Sibérie. En 1801, les sénateurs Lopoukhine et Meketzky, les pre­miers, mon­trèrent à l’empe­reur ces hommes sous leur vrai jour, et sur le rap­port des envoyés, l’empe­reur vou­lant séparer les dou­kho­bors des autres habi­tants, leur permit d’émigrer en Molotchnia Podi. Les dou­kho­bors n’ont pas de prêtres. La vertu la plus estimée parmi eux, c’est l’amour du pro­chain : ils n’ont pas de pro­priétés per­son­nel­les, chacun considère son bien comme appar­te­nant à tous. Dans leur société, il n’y a aucun chef qui « admi­nis­tre », elle est dirigée par tous. Ils n’ont pas le culte de la mort et ainsi, ils ne prient jamais pour les morts, croyant cela inu­tile.
Les concep­tions mora­les des dou­kho­bors sont les sui­van­tes : tous les hommes sont égaux, et les dis­tinc­tions extéri­eures n’ont aucune valeur. Les dou­kho­bors ont trans­porté sur les auto­rités gou­ver­ne­men­ta­les cette idée de l’égalité. Les fils de Dieu, disent-ils, doi­vent faire eux-mêmes ce qu’il faut, sans contrainte, et, par suite, les auto­rités sont inu­ti­les. Il ne doit exis­ter sur terre aucun pou­voir ni spi­ri­tuel, ni civil, parce que les hommes sont égaux et éga­lement soumis à la ten­ta­tion des péchés. C’est pour­quoi les dou­kho­bors ne se sou­met­tent pas au pou­voir établi, sans tou­te­fois se rév­olter contre lui. Les tri­bu­naux ne sont pas néc­ess­aires. « Pourquoi faut-il des tri­bu­naux, disent-ils, à celui qui ne veut lui-même outra­ger per­sonne ? » Le ser­ment n’est pas permis, c’est pour­quoi ils refu­sent de prêter ser­ment en n’importe quelle occa­sion, et en par­ti­cu­lier lors du recru­te­ment. Ils ont pensé aussi qu’il ne leur était pas pos­si­ble de porter les armes et de se battre contre « l’ennemi ». Dans leurs rela­tions socia­les, ils sont doux, polis et un peu solen­nels. Ils mènent une vie labo­rieuse et honnête. Dans la vie fami­liale, les rela­tions entre parents et enfants sont éga­lement dignes d’atten­tion. La fra­ter­nité est extrê­mement développée parmi eux.

Le gou­ver­ne­ment russe entama des persé­cutions contre les dou­kho­bors, sur­tout pour leur refus de porter les armes. Le récit de ces persé­cutions serait trop long à donner en détail et j’engage mes lec­teurs qui vou­draient se docu­men­ter sur cette secte intér­ess­ante à lire l’ouvrage : Tolstoï et les dou­kho­bors,éditeur Stock (1902). Ce livre se trouve dans la Bibliothèque Circulante de l’Idée Libre. Ces persé­cutions redou­blèrent en 1895 et en voici les causes : grâce à diver­ses influen­ces, au cours de cette année, envi­ron 15 000 dou­kho­bors reve­naient avec une nou­velle force à leur ancienne croyance chréti­enne, la loi qui leur inter­dit de rés­ister au mal par la vio­lence. Cette décision les a conduits, d’une part à détr­uire leurs armes, estimées comme si néc­ess­aires au Caucase, et, par suite, à renon­cer à toute pos­si­bi­lité de rés­ist­ance par la vio­lence, et à s’aban­don­ner au pou­voir de toute vio­lence, et, d’autre part, à ne par­ti­ci­per en aucun cas à aucune œuvre de vio­lence exigée d’eux par le gou­ver­ne­ment, c’est-à-dire à ne par­ti­ci­per ni au ser­vice mili­taire, ni à tout autre ser­vice qui demande la vio­lence. Le gou­ver­ne­ment ne pou­vait admet­tre que quel­ques mil­liers d’hommes s’affran­chis­sent des obli­ga­tions établies par la loi, et la lutte com­mença. Quelques dou­kho­bors firent cepen­dant leur sou­mis­sion au gou­ver­ne­ment, mais ce fut très rare.

L’homme qui reconnaît l’illé­galité morale du meur­tre peut, sous l’influence de telle ou telle cause, entrer à contre-cœur au ser­vice mili­taire, mais ne peut abso­lu­ment pas, dans la pro­fon­deur de son âme, jus­ti­fier cette conduite ; et qu’il vive seu­le­ment jusqu’au rétabl­is­sement de son équi­libre moral, il revien­dra à lui et refu­sera de servir. C’est ce qui arriva avec les dou­kho­bors. Le gou­ver­ne­ment russe voyant qu’il n’aurait jamais raison de cette secte, qu’elle se dével­oppait au contraire, après l’avoir isolée, donna l’auto­ri­sa­tion à ses mem­bres d’émigrer au Canada. C’est donc vers l’année 1900 que les dou­kho­bors s’embar­quèrent et s’y ins­tallèrent défi­ni­ti­vement. Mais quel­ques années après, de nou­vel­les dif­fi­cultés sur­gi­rent avec ce gou­ver­ne­ment par rap­port à la pro­priété bâtie, pro­priété que les dou­kho­bors se refu­saient à reconnaître, esti­mant que sans vio­lence et sans meur­tre, la pro­priété se sau­rait se main­te­nir. Un autre sujet de divi­sion avec les auto­rités cana­dien­nes se prés­enta éga­lement. L’État vou­lait impo­ser aux dou­kho­bors l’obli­ga­tion pour toute per­sonne mariée de se faire ins­crire sur des regis­tres et de même pour les nais­san­ces et les décès. Que fit le gou­ver­ne­ment du Canada ? Il conti­nua une poli­ti­que d’attente qu’il a sage­ment adoptée et ce n’est qu’au moment de la guerre que de nou­veaux conflits sur­gi­rent. Mais grâce à l’atti­tude éner­gique (quoi­que pas­sive) des dou­kho­bors, ceux-ci furent laissés tran­quilles.
Au sur­plus, comme jamais aucun dou­kho­bor ne fut jugé pour délit civil ou cri­mi­nel, le gou­ver­ne­ment du Canada avait donc tout intérêt à ne pas inquiéter des gens vivant pai­si­ble­ment en dehors d’une société faite de meur­tres et de haines. Qu’est que le quakér­isme ? Le quakér­isme est une secte à base reli­gieuse qui prit nais­sance en Angleterre vers 1650. Le véri­table fon­da­teur fut un berger du comté de Leicester, George Fox, son lég­is­lateur fut William Penn et son théo­logien Robert Barclay. Le quakér­isme affi­che le plus grand mépris pour les formes extéri­eures des reli­gions ; il condamne le ser­ment, res­taure le tutoie­ment, pros­crit le luxe, place l’ins­pi­ra­tion intéri­eure au-dessus de la fidélité à la lettre ; ses mem­bres se refu­sent, comme les dou­kho­bors, à porter les armes et à se servir du moin­dre outil de meur­tre. Ce sont donc des anti­mi­li­ta­ris­tes. Ils eurent rapi­de­ment des par­ti­sans. Pendant la République et durant tout le règne de Charles II, le nombre des qua­kers s’accrut cons­tam­ment en Grande-Bretagne, de telle sorte que vers 1690, ils for­maient un peuple nom­breux et bien orga­nisé.

Ces hommes sérieux et tempérants, qui refu­saient de se sou­met­tre aux gou­ver­nants et à l’Église, subi­rent alors de gran­des persé­cutions. Ils durent s’exiler pour conser­ver leur foi. Les gou­ver­nants ne deman­daient pas mieux que d’en être déb­arrassés : ils don­naient au monde l’exem­ple de toutes les vertus et ils auraient établi à la longue que l’on pou­vait se passer des gou­ver­nants et des prêtres. C’est ce que ne pou­vaient tolérer les diri­geants anglais. Pour pré­parer aux qua­kers un asile en Amérique, Penn obtint du roi d’Angleterre la conces­sion d’un vaste ter­ri­toire qui fut appelé de son nom, la Pennsylvanie. La liberté de cons­cience fut la caractér­is­tique du nouvel État.
Mais les qua­kers restés en Angleterre ne se tenaient pas pour battus et malgré toutes les persé­cutions de toutes sortes, ils obtin­rent en 1689, avec les autres citoyens, l’égalité civile et reli­gieuse. En outre, un acte du Parlement les dis­pensa du ser­ment en 1695 ; mais pour en arri­ver à ce rés­ultat, les qua­kers endurèrent de pénibles souf­fran­ces durant les qua­rante pre­mières années de leur his­toire. En 1659, alors que George Fox était en prison, on le recruta pour l’armée. On lui offrit un poste d’offi­cier. Il refusa « vu qu’il était entré dans le pacte de la paix qui exis­tait avant que les guer­res et la lutte ne fus­sent ». Il savait que toutes les guer­res ne pro­vien­nent que de la convoi­tise.

Cet inci­dent illus­tra la posi­tion des qua­kers à l’égard de la guerre, posi­tion basée sur ce fait que le royaume du Christ est un royaume de paix et que par conséquent la guerre, sous quel­que forme que ce soit, est incom­pa­ti­ble avec le Bien. La cause de la paix inter­na­tio­nale pro­gresse len­te­ment, mais les qua­kers n’ont cessé de tém­oigner en sa faveur, et leurs convic­tions à cet égard sont choses connues, grâce aux souf­fran­ces et à l’impo­pu­la­rité qu’ils endurèrent. Au XVIIe siècle, des grou­pes qua­kers se cons­ti­tuèrent en Hollande, en Danemark, dans les pays scan­di­na­ves et en Allemagne, mais dans les pays où le ser­vice mili­taire obli­ga­toire a été intro­duit, cette obli­ga­tion a para­lysé la pro­pa­gande en forçant les qua­kers à s’expa­trier.

En effet, les qua­kers doi­vent, ou renon­cer à l’une de leurs meilleu­res convic­tions, ou recher­cher un refuge dans un pays res­pec­tueux de la liberté de leur cons­cience. Et c’est pour ce motif que le plus grand nombre se trouve dans le Nouveau Monde (150 000 envi­ron) et en Angleterre, où, grâce à une intan­gi­ble volonté et en dépit de persé­cutions épouv­an­tables, ils surent s’impo­ser, ils conqui­rent ainsi pour eux et pour d’autres, un cer­tain nombre de libertés civi­les et reli­gieu­ses.
Le quakér­isme est essen­tiel­le­ment une règle de vie plutôt qu’un ensem­ble de croyan­ces. Il demande beau­coup à ceux qui le pro­fes­sent et qui mal­heu­reu­se­ment s’affran­chis­sent trop sou­vent de la règle qu’il pro­pose. Néanmoins, une exis­tence de plus de 250 années a mani­festé une suc­ces­sion de vies fidèles, par­fois mêmes héroïques et les évé­nements des cinq der­nières années ont clai­re­ment dém­ontré que les prin­ci­pes que les qua­kers ont essayé de vivre n’ont rien perdu de leur uti­lité pour notre époque. La grande guerre venue, quels ont été le rôle et l’atti­tude des qua­kers ? Il y avait en Angleterre, lors de la déc­la­ration de guerre, envi­ron 20 000 qua­kers en état de porter les armes.
Le nombre des réfr­act­aires anglais se monta à envi­ron 15.000 hommes ; les uns se réc­lamaient des opi­nions pré­conisées par les qua­kers, quoi­que n’étant pas mem­bres actifs, et c’était le plus grand nombre, les autres étaient des anar­chis­tes.
5 600 objec­teurs de cons­cience ont été jugés par des cours mar­tia­les parce qu’ils se sont refusés à faire partie de l’armée. (Ce sont les abso­lu­tis­tes.)
Voici au sur­plus quelle était la situa­tion à fin mars 1919
, d’après un docu­ment offi­ciel :
1 200 réfr­act­aires étaient encore en prison.
230 avaient été jugés depuis l’armis­tice et recondamnés la plu­part d’entre eux à deux années de tra­vaux forcés.
890 ont été en prison pen­dant plus de deux ans.
25 sectes reli­gieu­ses se réc­lamaient des 800 réfr­act­aires qui avaient fait plus de deux ans de prison.
60 Unions ouvrières étaient représentées par les réfr­act­aires qui avaient fait plus de deux ans de prison.
3.400 réfr­act­aires tra­vaillaient sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, la plu­part d’entre eux dans des camps de concen­tra­tion.
Près de 3 000 qua­kers sont entrés dans des œuvres civi­les volon­tai­res (ambu­lan­ces, recons­truc­tion des pays enva­his, etc.).
Ces œuvres sont volon­tai­res, entiè­rement indép­end­antes de la Croix-Rouge offi­cielle et sont sou­te­nues par des dons pro­ve­nant des mem­bres de la Société, en Angleterre et en Amérique. Plusieurs mil­lions de francs ont été dépensés pen­dant la guerre. Le Comité de secours aux vic­ti­mes civi­les a des bran­ches en France, en Hollande et en Russie (plus d’un mil­lion de francs ont été envoyés dans ce der­nier pays en vue de com­bat­tre la famine dans le dis­trict de Buzuluk) Depuis la Révolution russe, les qua­kers seuls sont restés en Russie,toutes les autres mis­sions étrangères ayant rap­pelé leurs mem­bres. Les qua­kers sont avant tout les amis de ceux qui souf­frent ! Ils ne reconnais­sent ni enne­mis ni patrie. Une grande partie de la jeu­nesse quaker est entrée dans ces œuvres de secours, en dehors du nombre de ceux qui sont en prison pour refus absolu de par­ti­ci­per en quoi que ce soit à la tuerie.

Un Comité a été fondé éga­lement à Londres pour venir en aide aux famil­les des internés civils en Angleterre, secours immédiats aux famil­les d’Allemands et d’Autrichiens dont les maris étaient dans des camps de concen­tra­tion, et dont la misère était pro­fonde du fait de la guerre et de la perte des situa­tions de ces hommes. Il y a eu des condam­na­tions à mort pour refus de porter les armes (une dizaine au maxi­mum) toutes com­muées en tra­vaux forcés (dix ans au maxi­mum). Les autres réfr­act­aires abso­lus ont encouru des peines variant de 6 mois à 2 ans de prison, mais la peine était renou­velée auto­ma­ti­que­ment à l’expi­ra­tion de celle en cours, d’où empri­son­ne­ment pro­longé et répété pour le même délit, après un simu­la­cre de juge­ment.
La loi anglaise avait bien une clause concer­nant les objec­teurs de cons­cience, mais les juges ne l’ont appli­quée qu’excep­tion­nel­le­ment. Cette clause concédait la mise en liberté imméd­iate, une fois la légi­timité reconnue de l’objec­tion de cons­cience. Elle est restée lettre morte. Plusieurs sont morts en prison pour diver­ses causes : mau­vais trai­te­ments, abru­tis­se­ment causé par le silence absolu imposé dans les geôles, etc. Au début, les coups étaient fréquents de la part des sous-offi­ciers anglais, les qua­kers furent extrê­mement mal­traités jusque vers 1917, époque où l’opi­nion publi­que a fait cesser les hor­reurs des pri­sons. Au Canada, même régime qu’en Angleterre. En Allemagne, à notre connais­sance, 4 000 réfr­act­aires ont été fusillés dès le début de la guerre, mais ils n’appar­te­naient pas aux qua­kers. De même, 300 hommes ont été arrêtés pour la même cause en Hollande et une bonne cen­taine en Suisse.
En Amérique, les réfr­act­aires sont entrés, pour la plu­part, dans la bran­che amé­ric­aine de la Mission de secours aux vic­ti­mes de la guerre, avec leurs cama­ra­des anglais. Les « abso­lu­tis­tes » ont été internés dans des camps ou ont été condamnés jusqu’à dix ans de tra­vaux forcés ou de prison. Leur nombre est com­plè­tement inconnu, car la loi du ser­vice obli­ga­toire n’a pas eu le temps d’avoir son plein effet par suite de la fin de la guerre. Il se com­pose cer­tai­ne­ment de plu­sieurs mil­liers. Les qua­kers ont aussi subi en Angleterre, pen­dant la guerre, des persé­cutions nom­breu­ses pour le refus qu’ils ont tou­jours opposé de sou­met­tre leurs écrits, tracts, bro­chu­res à la cen­sure : ils se sont du reste tou­jours refusé à reconnaître les lois non natu­rel­les.

Je tiens à citer le procès-verbal de la séance tenue par le Comité exé­cutif le 7 déc­embre 1917, il montre ainsi l’atti­tude offi­cielle de la société vis-à-vis de la cen­sure : « Le devoir de tout bon citoyen d’expri­mer son opi­nion sur les affai­res de son pays est, par cela même, mis en danger et comme d’autant plus, nous croyons que le chris­tia­nisme réc­lame la tolér­ance pour les opi­nions qui ne sont pas les nôtres, nous ne vou­drions pas, à notre insu, empêcher l’œuvre de l’esprit de Dieu. C’est un devoir suprême pour les chrétiens d’être libres, d’obéir, d’agir et de parler en accord avec la loi de Dieu, loi plus haute que celle de l’État et aucun membre du gou­ver­ne­ment ne peut rele­ver les hommes de ce devoir. Nous avons cons­cience de la rareté des occa­sions où le devoir d’un corps orga­nisé de citoyens se trouve en conflit avec la loi et c’est avec le sen­ti­ment de la gra­vité de sa décision que la Société des qua­kers doit, en cette occa­sion, agir contrai­re­ment au règ­lement et conti­nuer à publier livres et bro­chu­res sur la guerre, et sur la paix, sans les sou­met­tre à la cen­sure. Elle est convain­cue qu’en lut­tant ainsi pour la liberté spi­ri­tuelle, elle agit dans l’intérêt supérieur de la nation. »

Le comité exé­cutif, par conséquent, publia le pam­phlet trai­tant de la posi­tion des objec­teurs de cons­cience, tract qui fut lar­ge­ment rép­andu. Le déno­uement de l’affaire fut que les trois mem­bres du comité furent tenus pour res­pon­sa­bles, arrêtés et condamnés à des peines sévères de prison. Le présent arti­cle avait pour but d’oppo­ser les dou­kho­bors et les qua­kers à nos ex-anar­chis­tes guer­riers qui pen­dant vingt ans n’ont cessé de prêcher le refus du ser­vice mili­taire, braillards qui, dans leurs jour­naux fai­saient un anti­mi­li­ta­risme vio­lent et qui, au moment de se mon­trer... se sont rangés auprès des diri­geants ! Combien est plus logi­que l’atti­tude des deux sectes dont je viens de déc­rire les prin­ci­pes et les idées direc­tri­ces et qui ont su en impo­ser aux gou­ver­nants et les faire recu­ler.
Mais il est bien entendu que je ne fais aucune confu­sion entre les ex-anar­chis­tes guer­riers et les sincères qui ont su se sous­traire au ser­vice mili­taire ou qui ont été fusillés pour leur refus de tuer. Autant les pre­miers sont des indi­vi­dus mép­ri­sables, autant les autres sont dignes de notre sym­pa­thie. Pour ne citer que quel­ques-uns de nos amis, révoltés contre le stu­pide mili­ta­risme bar­bare et cri­mi­nel, je tiens à rap­pe­ler les actes de cou­rage de Lecoin, de Savigny, de Derbault, de Barbet et réc­emment encore de l’anar­chiste Bévant qui, com­pa­rais­sant le 18 août 1920 devant les juges du Conseil de guerre de Grenoble, fai­sait cette fière déc­la­ration : « Quant aux soi-disant anar­chis­tes, s’il y en a, qui se sont enrôlés, je leur dénie le droit de se titrer tels, car ils n’ont jamais été anar­chis­tes, et ne le seront jamais. Je vous le répète, mes­sieurs, c’est à mes concep­tions phi­lo­so­phi­ques, anar­chis­tes, aux­quel­les je dois de n’avoir pas tué mon sem­bla­ble et de n’avoir pas par­ti­cipé à la grande bou­che­rie. » Et cette belle déc­la­ration attei­gnait en plein visage nos ex-anar­chis­tes guer­riers jusqu’aubou­tis­tes ! !
Maintenant, comme conclu­sion de cet arti­cle, je reprends les quel­ques idées exposées par Max Nettlau dans le Libertaire du 18 jan­vier 1920. Les anar­chis­tes lut­tent tou­jours pour les meilleu­res et les plus justes causes, ils se gas­pillent dans mille luttes isolées avec l’auto­rité. Mais une col­lec­ti­vité d’anar­chis­tes qui ne se lais­se­raient pas faire et qui diraient que l’heure est arrivée de les lais­ser tran­quilles aurait cer­tai­ne­ment raison des tra­cas­se­ries gou­ver­ne­men­ta­les.

N’est-ce pas ce qui est arrivé aux dou­kho­bors et aux qua­kers, qui ont su impo­ser leurs idées ? Mais pour cela, il faut que les efforts por­tent sur un unique point .Et je suis par­ti­san de suivre la voie tracée par les dou­kho­bors et les qua­kers : Le refus du ser­vice mili­taire en temps de paix comme en temps de guerre. Le Congrès de l’Alliance Internationale Antimilitariste doit se tenir en mars 1921 à La Haye. Que nos amis y envoient une délé­gation et qu’une entente sur­vienne entre les anar­chis­tes et tous les anti­mi­li­ta­ris­tes des divers pays, pour se refu­ser à l’avenir de servir de chair à canon aux capi­ta­lis­tes.
La voie étant toute tracée par les deux sectes dont je viens de parler, il me semble que la réa­li­sation de mon projet serait facile, mais c’est aux intéressés de le vou­loir.

Pour les lec­teurs que la ques­tion du quakér­isme intér­esse, je leur recom­mande les deux ouvra­ges sui­vants : 1°. - Qu’est-ce que le quakér­isme ?par Edward Grubb. Un fort volume de 270 pages en vente 4 francs (franco, 5 francs). 2°. - Comment les qua­kers ont servi pen­dant la guerre, par Élis­ab­eth Fox Howard. Brochure de 48 pages que l’on peut deman­der contre 0,35 (franco), soit à l’Idée Libre,à Conflans-Honorine (Seine-et-Oise), ou à moi-même, à Raphaël (Var).

Léon Prouvost.

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