lundi 13 mai 2013

La famille aujourd’hui (Lindsey German)


La famille aujourd’hui

Par Lindsey German

(Le texte qui suit est la traduction du deuxième chapitre de Sex, Class and Socialism, livre écrit en 1989 et publié par Bookmarks. Lindsey German est rédactrice en chef du mensuel Socialist Review, et a écrit de nombreux articles notamment dans International Socialism Journal, revue trimestrielle du SWP britannique).

La famille moderne est l’objet d’innom­bra­bles études et débats. Certains suggèrent qu’elle serait en train de dis­pa­raître, sous les coups du divorce, d’un taux de nata­lité en déclin ou de son ato­mi­sa­tion, qui est l’une de ses prin­ci­pa­les caractér­is­tiques actuel­les. D’un autre côté, on considère encore la famille comme une cita­delle étern­elle et immua­ble : une source de force dans un monde incer­tain. La famille, à l’époque du capi­ta­lisme tardif, est mar­quée par ces deux ten­dan­ces contra­dic­toi­res. Le système capi­ta­liste sou­tient la famille tout en la sapant.

La famille est une masse de contra­dic­tions, dont cer­tai­nes rés­ultent du fait qu’il s’agit d’une ins­ti­tu­tion uni­ver­selle. Les famil­les peu­vent varier considé­rab­lement d’une classe à l’autre, mais pres­que tous les êtres humains sont nés, vivent et meu­rent dans le cadre d’une ou plu­sieurs famil­les. Les ten­ta­ti­ves de créer des solu­tions alter­na­ti­ves, comme les com­mu­nes, ont géné­ra­lement échoué parce que des rela­tions et des com­por­te­ments typi­ques de la famille se repro­dui­saient au sein même de ces struc­tu­res. Ceux qui essaient de rompre avec la norme fami­liale, comme les homo­sexuel(le)s, souf­frent des préjugés de leur entou­rage et de dis­cri­mi­na­tions socia­les. En fait, de nom­breu­ses rela­tions homo­sexuel­les finis­sent par repro­duire les rôles sexuels tra­di­tion­nels. Certains socio­lo­gues sou­li­gnent que des grou­pes, à l’intérieur de la société bour­geoise, ne vivent pas dans le cadre de la famille : les étudiants, les jeunes qui par­ta­gent un appar­te­ment à plu­sieurs, les sol­dats dans les caser­nes et même les représ­entants de com­merce. Mais la situa­tion de tous ces indi­vi­dus est tran­si­toire et rela­ti­ve­ment tem­po­raire. La plu­part d’entre eux finis­sent par vivre dans une forme ou une autre de famille, au bout de quel­ques années. La domi­na­tion et l’impor­tance de la famille s’obser­vent aussi dans les atti­tu­des de la société vis-à-vis de ceux qui vivent en dehors de la struc­ture fami­liale. On considère avec com­misé­ration les enfants ou les per­son­nes âgées qui vivent dans des ins­ti­tu­tions spéc­ialisées, à l’égal des sans-abri. L’uti­li­sa­tion même du terme de « maison » pour désigner ces ins­ti­tu­tions (mai­sons de retraite, mai­sons de redres­se­ment, etc.) montre la valeur que l’on accorde à la famille pri­va­tisée. Et très sou­vent les indi­vi­dus qui vivent dans de telles ins­ti­tu­tions aspi­rent à vivre dans une famille « nor­male ».

Famille et classe ouvrière*

L’une des caractér­is­tiques les plus sur­pre­nan­tes de la famille actuelle est l’impor­tance étonn­ante qu’elle revêt encore aux yeux des ouvriers. Cela encore une fois, malgré des appa­ren­ces contrai­res. Des ado­les­cents peu­vent se rebel­ler contre leurs famil­les. Pour la petite et la grande bour­geoi­sie, la jeu­nesse couvre une durée de la vie assez longue, puis­que les études supéri­eures pro­lon­gent pra­ti­que­ment l’ado­les­cence jusqu’à l’âge de 25-26 ans. Mais le mariage et la nais­sance d’un enfant sont encore considérés comme un idéal pour la plu­part des femmes de la classe ouvrière - et donc iné­vi­tab­lement pour les ouvriers. Cela, malgré des expéri­ences fami­lia­les indi­vi­duel­les où la réalité est rare­ment proche de l’idéal. Les jeunes filles issues de foyers mal­heu­reux voient sou­vent dans le mariage le prin­ci­pal moyen d’éch­apper à leur famille.
Lillian Rubin, qui a étudié les famil­les de la classe ouvrière blan­che amé­ric­aine, indi­que : « (…) deve­nir adulte signi­fie se marier. Ainsi, malgré le fait que les modèles matri­mo­niaux qu’elles ont sous les yeux ne res­sem­blent abso­lu­ment pas aux mythes qu’elles chér­issent, leurs solu­tions de rechange sont par­fois si limitées et si dépl­ais­antes - faire un boulot qu’elles dét­estent, passer encore des années sous le toit de parents oppres­sifs - que les jeunes filles de la classe ouvrière ten­dent à fermer les yeux devant les réalités et à s’accro­cher à leurs fan­tas­mes avec une ténacité extra­or­di­naire (1). » Pour com­pren­dre la raison de ce com­por­te­ment, il faut étudier les différ­entes ten­dan­ces à l’œuvre dans la famille.
Des ten­dan­ces contra­dic­toi­res

Sur un cer­tain plan, le capi­ta­lisme a ten­dance à détr­uire la famille, notam­ment en créant et en exi­geant une plus grande mobi­lité de la force de tra­vail. Ainsi, depuis 1945, on a vu les phénomènes de migra­tion croître à une éch­elle sans pré­cédent : d’Asie et des Caraïbes vers la Grande-Bretagne ; de Turquie, d’Afrique du Nord et de Yougoslavie vers l’Europe ; du Moyen-Orient, du Proche-Orient et de l’Amérique cen­trale vers les Etats-Unis. Tout cela a eu pour prin­ci­pal effet de briser la famille tra­di­tion­nelle, et a entraîné des conséqu­ences sou­vent très dou­lou­reu­ses. Les ser­vi­ces d’immi­gra­tion sou­met­tent les famil­les des tra­vailleurs étr­angers à des contrôles dra­co­niens quand ils ne les refou­lent pas. Privés de droits civi­ques, les immi­grés en Europe sont aussi coupés de leurs famil­les : celles-ci sont obligées de rester dans leurs pays d’ori­gine. Ce qui permet d’éco­no­miser au pays « d’accueil » les frais de repro­duc­tion de cette frac­tion de la force de tra­vail. En dehors de la crois­sance de la main-d’œuvre immi­grée, le deuxième phénomène signi­fi­ca­tif est l’entrée mas­sive des femmes sur le marché du tra­vail. Le tra­vail des femmes mariées a éga­lement pro­vo­qué des chan­ge­ments majeurs dans la plu­part des famil­les de la classe ouvrière.
Mais si ces chan­ge­ments ont bou­le­versé des mil­lions de famille ouvrières, une ten­dance opposée est aussi appa­rue, puis­que les ouvriers se sont accro­chés au modèle de la famille et ont tenté de ren­for­cer ses prét­endues valeurs tra­di­tion­nel­les. Ce qui expli­que l’impor­tance idéo­lo­gique accrue de la famille et la cen­tra­lité du foyer dans le capi­ta­lisme tardif.

Le recen­trage sur la cel­lule fami­liale avait déjà com­mencé à la fin du XIXe siècle. Cette ten­dance est deve­nue encore plus mar­quée dans le capi­ta­lisme moderne. L’ « embel­lis­se­ment » de la maison ali­mente une indus­trie impor­tante. A la périphérie de chaque ville, d’énormes entrepôts pro­po­sent les équi­pements de base pour la « maison de vos rêves » ; l’un des loi­sirs les plus rép­andus aujourd’hui consiste à cher­cher des objets pour rem­plir son loge­ment. De nom­breux ouvriers aspi­rent à deve­nir pro­priét­aires de leur domi­cile. S’il fal­lait ajou­ter encore une preuve, on peut la trou­ver dans l’atti­tude des deux prin­ci­paux partis bri­tan­ni­ques à propos de la famille. Le Premier minis­tre tra­vailliste James Callaghan pro­posa la création d’un ministère du Mariage en 1978. Margaret Thatcher ne voyait aucune différ­ence entre ses idées conser­va­tri­ces en matière éco­no­mique et les valeurs tra­di­tion­nel­les. Les récents appels à des valeurs mora­les plus soli­des sont fondées sur les concep­tions les plus tra­di­tion­nel­les de la famille, que déf­endent les deux partis, conser­va­teur et tra­vailliste. En effet, la déf­ense de la famille établie ne peut que leur rap­por­ter des voix.

L’envers du décor

Cependant, la famille ne répond guère aux espoirs que l’on place en elle. Tout d’abord, la majo­rité des indi­vi­dus ne vivent pas toute leur vie dans une famille « nuclé­aire » conven­tion­nelle, com­posée de deux parents hété­rosexuels et d’enfants dép­endant de leurs parents. Près de 25 % des foyers sont com­posés d’une per­sonne céli­bat­aire, contre 10 % en 1951. En 1985, la pro­por­tion d’enfants vivant dans des famil­les mono­pa­ren­ta­les était de 13 %. Les nais­san­ces hors mariage attei­gnent des taux records : 20 % du taux total (2). Le divorce se bana­lise puis­que 11 % des femmes entre 18 et 49 ans ont divorcé au moins une fois et que, en 1983, un tiers des maria­ges incluait au moins un par­te­naire divorcé (3). Bien que le nombre de maria­ges ait aug­menté, une grande partie d’entre eux sont des rema­ria­ges ; par conséquent le nombre de pre­miers maria­ges est en train de dimi­nuer (4).
Pour des mil­lions de gens, la famille est syno­nyme de pré­carité. Quelles sont les pér­iodes de la vie où la pau­vreté les frappe le plus ? Durant la petite enfance et la vieillesse. Près de 8 mil­lions de per­son­nes dép­endent, au moins par­tiel­le­ment, d’une caté­gorie ou d’une autre d’allo­ca­tions - y com­pris 25 % des retraités et près de 50 % des parents céli­bat­aires (5). Les enfants sont condamnés à la pau­vreté lors­que que leurs mères, à cause du coût des gardes, sont dans l’inca­pa­cité de gagner un salaire décent avant que leur enfant soit en âge d’entrer à l’école pri­maire. Selon Heather Joshi, les mères gagnent en général 30 % de moins que les femmes sans enfants (6).

Pour ceux qui tou­chent une aide de l’Etat, la situa­tion est encore pire. Par rap­port aux famil­les rece­vant des allo­ca­tions, une famille moyenne dép­ense « 50% de plus pour la nour­ri­ture, quatre fois plus en alcool, cinq fois plus pour les vêtements et les chaus­su­res, six fois plus pour les ser­vi­ces et les biens ménagers dura­bles et sept fois plus pour les trans­ports (7) ». La société asso­cie cons­tam­ment bon­heur fami­lial et res­sour­ces matéri­elles. C’est ainsi que les publi­ci­tai­res nous prés­entent un monde chimé­rique : intérieurs spa­cieux, cui­si­nes gigan­tes­ques dotées d’un équi­pement ménager moderne et ruti­lant, machi­nes à laver la vais­selle ou le linge, voi­tu­res « fami­lia­les » flam­bant neuves qui coûtent l’équi­valent de plu­sieurs années de salai­res d’un ouvrier, etc. Ces famil­les ont tou­jours la peau blan­che, elles sont en bonne santé et confor­mes aux « canons » de la beauté. Les parents ne per­dent jamais leur calme et les mères arbo­rent un sou­rire joyeux pen­dant qu’elles pla­cent le linge sale dans la machine à laver ou qu’elles net­toient le car­re­lage.
La vio­lence domes­ti­que, les mau­vais trai­te­ments, les dettes ou le chômage ne frap­pent jamais ces famil­les. Cette image idyl­li­que ne cor­res­pond à aucune réalité - elle ne décrit que le style de vie d’une bour­geoi­sie riche, sans soucis, soit une infime mino­rité de la popu­la­tion. Cette image contraste radi­ca­le­ment avec les condi­tions matéri­elles préc­aires et les vies sen­ti­men­ta­les étriquées de la plu­part des ouvriers et ouvrières. Et si un prolét­aire acquiert l’un de ces objets tant vantés par la publi­cité, il lui faut s’endet­ter jusqu’au cou (8) pour se le payer. Dans de telles condi­tions, un licen­cie­ment, une mala­die ou un acci­dent du tra­vail peu­vent pré­ci­piter quelqu’un dans l’extrême pau­vreté. Les conser­va­teurs ont beau bran­dir le rêve d’une démoc­ratie de petits pro­priét­aires, entre 1982 et 1986 le nombre de sai­sies et d’expul­sions effec­tuées par des sociétés immo­bi­lières est passé de 6 000 à 21 000. Quatorze pour cent des SDF sont à la rue parce qu’ils n’ont pas pu payer leur crédit (9).

Famille et vio­lence

La famille est aussi un lieu de vio­lence. Toute une série de coups et autres hor­reurs sont dis­tri­bués entre les quatre murs du foyer fami­lial. Cela va des femmes bat­tues par leur mari aux enfants mal­traités - phy­si­que­ment ou sexuel­le­ment - en pas­sant par les per­son­nes âgés, vic­ti­mes de leurs enfants ou de leurs petits-enfants (10), comme le montre Jean Renvoize dans Web of Violence.
La vio­lence tend à aug­men­ter aux alen­tours de Noël et du Nouvel An, lors­que les indi­vi­dus pas­sent la plus grande partie de leur temps en famille et que les ten­sions s’exa­cer­bent (11). La famille est cer­tai­ne­ment un lieu plus pér­illeux que la rue. Dans la ville la plus dan­ge­reuse d’Amérique, Detroit, quatre homi­ci­des sur cinq sont commis par des amis, des parents ou des amis de la vic­time (12). Ceux qui sont peut-être les plus menacés dans le cadre fami­lial sont les jeunes enfants - à la fois sur le plan phy­si­que et sexuel. Lorsqu’ils se dis­pu­tent entre eux, les parents uti­li­sent sou­vent leurs enfants comme des pions. Un pour­cen­tage assez élevé des parents mal­trai­tants sui­vent un trai­te­ment psy­chia­tri­que sous une forme ou une autre (13). Les mau­vais trai­te­ments infligés aux enfants se dér­oulent sou­vent au moment où les parents les chan­gent ou les nour­ris­sent, ce qui expli­que pour­quoi un pour­cen­tage élevé de femmes bat­tent leur progé­ni­ture (14). Les chif­fres de la National Society for the Prevention of Cruelty to Children (Association natio­nale de prév­ention contre la cruauté visant les enfants) mon­trent que les mau­vais trai­te­ments contre les enfants sont plus fréquents chez les femmes au foyer ou au chômage que chez les hommes, actifs ou pas (15).

Différences de classe

La famille existe dans toutes les clas­ses, mais on observe des différ­ences fon­da­men­ta­les entre la vie de famille des différ­entes clas­ses. Les plus gran­des dis­pa­rités sont liées à la pau­vreté. L’étude de Lillian Rubin montre que même aux Etats-Unis, pays riche en prin­cipe, « les enfants qui vivent dans la plu­part des famil­les ouvrières connais­sent, par inter­mit­tence, la pau­vreté » (16). Lorsqu’on leur demande ce qu’ils feraient s’ils avaient davan­tage d’argent, la plu­part des ouvriers déc­larent qu’ils paie­raient leurs fac­tu­res en retard. Les famil­les de la petite-bour­geoi­sie four­nis­sent géné­ra­lement des rép­onses bien différ­entes, puisqu’elles ont moins de soucis éco­no­miques.
Et 34% des famil­les ouvrières affir­ment qu’elles aide­raient leurs pro­pres parents et leurs famil­les « afin qu’ils n’aient plus aucun souci ». Un seul petit-bour­geois donna une rép­onse sem­bla­ble (17). La pau­vreté ne frappe pas seu­le­ment les chômeurs ou ceux qui vivent des allo­ca­tions. Le niveau des salai­res de la plu­part des tra­vailleurs est tel qu’il couvre rare­ment les coûts de repro­duc­tion de toute la famille - la pau­vreté est une réalité pour la plu­part des ouvriers, en tout cas durant de lon­gues pér­iodes de leur vie. Les chif­fres récents mon­trent que le fossé entre riches et pau­vres s’accroît en Grande-Bretagne (18).
Le taux de divorce parmi les ouvriers manuels est pres­que deux fois plus élevé que chez les pro­fes­sions libé­rales et les patrons. De plus, « 10 % des jeunes filles fiancées étaient encein­tes dans les deux pre­mières clas­ses socia­les contre 25 % dans les clas­ses 4 et 5 » (19). Jean Renvoize for­mule une remar­que simi­laire à propos des enfants battus : « la majo­rité des sévices graves se pro­dui­sent dans les grou­pes socio-éco­no­miques les plus défa­vorisés… peu de mères tra­vaillent à plein temps et la prés­ence per­ma­nente de jeunes enfants les irrite considé­rab­lement (20) ». Une autre étude réalisée dans les années 1960 montre que les sévices phy­si­ques ont joué un rôle dans l’écla­tement de 40% des maria­ges ouvriers, et dans 20% des maria­ges petits-bour­geois (21).

Il existe de nom­breu­ses autres différ­ences - qui sont par­fois moins quan­ti­fia­bles - entre les famil­les de clas­ses diver­ses. L’étude de Lillian Rubin est par­ti­cu­liè­rement utile dans ce domaine. Elle décrit l’étr­oit­esse des condi­tions de vie de la classe ouvrière, et la façon dont le tra­vail manuel en par­ti­cu­lier détruit la socia­bi­lité de la famille. Les cou­ples d’ouvriers entre­tien­nent peu de rela­tions socia­les en dehors de la maison ; ils invi­tent rare­ment des gens extérieurs à la famille ; ils com­mu­ni­quent peu sur le plan verbal. « Les per­son­nes que j’ai ren­contrées m’ont fréqu­emment parlé de leurs parents, spéc­ia­lement de leurs pères, qui étaient taci­tur­nes et ne rép­ondaient pas à leurs ques­tions (22). » Coincés dans des bou­lots sans avenir, les parents ont sou­vent peu d’estime pour eux-mêmes. Même s’ils veu­lent que leurs enfants mènent une vie meilleure, ils atten­dent géné­ra­lement peu de choses de la vie. Sur le plan émoti­onnel, ces famil­les ten­dent à être peu com­mu­ni­ca­ti­ves, et trai­tent par­fois leurs enfants avec rudesse et une extrême sévérité. L’étr­oit­esse de leur hori­zon se tra­duit par les trois qua­lités que ces femmes valo­ri­sent tou­jours chez leurs maris : « c’est un tra­vailleur cons­cien­cieux, il ne boit pas, il ne me bat pas (23) ». Les famil­les de la petite bour­geoi­sie ont ten­dance à être beau­coup plus ouver­tes ; elles abor­dent les ques­tions qui affec­tent chaque membre de la famille et il existe un climat plus libre. L’argent ne cons­ti­tue pas un pro­blème majeur - si les pères appar­te­nant à la petite-bour­geoi­sie sont pré­occupés par leur tra­vail, ils ne se refer­ment pas autant que les ouvriers. Tandis que les femmes de la classe ouvrière deman­dent à leurs maris de les « lais­ser » faire les choses, il existe beau­coup plus d’égalité, du moins en sur­face, à l’intérieur de la famille petite-bour­geoise - non parce qu’elle est néc­ess­ai­rement plus éga­lit­aire, mais « parce que l’idéo­logie de l’égalité y est plus for­te­ment affirmée (24) ».

Toutes ces caractér­is­tiques com­po­sent un por­trait de la famille ouvrière qui se révèle sou­vent cau­che­mar­des­que pour ses mem­bres. Malgré toutes les ten­ta­ti­ves de dépe­indre la famille comme une oasis de calme dans un monde vio­lent, dan­ge­reux et hos­tile, elle est sou­vent l’antre du mal­heur. Pourtant, malgré tout cela, les ouvriers conti­nuent à vivre en famille. L’ins­ti­tu­tion est cen­trale à la fois pour leur vie et pour le système capi­ta­liste. Pourquoi assume-t-elle une telle cen­tra­lité et une telle prépond­érance ?
Spécificité de la famille sous le capi­ta­lisme
La rép­onse n’est ni simple, ni évid­ente. La famille capi­ta­liste est une ins­ti­tu­tion unique. Elle diffère de toutes les autres formes de famille sur un point cen­tral : ce n’est pas une famille pro­duc­tive. Pendant la plus grande partie de l’his­toire humaine, il n’y avait pas de place pour une famille non pro­duc­tive ; la famille cons­ti­tuait le cadre à la fois de la pro­duc­tion et de la repro­duc­tion. Elle était éga­lement le centre de tous les éch­anges sociaux : tous les mem­bres ten­daient à par­ti­ci­per à la pro­duc­tion, à l’intérieur et à l’extérieur de la maison. Tel était le cas, par exem­ple, dans la société agri­cole bri­tan­ni­que jusqu’à la révo­lution indus­trielle.

Dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, la famille nuclé­aire se situe com­plè­tement à l’opposé du modèle antérieur. Les hommes et les femmes ne se marient plus sur la base de leurs talents indi­vi­duels : sur le fait de savoir si l’homme peut passer la char­rue dans un champ ou si la femme peut coudre. Tous les objets dont les ouvriers ont besoin pour vivre - nour­ri­ture, loge­ment, vêtements - peu­vent être achetés sous forme de mar­chan­di­ses et le sont géné­ra­lement. Ainsi la famille, loin d’être une unité où les mar­chan­di­ses sont pro­dui­tes, est deve­nue de plus en plus une unité de consom­ma­tion.
La maison fami­liale sera déjà pré­fab­riquéé (même si elle sera cons­tam­ment « améliorée » grâce à la déco­ration, au bri­co­lage, etc.). On fera ses cour­ses au super­mar­ché : la viande sera donc découpée et empa­quetée, le pois­son net­toyé, vendu sous forme de filets et accom­pa­gné d’une sauce, les légumes prêts à la cuis­son et le pain coupé en tran­ches. Des plats préparés auront seu­le­ment besoin de passer quel­ques minu­tes dans le four à micro-ondes. Dans une petite mino­rité de famil­les, on trou­vera des excep­tions à la règle : la femme cuira peut-être son propre pain, par exem­ple. Mais lors­que deux adul­tes tra­vaillent, la pres­sion rend de tels choix dif­fi­ci­les. Il est beau­coup pra­ti­que d’ache­ter de la nour­ri­ture qui éco­no­mise un temps précieux. Et les ali­ments sont sou­vent meilleur marché, grâce aux tech­ni­ques de la pro­duc­tion de masse et parce qu’ils contien­nent des ingrédients de qua­lité inféri­eure (25). De même, la grande majo­rité des femmes ne fabri­quent plus les vêtements de leurs enfants. Beaucoup savent tri­co­ter ou possèdent une machine à coudre, cer­tai­nes tra­vaillent à la maison et cou­sent pour leurs voi­sins, mais leur tra­vail est rare­ment le revenu prin­ci­pal de la famille et ne sert pas à en habiller tous les mem­bres. Il est beau­coup plus éco­no­mique et pra­ti­que d’ache­ter des vêtements pro­duits au Portugal ou à Taiwan que de les fabri­quer chez soi.
Il y a seu­le­ment deux cents ans, le rouet ou la que­nouille fai­saient partie du mobi­lier de toutes les fermes anglai­ses et de beau­coup de cot­ta­ges (26). Le dével­op­pement de la pro­duc­tion mar­chande a tota­le­ment changé la nature du tra­vail accom­pli à domi­cile.

Le moyen d’éch­apper à un monde sans pitié

Aujourd’hui, la famille n’a plus, au moins en sur­face, un rôle éco­no­mique appa­rent ou évident ; elle est sur­tout considérée comme le moyen d’éch­apper au monde. Le mariage et la famille n’ont plus de rap­port avec le tra­vail, mais avec l’amour roman­ti­que indi­vi­duel. Trouver « un mec réglo » et avoir des enfants, tel est, pour la plu­part des femmes, l’objec­tif de leur vie. Les acti­vités socia­les - tra­vail, loi­sirs de masse, édu­cation - se dér­oulent en dehors de la maison. La famille est le domaine du privé - en prin­cipe de l’amour et du bon­heur inti­mes, mais sou­vent le royaume de la souf­france et de la vio­lence privées, ou des espoirs déçus.
A cela vient s’ajou­ter une contra­dic­tion sup­plém­ent­aire lors­que la famille ne cor­res­pond pas à son image. C’est un havre de paix dans un monde sans pitié, mais aussi un enfer pour nombre de ses mem­bres. L’appa­rence extéri­eure de la famille diffère considé­rab­lement de sa réalité. Il est essen­tiel de le com­pren­dre si l’on veut saisir pour­quoi la famille conti­nue à exis­ter.
Son rôle éco­no­mique - différent de son rôle dans les sociétés de classe antéri­eures - est essen­tiel au bon fonc­tion­ne­ment du système capi­ta­liste. Et, en tant qu’ins­ti­tu­tion, la famille laisse peu de place à la liberté indi­vi­duelle. Son exis­tence ne dépend pas du fait que des hommes et des femmes tom­bent amou­reux, se marient et aient des enfants. C’est bien sûr la façon dont la plu­part des hommes et des femmes cons­ti­tuent leurs pro­pres famil­les. Mais toutes les pres­sions pour adop­ter ce modèle de com­por­te­ment - pres­sions exercées par les amis, les parents ou l’Etat lui-même - déc­oulent du rôle éco­no­mique cen­tral assumé par la famille.

La repro­duc­tion de la force de tra­vail

Ce rôle éco­no­mique cen­tral est la repro­duc­tion de la force de tra­vail pour la classe capi­ta­liste. La repro­duc­tion de la géné­ration sui­vante de tra­vailleurs est cru­ciale pour toutes les sociétés à tra­vers l’his­toire. La forme de la famille (de la repro­duc­tion) est donc tou­jours liée à la forme de pro­duc­tion. Dans L’Origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’Etat, Engels décrit ce lien : « D’un côté, la pro­duc­tion des moyens de sub­sis­tance, de la nour­ri­ture, de l’habille­ment, du loge­ment et des outils néc­ess­aires à cette pro­duc­tion ; de l’autre côté, la pro­duc­tion des êtres humains eux-mêmes, la pro­pa­ga­tion de l’espèce (27). »
La « pro­duc­tion d’êtres humains » est plus impor­tante aujourd’hui que jamais. La plu­part des tâches ménagères et les soins apportés aux enfants à la maison sont précisément liés à cette pro­duc­tion. La géné­ration prés­ente d’ouvriers est soi­gnée, nour­rie, habillée à l’intérieur de la famille, et elle béné­ficie de ser­vi­ces sexuels et per­son­nels. Encore plus impor­tant : la géné­ration sui­vante d’ouvriers est élevée dans le cadre fami­lial : c’est géné­ra­lement la mère qui apprend aux futurs tra­vailleurs à se débrouiller par eux-mêmes et ceux-ci sont l’objet de beau­coup d’atten­tions. Ce qui permet d’ali­men­ter cons­tam­ment le marché du tra­vail avec de jeunes ouvriers sains, qui sont socia­lisés et ont appris à accep­ter les valeurs idéo­lo­giques domi­nan­tes de différ­entes façons.

Tel est le véri­table béné­fice éco­no­mique de la famille pour le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Ce profit pro­vient à la fois du tra­vail non payé de la femme (et dans une moin­dre mesure de l’homme) à la maison, et du tra­vail sala­rié des hommes et des femmes à l’extérieur du foyer, tra­vail qui repro­duit la mar­chan­dise force de tra­vail. Au début des années 70, Kath Ennis sou­li­gna ce point mais en ajou­tant une res­tric­tion : « la plus value extraite par le patron ne pro­vient pas sim­ple­ment du tra­vail de l’homme qu’il emploie mais de la com­bi­nai­son entre le tra­vail de l’homme dans son entre­prise et celui de la femme à la maison (28) ».
Aujourd’hui, il est encore plus clair que le capi­ta­lisme repose à la fois sur le tra­vail payé de la femme en dehors du foyer et sur son tra­vail domes­ti­que non payé. Mais l’argu­ment fon­da­men­tal est juste : le tra­vail domes­ti­que des femmes contri­bue à la repro­duc­tion de la force de tra­vail et donc indi­rec­te­ment à la plus-value pro­duite par la classe capi­ta­liste, car il permet d’abais­ser la valeur de la force de tra­vail.
(suite de l’arti­cle de Lindsey German)

Travail domes­ti­que gra­tuit et bas salai­res

La bour­geoi­sie fixe le mon­tant des salai­res en par­tant de l’hypo­thèse qu’il existe un tra­vail domes­ti­que - et ce tra­vail existe bel et bien. En fait, le système sala­rié capi­ta­liste est fondé sur l’hypo­thèse que tous les indi­vi­dus de la société vivent dans des unités fami­lia­les. Cette hypo­thèse a des conséqu­ences fon­da­men­ta­les. Ceux qui ne vivent pas dans des unités fami­lia­les sont parmi les plus pau­vres : retraités, parents céli­bat­aires, etc. De plus, la classe capi­ta­liste a la pos­si­bi­lité de payer des salai­res plus bas (aux hommes et aux femmes) que si la famille n’exis­tait pas. Les bas salai­res des hommes sont fondés sur l’exis­tence de la famille pri­va­tisée. En tant que mar­chan­di­ses, les ouvriers mas­cu­lins n’ont pas besoin de payer direc­te­ment les frais de leur repro­duc­tion. Leurs femmes pré­parent leur nour­ri­ture, lavent leurs vêtements, effec­tuent les tâches ménagères et s’occu­pent des enfants. Ce tra­vail non rémunéré fait bais­ser les coûts de la repro­duc­tion dans la mesure où ces ser­vi­ces n’ont pas besoin d’être achetés direc­te­ment sur le marché (29). Paradoxalement, les femmes qui tra­vaillent ten­dent à rece­voir des salai­res encore plus bas, alors que leurs reve­nus (qui s’ajou­tent à ceux de leurs maris) sont néc­ess­aires pour ache­ter les biens consommés dans la maison.
Les salai­res des femmes sont éga­lement affectés par l’exis­tence de la famille. En général, les femmes gagnent entre 66 et 75 % du salaire moyen des hommes (30). Cela tient à plu­sieurs fac­teurs : temps par­tiel, niveau dans la hiér­archie, divi­sion sexuelle du tra­vail, etc.

Mais la raison prin­ci­pale pour laquelle les femmes ne tou­chent pas la même rému­nération que les hommes, à qua­li­fi­ca­tion égale, réside dans l’hypo­thèse tacite de l’exis­tence de la famille, et prés­up­pose donc que les femmes ont d’autres res­sour­ces que leurs pro­pres salai­res. Que beau­coup de femmes ne béné­ficient pas de cet appoint finan­cier, ou que leur paie soit vitale pour main­te­nir éco­no­miq­uement la famille n’entre pas en ligne de compte dans le calcul du salaire. La classe capi­ta­liste est très satis­faite de payer les femmes au coût de repro­duc­tion le plus bas. La struc­tu­ra­tion du tra­vail féminin par la famille ne touche pas seu­le­ment les salai­res. Les femmes cons­ti­tuent la grande majo­rité des sala­riés à temps par­tiel. Même lorsqu’elles tra­vaillent à temps com­plet, elles ten­dent à faire moins d’heures que les hommes qui tra­vaillent en dehors de la maison (31). Leurs heures et leurs condi­tions de tra­vail doi­vent pren­dre en compte leur tra­vail non payé à la maison, en par­ti­cu­lier l’édu­cation des enfants. Cela expli­que pro­ba­ble­ment pour­quoi les femmes sont plus sou­vent en arrêt mala­die que les hommes (32).

La famille : un sou­tien indis­pen­sa­ble

Bien que le rôle éco­no­mique cen­tral de la famille repose sur la repro­duc­tion de la force de tra­vail, ce n’est évid­emment pas son unique rôle. Elle a d’autres rôles éco­no­miques ainsi qu’un rôle idéo­lo­gique très impor­tant. Elle agit comme un système de sou­tien pour les mem­bres de la famille qui ne peu­vent pas vendre leur force de tra­vail ; une grande partie des per­son­nes mala­des, han­di­capées, des vieux et, de plus en plus, des jeunes. Le chômage des jeunes, les coupes opérées dans les allo­ca­tions et la crois­sance de l’absenté­isme sco­laire signi­fient que beau­coup d’ado­les­cents dép­endent matéri­el­lement de leur famille. Bien que beau­coup d’entre eux essayent de trou­ver des solu­tions alter­na­ti­ves, il en existe peu : ce dont tém­oigne le nombre crois­sant de jeunes sans-abri. Le com­mu­nity care (litté­ra­lement, les « soins assurés par la com­mu­nauté » ; ce terme désigne le système bri­tan­ni­que de soins et d’aide au niveau local, N.d.T.), euphém­isme délicat, signi­fie qu’un nombre crois­sant de mala­des, de per­son­nes âgées, de gens per­turbés men­ta­le­ment ou han­di­capés sont rejetés dans la famille pri­va­tisée.

Les wor­khou­ses du XIXe siècle (asiles où les pau­vres étaient obligés de tra­vailler, N.d.T.) ont dis­paru et il existe main­te­nant un grand nombre d’ins­ti­tu­tions (pri­sons, hôpitaux, asiles psy­chia­tri­ques, foyers d’enfants, écoles, collèges). Mais aujourd’hui une pres­sion cons­tante s’exerce pour réd­uire les dép­enses publi­ques qui finan­cent ces ins­ti­tu­tions. Cela se pro­duit au dét­riment de la famille ouvrière. Spécialement en temps de crise, la classe capi­ta­liste se concen­tre de plus en plus sur la repro­duc­tion pri­va­tisée. Le marché empiète de plus en plus sur les tâches tra­di­tion­nel­le­ment accom­plies par la famille - pro­ces­sus gra­duel qui a com­mencé avec le dével­op­pement du capi­ta­lisme lui-même.
La pro­duc­tion manu­fac­tu­rière de tex­ti­les a été la pre­mière indus­trie impor­tante. Progressivement, la pro­duc­tion de mar­chan­di­ses a pénétré tous les domai­nes de la vie, y com­pris de la vie sociale. C’est main­te­nant pres­que un truisme de considérer l’acte sexuel comme une mar­chan­dise, puisqu’il est acheté et vendu dans des vidéos, des maga­zi­nes pornos et à tra­vers la pros­ti­tu­tion.
La mar­chan­di­sa­tion des rela­tions socia­les
Cette rela­tion avec le marché s’étend et affecte tous les domai­nes de la vie, influant sur le destin de chaque membre de la famille : « La popu­la­tion ne compte plus sur l’orga­ni­sa­tion sociale, la famille, les amis, les voi­sins, la com­mu­nauté, les parents plus âgés, les enfants. Sauf quel­ques excep­tions, elle se pro­cure sur le marché (et uni­que­ment sur le marché) non seu­le­ment la nour­ri­ture, l’habille­ment et le loge­ment, mais aussi les loi­sirs, les dis­trac­tions, la sécurité, les soins donnés aux enfants, aux per­son­nes âgées, aux mala­des, aux han­di­capés. Progressivement ce sont non seu­le­ment les besoins matériels et les ser­vi­ces qui sont cana­lisés par le marché mais même les schémas émoti­onnels de la vie(33). » Ainsi la famille, alors qu’elle perd ses fonc­tions pro­duc­ti­ves, devient de plus en plus une unité de consom­ma­tion. Chaque domaine de la vie fami­liale se résume à un lien monét­aire. En tant qu’unité de consom­ma­tion, la famille est impor­tante pour le capi­ta­lisme de plu­sieurs façons. L’ato­mi­sa­tion de la vie fami­liale signi­fie la mul­ti­pli­ca­tion des mar­chan­di­ses. Les appa­reils élect­riques domes­ti­ques res­tent inac­tifs la plu­part du temps : les machi­nes à laver fonc­tion­nent au maxi­mum une heure par jour, les cui­si­nières deux heures, les magné­tos­copes ou les télé­visions quel­ques heures. On n’uti­lise sa voi­ture qu’une heure ou deux chaque jour, le reste du temps on la laisse dans un par­king ou un garage. Cependant 82 % des foyers ont une machine à laver, 34 % un sèche-linge, 32 % un magné­tos­cope et 66 % uti­li­sent régul­ièrement une voi­ture (34). Cette situa­tion n’a aucune jus­ti­fi­ca­tion ration­nelle. Elle rés­ulte uni­que­ment de la pro­pen­sion de la classe capi­ta­liste à accu­mu­ler.

Consommation et ato­mi­sa­tion

Le dével­op­pement de la famille en tant qu’unité de consom­ma­tion et sa des­truc­tion en tant qu’unité pro­duc­tive entraînent plu­sieurs conséqu­ences. Tout d’abord cela accroît le niveau de pro­duc­tion de mar­chan­di­ses. De plus en plus de domai­nes de la vie font partie de la pro­duc­tion. Même des acti­vités réservées à la famille sont trans­formées en « ser­vi­ces » : la livrai­son de nour­ri­ture à domi­cile, les soins apportés aux mala­des, les cours par­ti­cu­liers, le tra­vail social. Parallèlement à cette évo­lution, de plus en plus de gens sont poussés vers le marché du tra­vail. C’est par­ti­cu­liè­rement vrai des femmes. La trans­for­ma­tion de la famille à tra­vers les femmes dével­oppe « le besoin puis­sant, chez chaque membre de la famille, de dis­po­ser d’un revenu indép­endant. Il s’agit d’un des sen­ti­ments les plus forts sus­cités par la trans­for­ma­tion de la société en un immense marché pour le tra­vail et les mar­chan­di­ses, dans la mesure où la source du statut per­son­nel n’est plus la capa­cité de fabri­quer des choses mais sim­ple­ment de les ache­ter (35) ».
A son tour, ce pro­ces­sus mène à l’ato­mi­sa­tion et à l’iso­le­ment pour les différents mem­bres de la famille. Mais ce pro­ces­sus contient une contra­dic­tion interne : plus chaque indi­vidu s’ato­mise, plus l’ins­ti­tu­tion de la famille devient impor­tante pour la classe ouvrière. Pour le com­pren­dre, il faut se pen­cher sur la nature du tra­vail sous le capi­ta­lisme. Harry Braverman décrit la façon dont les tra­vailleurs considèrent que leur vie com­mence après la fin de leur journée de tra­vail : « Dans une société où la force de tra­vail est vendue et achetée, le temps de tra­vail se différ­encie de plus en plus du temps non tra­vaillé et s’y s’oppose ; le tra­vailleur accorde une impor­tance extra­or­di­naire à son temps "libre", tandis que le temps passé au boulot est considéré comme du temps perdu ou gâché. Le tra­vail cesse d’être une fonc­tion natu­relle (36). »
L’ouvrier devient com­plè­tement séparé du pro­duit de son tra­vail. Dans ce pro­ces­sus, que Marx nomme l’« alié­nation », le tra­vail est considéré comme « le sacri­fice de sa vie (…) la vie com­mence pour lui lors­que son acti­vité pro­fes­sion­nelle cesse, à table, au pub, au lit (37) ».
La famille ouvrière ne peut éch­apper à cette alié­nation. Seule l’abo­li­tion du tra­vail sala­rié et de l’exploi­ta­tion pourra y mettre fin. La famille ne peut offrir un refuge véri­table.
Au contraire, elle est l’endroit où se mani­fes­tent cer­tai­nes des ten­sions les plus ter­ri­bles de la vie ouvrière. Mais c’est aussi plus com­plexe que cela.

Changements dans le tra­vail et conséqu­ences sur la famille

Avec l’exten­sion de la pro­duc­tion de mar­chan­di­ses dans tous les domai­nes de la vie, la sépa­ration entre le tra­vail et la maison s’accen­tue. A l’usine, l’ouvrier sent qu’il ne contrôle plus ses condi­tions de tra­vail : il ne peut plus choi­sir ses tâches, ses horai­res de tra­vail sont rigi­des, il est soumis à une stricte sur­veillance, et le pro­duit de sa journée de tra­vail appar­tient à son patron. Parfois il peut se rév­olter contre cette situa­tion - orga­ni­ser une grève ou une autre forme de pro­tes­ta­tion qui abou­tit à ce que l’ouvrier acquière un peu de pou­voir de contrôle et de décision. Mais c’est l’excep­tion, pas la règle.
Le monde extérieur prend donc de l’impor­tance : il appa­raît comme le royaume de la liberté et du libre choix. Nous pou­vons choi­sir ce que nous dép­ensons avec nos salai­res : aller au cinéma, boire de l’alcool, ache­ter des vêtements ou aller assis­ter à un match de foot dans un stade. Nous pou­vons décider qui nous vou­lons épouser ou si nous désirons avoir des enfants. En réalité, ces choix sont pres­que tota­le­ment illu­soi­res. Il existe tel­le­ment de contrain­tes éco­no­miques dans cette société que les véri­tables choix sont com­plè­tement tri­viaux. Mais l’illu­sion du choix, de la liberté de décider la façon dont l’on mène sa vie, cette illu­sion est très puis­sante.

Dépendances mutuel­les

Dans de telles cir­cons­tan­ces, l’impor­tance idéo­lo­gique de la famille croît. L’iné­galité fait tota­le­ment partie du système, chacun obtient quel­que chose de différent de sa famille. Les enfants dép­endent de leurs parents pour leur sou­tien finan­cier et émoti­onnel ; la femme dép­endra sou­vent de son mari, au moins par­tiel­le­ment d’un point de vue finan­cier ; l’homme dépend de sa femme et de ses enfants sur le plan émoti­onnel. De plus, l’homme et la femme dép­endent de la famille pour acquérir un statut social : l’homme comme « chef de famille », la femme dans son rôle d’« épouse et de mère », censé être fon­da­men­tal.
La famille devient ainsi un but capi­tal pour l’ouvrier, mais elle ne lui four­nit aucun sou­la­ge­ment réel. Certaines fémin­istes prét­endent que c’est le cas : que la famille serait la source du pou­voir mas­cu­lin sous le capi­ta­lisme. Mais si la situa­tion de l’homme, pris indi­vi­duel­le­ment, est sou­vent meilleure que celle de la femme, il n’a aucun pou­voir. Les ouvriers mâles n’exer­cent aucun contrôle sur leur vie. Méconnaître cet aspect, c’est nier la réalité de la famille ouvrière. Loin d’être un lieu de pou­voir, la famille devient un mécan­isme de déf­ense pour protéger tous ses mem­bres. Ceci permet d’expli­quer pour­quoi elle a survécu. Comme Jane Humphries l’a sou­li­gné, la force et l’endu­rance de la famille sont par­tiel­le­ment dues à sa capa­cité de protéger les ouvriers et leur niveau de vie(38).
Le rôle éco­no­mique de la famille expli­que sa survie, du point de vue de la classe capi­ta­liste ; mais d’autres aspects de la famille expli­quent la vision posi­tive qu’en ont de nom­breux ouvriers. Encore une fois, la nature duelle de la famille signi­fie qu’elle ne peut jamais véri­tab­lement com­bler les atten­tes que l’on place en elle. Plus le monde extérieur enva­hit la famille, plus celle-ci devient un enfer et de moins en moins un havre de paix. Les ten­sions aug­men­tent en son sein. N’importe quelle épr­euve peut la réd­uire à un dos­sier sup­plém­ent­aire dans les tiroirs des ser­vi­ces sociaux.

Une inter­ven­tion crois­sante

C’est pour­quoi, malgré tous les dis­cours sur la liberté et le choix, l’his­toire du Capital a tou­jours été mar­quée par une longue suite d’inter­ven­tions dans la vie per­son­nelle et fami­liale - sou­vent à tra­vers l’action de l’Etat capi­ta­liste lui même : ensei­gne­ment obli­ga­toire, ser­vi­ces de santé et pres­ta­tions socia­les, rég­lem­en­tation du loge­ment, lois gou­ver­nant les rela­tions entre les mem­bres de la famille.
L’inter­ven­tion de l’Etat n’est pas nou­velle. Au XVIIIe et au XIXe siècles les lég­is­lateurs se sont livrés à de nom­breu­ses incur­sions dans la vie fami­liale. La loi pro­posée par Lord Hardwicke en 1753 sti­pu­lait que le mariage devait être entériné solen­nel­le­ment par l’Eglise d’Angleterre. La loi sur les pau­vres et les enfants illé­gi­times de 1832 tenta de dimi­nuer le nombre de nais­san­ces hors mariage, conséqu­ence par­tielle de la loi pré­céd­emment citée (39). L’avor­te­ment est devenu un crime sanc­tionné par le droit écrit (et non plus par le droit cou­tu­mier) en 1803 (40). Les années 1830, 1840 et 1850 ont vu éclore toute une série de lois concer­nant la famille, la loi sur les pau­vres et les lois pro­tec­tri­ces sur les usines étant seu­le­ment les plus impor­tan­tes. Au XIXe siècle les lois tentèrent de contrôler la sexua­lité en péna­lisant la pros­ti­tu­tion et l’homo­sexua­lité.
L’inter­ven­tion de l’Etat est appa­rue comme un élément cen­tral de la poli­ti­que bour­geoise sur la ques­tion de la famille autour de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, lors­que l’impor­tance de la famille pour le capi­ta­lisme appa­rut clai­re­ment avec l’exten­sion des pres­ta­tions socia­les. L’édu­cation des enfants fut par­tiel­le­ment retirée aux parents avec l’avè­nement de l’école uni­ver­selle et obli­ga­toire et la création d’ins­ti­tu­tions comme les tri­bu­naux pour enfants. Différents spéc­ial­istes employés par l’Etat jouèrent un rôle de conseil de plus en plus impor­tant pour orien­ter la famille. Ce dével­op­pement fut par­ti­cu­liè­rement marqué aux Etats-Unis, mais il se pro­dui­sit par­tout. En Grande-Bretagne, l’édu­cation élém­ent­aire fut intro­duite en 1870. Le gou­ver­ne­ment du Parti libéral, en 1906, consa­cra une partie rela­ti­ve­ment impor­tante du budget public à aider les per­son­nes âgées, les mala­des et les jeunes - tous ceux qui ne gagnaient pas leur vie. Une cer­taine forme d’assu­rance chômage fut aussi intro­duite. Ce fut la pre­mière appli­ca­tion du « filet de sécurité » de l’Etat-pro­vi­dence qui pou­vait récupérer ceux qui n’étaient pas pris en charge par la famille ou ne tou­chaient pas de salaire.
Depuis lors, des sommes crois­san­tes ont été dépensées pour ce qu’on appelle les « ser­vi­ces sociaux » ou les « pres­ta­tions socia­les », termes vagues. En 1986, les dép­enses gou­ver­ne­men­ta­les tota­les se mon­taient à 45% du pro­duit natio­nal brut - 10% de plus qu’en 1961 (41). Bien qu’une partie signi­fi­ca­tive de cette somme soit allouée à des postes comme le main­tien de l’ordre ou la déf­ense, cer­tai­nes par­ties des pres­ta­tions socia­les ont aug­menté mas­si­ve­ment. Par exem­ple, 47% des enfants de 3 et 4 ans étaient sco­la­risés en 1985 contre 15 % en 1966. Et alors que 51 000 places étaient dis­po­ni­bles dans les crèches ou les mater­nel­les avant 5 ans, il y en avait 609 000 de dis­po­ni­bles en 1985 (42).
Aujourd’hui, l’Etat est le prin­ci­pal employeur et four­nis­seur de ser­vi­ces autre­fois accom­plis par la famille, ou pas du tout. L’édu­cation publi­que est un trait majeur du capi­ta­lisme tardif : tous les enfants entre 5 et 16 ans doi­vent aller à l’école durant la journée entière ; un nombre crois­sant d’entre eux conti­nuent leurs études après. Cette édu­cation supéri­eure est géné­ra­lement encou­ragée. Et les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école avant seize ans sont l’objet de pour­sui­tes.
Mais l’inter­ven­tion de l’Etat dans l’édu­cation des enfants com­mence bien avant l’école. Avant la nais­sance, le système de pres­ta­tions socia­les inter­vient par l’intermédi­aire des tra­vailleurs sociaux et des ser­vi­ces de santé qui s’assu­rent qu’aucun des parents ne cons­ti­tue un danger pour l’autre, ou pour le futur enfant. La contra­cep­tion est gra­tuite ; l’avor­te­ment est assuré par l’Etat dans cer­tai­nes cir­cons­tan­ces ; la sté­ri­li­sation forcée et l’injec­tion du contra­cep­tif Depo Provera sont uti­lisées d’après des critères de classe pour limi­ter les nais­san­ces des mères considérées « inca­pa­bles ».

Après la nais­sance, la mère conti­nue à rece­voir des visi­tes des ser­vi­ces de santé et des pres­ta­tions de l’Etat pour l’aider à élever son enfant. Toutes sortes d’inter­ven­tions peu­vent être sou­te­nues par la force de la loi ; cer­tains vac­cins sont même obli­ga­toi­res. En fait, le monde de la santé et celui des ser­vi­ces sociaux s’imbri­quent considé­rab­lement. Les per­son­nes âgées sont admi­ses dans les hôpitaux si elles ne peu­vent pas se débrouiller seules ; les enfants sont placés dans des foyers si leurs parents les mal­trai­tent, ou ne s’en occu­pent pas cor­rec­te­ment ; cer­tai­nes lois impo­sent des critères mini­mums de santé dans les ins­ti­tu­tions de l’Etat, dans les entre­pri­ses, les maga­sins et les res­tau­rants. Les ser­vi­ces sociaux inter­vien­nent direc­te­ment pour com­pléter les reve­nus très bas d’une grande partie des pau­vres dans la société capi­ta­liste - chômeurs, retraités et très petits sala­riés.

Différentes aides de l’Etat empêchent des mil­lions de gens de mourir de faim ou de tomber dans la misère, bien qu’ils soient loin de rece­voir un revenu décent. Une étude qui ten­tait d’esti­mer les niveaux des pres­ta­tions socia­les en fonc­tion des res­sour­ces néc­ess­aires pour nour­rir, loger et habiller une famille de quatre per­son­nes a trouvé la tâche impos­si­ble. L’ali­men­ta­tion était insuf­fi­sante et les appa­reils ménagers impos­si­bles à rem­pla­cer (43). L’inter­ven­tion de l’Etat est l’équi­valent moderne de la loi sur les pau­vres ou de la cha­rité : elle permet aux plus pau­vres de sur­vi­vre, pas plus. L’inter­ven­tion de l’Etat s’étend au rôle des femmes dans les entre­pri­ses. La loi prévoit des congés mater­nité, un salaire égal pour une même qua­li­fi­ca­tion et la sup­pres­sion de toute dis­cri­mi­na­tion sexuelle. Ces dis­po­si­tions légales sont lamen­ta­ble­ment inef­fi­ca­ces, mais elles mon­trent qu’un effort spécial doit être fait pour intégrer les femmes dans la force de tra­vail du Capital. Il en est de même de toutes les « lois sur la famille », concer­nant le divorce, l’édu­cation des enfants ou les femmes bat­tues.

Les adver­sai­res de l’inter­ven­tion de l’Etat
Dans chaque domaine de la vie fami­liale, l’Etat inter­vient main­te­nant pour s’assu­rer que cer­tai­nes choses sont faites ou d’autres inter­di­tes. Cette inter­ven­tion sus­cite des contro­ver­ses. Les hommes de droite, qui croient au libre fonc­tion­ne­ment des forces du marché - et dimi­nuent dras­ti­que­ment les dép­enses publi­ques -, ont ten­dance à exiger une réd­uction sévère des pres­ta­tions fami­lia­les. Ferdinand Mount considère la famille comme le havre de l’inti­mité et s’oppose à toute inter­ven­tion extéri­eure : « ces foui­nes de fonc­tion­nai­res n’ont pas le droit d’impo­ser leur éch­elle per­son­nelle de prio­rités au reste de la société », écrit-il (44).
Pour lui, l’Etat ne peut qu’abou­tir à une dimi­nu­tion de la liberté, à une forme de « socia­lisme » d’Etat et aux agis­se­ments absur­des de la petite-bour­geoi­sie des tra­vailleurs sociaux. Selon Mount, la classe ouvrière est opposée à de telles mesu­res, et veille jalou­se­ment sur son inti­mité. Bien sûr, ses concep­tions ne sont pas par­tagées par tous les gens de droite. Une grande partie des conser­va­teurs pré­fèrent main­te­nir une cer­taine dose d’inter­ven­tion : faire avor­ter et sté­ri­liser les pau­vres et les « irres­pon­sa­bles » ; inter­ve­nir dans les cas fami­liaux les plus graves. Ils se lamen­tent sur les taux élevés de divorce et de nais­san­ces hors mariage dans les cou­ches « inféri­eures » de la classe ouvrière, et veu­lent que les ser­vi­ces sociaux y met­tent bon ordre. Un de ces auteurs dép­lore une situa­tion où « beau­coup trop de jeunes filles de la classe ouvrière, en par­ti­cu­lier, veu­lent jouir du statut de femme mariée, avec un lit double et un landau, et cher­chent à trou­ver un jeune homme qui puisse leur appor­ter ce statut (45). »
Dans la pra­ti­que, les poli­ti­ques gou­ver­ne­men­ta­les suc­ces­si­ves ont des­siné une évo­lution qui oscille entre une inter­ven­tion lourde pour réguler la vie des pau­vres et l’absence totale d’inter­ven­tion. Mais puis­que le rôle de l’Etat est main­te­nant aussi cru­cial et cen­tral pour le bon fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, ils n’ont pas une grande marge de manœuvre, en réalité. L’his­toire du capi­ta­lisme depuis la guerre l’a ample­ment dém­ontré.

Les besoins du Capital

La Seconde Guerre mon­diale et le long boom qui l’a suivie ont été des pér­iodes de quasi plein emploi. Dans les années 1950, le patro­nat man­quait de main-d’œuvre, et a fait venir des tra­vailleurs étr­angers et les femmes mariées sur le marché du tra­vail. L’Etat cher­chait à rég­lem­enter cette demande de tra­vailleurs ; dans le cas des femmes, en s’assu­rant que la famille reste une prio­rité - que les futurs tra­vailleurs ne soient pas négligés. Une grande partie de ces dép­enses pou­vaient être assurées par les parents, par exem­ple s’ils avaient les moyens d’ache­ter des appa­reils ménagers comme des aspi­ra­teurs ou des machi­nes à laver. Lorsque c’était impos­si­ble, l’Etat sub­ven­tion­nait direc­te­ment ces famil­les - même s’il ne le fai­sait pas tou­jours de bon cœur : le manque de crèches et d’écoles mater­nel­les pour les enfants de moins de 5 ans reflète les besoins impor­tants en main-d’œuvre et donc les coûts sala­riaux élevés qu’exige le bon fonc­tion­ne­ment de ces ins­ti­tu­tions.

En plus d’atti­rer de nou­vel­les cou­ches d’ouvriers sur le marché du tra­vail, les besoins du Capital ont imposé une aug­men­ta­tion du niveau de qua­li­fi­ca­tion, du moins pour une mino­rité du prolé­tariat. Ce rés­ultat a été obtenu en accrois­sant le budget de l’Education natio­nale et par­ti­cu­liè­rement de l’ensei­gne­ment supérieur (46). Une couche de tra­vailleurs hau­te­ment qua­li­fiés a pu être formée aux frais de l’Etat, ce qui a permis d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Les dép­enses de santé ont été conçues éga­lement pour garan­tir une force de tra­vail en bonne santé et donc plus pro­duc­tive.
Comme nous l’avons vu, ces deux caté­gories de dép­enses ont eu des impli­ca­tions considé­rables pour la famille. Elles sont aussi deve­nues des traits per­ma­nents, malgré les coupes dans les bud­gets publics de ces der­nières années. Les dép­enses publi­ques dans ces domai­nes conti­nuent à être élevées, et le mon­tant concerné empêche l’Etat de se dés­en­gager de la famille. Les intérêts directs de la classe capi­ta­liste, éga­lement, assu­rent un haut niveau d’inves­tis­se­ment.
Les dép­enses socia­les de l’Etat rem­plis­sent deux fonc­tions majeu­res : « Pendant une longue pér­iode le Capital avait l’impres­sion que les dép­enses socia­les pou­vaient satis­faire deux besoins simul­tanément : ache­ter le sou­tien de la classe ouvrière et en même temps aug­men­ter la pro­duc­ti­vité, afin que le coût d’une telle poli­ti­que ne pèse pas sur l’accu­mu­la­tion. De même que les salai­res ser­vent à la fois à repro­duire la force de tra­vail et à jus­ti­fier le far­deau du boulot aux yeux des ouvriers, l’élément du "salaire social" dans les dép­enses publi­ques a aug­menté à la fois la pro­duc­ti­vité de la force de tra­vail et fait croire aux ouvriers que la société s’occu­pait d’eux (47). » Ces deux aspects sont essen­tiels. Ils expli­quent les contrain­tes qui ont pesé sur les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs lorsqu’ils ont voulu tailler dans le salaire social - et pour­quoi les ouvriers déf­endent des ins­ti­tu­tions comme le National Health Service (Service natio­nal de santé). Ils mon­trent aussi le rôle cen­tral de l’inter­ven­tion de l’Etat pour conser­ver en vie la famille. Toutes les théories sur l’oppres­sion des femmes et la famille doi­vent pren­dre en compte cette contri­bu­tion posi­tive du système au main­tien de la famille. Pour le Capital, l’enjeu est simple : la famille privée doit conti­nuer à être le lieu de repro­duc­tion de la force de tra­vail.

* Tous les inter­ti­tres ont été ajoutés par le tra­duc­teur (N.d.T.).

Notes

1. Lillian Rubin, World of Pains, New York, 1976, p. 41.
2. Social Trends 1988.
3. General Household Survey 1983.
4. Social Trends 1988.
5. Voir Jonathan Bradshaw et Jane Morgan, « Budgeting on Benefit » in New Society, 6 mars 1987.
6. Cité dans Kirsty Milne, « Why women are still paid less », in New Society, 3 avril 1987.
7. Bradshaw et Morgan, in New Society, 6 mars 1987.
8. Le nombre de cartes de crédit a explosé au cours des der­nières années, avec 12,1 mil­lions de cartes Visa et 9,8 mil­lions de cartes Access à la fin de 1986. A com­pa­rer avec les 3 mil­lions pour cha­cune de ces cartes à la fin de 1975. La dette totale du crédit à la consom­ma­tion s’élevait à 31 mil­liards de livres (Social Trends 1988).
9. Social Trends 1988.
10. Jean Renvoize, Web of Violence, Londres, 1978, pp. 113-124.
11. Renvoize, op. cit., p. 50
12. Renvoize, op. cit., p. 40.
13. Renvoize, op. cit., p. 32.
14. Renvoize, op. cit., p. 171.
15. Cité dans Lindsey German, « Child Abuse » in Socialist Worker Review, Londres, n° 112, sep­tem­bre 1988.
16. Rubin, op. cit., p. 30.
17. Rubin, op. cit., cha­pi­tre 9.
18. Social Trends 1988. La ten­dance est simi­laire aux Etats-Unis où, sui­vant le Bureau du recen­se­ment, en 1985, le nombre de ceux qui gagnent moins de 20 000 dol­lars est passé de 30,7 % en 1972 à 34 % à 1985 ; tandis que ceux qui gagnaient plus de 50 000 dol­lars est passé de 16,5 à 18,3 % (Democratic Left, volume XV, n° 4, sep­tem­bre-octo­bre 1987)
19. A.J. Bradshaw, Public Policy and Family Life, Londres, 1980, p. 23/
20. Renvoize, op. cit., p. 171.
21. Etude menée par Levinger, cité in Renvoize, p. 23.
22. Rubin, op. cit., p. 36.
23. Rubin, op. cit., p. 93.
24. Rubin, op. cit., p. 97.
25. Une nour­ri­ture de qua­lité devient de plus en plus l’apa­nage des clas­ses moyen­nes, tandis que la classe ouvrière est sou­vent piégée dans une ali­men­ta­tion mau­vaise à cause de son prix rela­ti­ve­ment bas ; par exem­ple, le prix du pain blanc en tran­ches représ­ente la moitié du pain de cam­pa­gne.
26. Pinchbeck, op. cit., p. 133.
27. Engels, L’Origine de la famille, de la pro­priété et de l’Etat, pré­face à la pre­mière édition (Texte tra­duit par nos soins, N.d.T.).
28. Kath Ennis, « Women’s Consciousness », in International Socialism, Londres, pre­mière série, N° 68, avril 1974.
29. Les com­pa­gnies d’assu­ran­ces ont estimé ce qu’une « épouse » coûterait sur le marché si toutes ses fonc­tions étaient achetées à titre de ser­vi­ces. Le prix à payer représ­en­terait, chaque semaine, le double du salaire moyen mas­cu­lin. Cela donne une assez bonne idée de la véri­table valeur éco­no­mique du tra­vail non payé des femmes .
30. New Earnings Survey, 1986, Department of Employment, Londres.
31. New Earnings Survey 1986. Cependant ce n’est pas aussi simple. 49 % des employés mas­cu­lins et 59,7 % des employées tra­vaillent entre 36 et 40 heures. Mais tandis que 23,6 % des hommes tra­vaillent de 40 à 48 heures par semaine et 15,6 % des hommes tra­vaillent plus de 48 heures par semaine, c’est le cas res­pec­ti­ve­ment de seu­le­ment 8,3 % et 1,8 % des femmes. Un autre son­dage sou­li­gne que les hommes dont les femmes tra­vaillent à plein temps tra­vaillent moins que ceux dont les femmes tra­vaillent à temps par­tiel (Martin et Roberts, op. cit., cha­pi­tre 4).
32. Social Trends 1988.
33. Harry Braverman, Labour and Monopoly Capital, New York 1974, p. 276. (Traduit en français par D. Letellier et S. Niemetz, Maspero, 1976, sous le titre Travail et capi­ta­lisme mono­po­liste. Les pas­sa­ges cités ici ont été tra­duits par mes soins (N.d.T.) )
34. Social Trends 1988.
35. Braverman, op. cit., p. 276.
36. Braverman, op. cit., p. 278.
37. Karl Marx, Travail sala­rié et capi­tal (tra­duit par nos soins, N.d.T.).
38. Humphries, in Amsden p. 140.
39. Gittins, Family in Question, pp. 82-83.
40. Gittins, op. cit., p. 101.
41. Social Trends 1987.
42. Social Trends 1987.
43. Jonathan Bradshaw et Jane Morgan, « Budgeting on bene­fit : the consul­ta­tion of fami­lies on social secu­rity » (Family Policy Studies Centre 1987).
44. Mount, op. cit., p. 172.
45. Brayshaw, op. cit., p. 16.
46. Voir Chris Harman, Explaining the Crisis, Bookmarks, Londres, 1984, p. 105.
47. Harman, op. cit., p. 106.

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