mardi 14 mai 2013

Idéologie et fonctionnement d’ATTAC


Idéologie

et fonctionnement d’ATTAC


Par Nicolas (du Cercle social)


Le Cercle social a entamé l’étude critique d’ATTAC et du néo-réformisme par l’analyse du livre publié par cette association sur les paradis fiscaux. Ce premier article analysait la lutte contre les paradis fiscaux en termes de lutte des Etats pour le contrôle de la masse fiscale globale, et la position néo-réformiste comme une idéologie liée au capitalisme d’économie mixte, au renforcement du rôle de l’Etat dans l’économie. Ce premier article insistait également sur le fait que la globalisation s’appuyait en même temps sur la multiplication du nombre d’Etats territoriaux et sur la mise en place d’un Etat mondial, sans qu’il y ait contradiction entre les deux. Du même coup, la position d’ATTAC apparaissait comme ambiguë, pouvant à la fois être interprétée comme souverainiste ou au contraire liée à la mise en place de cet Etat mondial. Mais la caractérisation restait floue, et l’article péchait par son schématisme. Il apparaissait nécessaire, pour approfondir cette question, de se pencher plus en détail sur l’idéologie et le fonctionnement de l’Association pour la taxation des transaction financières pour l’aide aux citoyens.



La nécessaire taxation des transactions financières
D'un programme d'abord limité à la propagande en faveur de la « taxe Tobin », ATTAC a évolué, puisque son champ d'investigation s'est considérablement diversifié, débordant largement en dehors des strictes questions économiques. On ne peut néanmoins entreprendre une critique d’ATTAC sans l’évoquer. La taxe Tobin a pour objectif de limiter les transactions de devises très rapides, à but purement spéculatif, facilitées par les réseaux informatiques qui permettent des échanges d'une place financière à l'autre, en un temps record (1). La taxation rend l'opération moins lucrative, donc décourage potentiellement les spéculateurs. Après la crise asiatique, provoquée par la spéculation sur les monnaies asiatiques, et les appels à la stabilisation du système émanant de financiers réputés comme Georges Soros, une telle taxation constituerait vraisemblablement une bonne protection du système monétaire international et limiterait les effets désastreux des krachs boursiers. Il s'agit effectivement d'une réforme du système capitaliste, destinée à le stabiliser et à lui permettre de durer. Il n'y a rien de scandaleux pour la gauche mondiale à se poser en avant-garde de cette réforme. Le seul scandale, ce serait d'essayer d'y voir quoi que ce soit de révolutionnaire. La parabole du « grain de sable », selon laquelle la taxe Tobin serait un grain de sable dans le système bien huilé du capitalisme financier, paraît bien naïve.
Cela ne veut pas dire que la taxe Tobin va de soi et qu'elle va s'imposer naturellement, sans heurt et sans remous. Elle trouve ses détracteurs naturels dans les spéculateurs, les fonds de pension, les banques et places boursières, les aventuriers de la finance, tous ceux qui espèrent faire des profits faciles et immédiats sur les échanges de devises. Or, ces adversaires ont la dent dure, car, précisément, ils sont très riches. Avec cet argent, ils peuvent acheter plein de choses utiles pour se défendre : des journaux, des politiciens, des idéologues, des gouvernements. D'un autre côté, il y a un certain nombre de partisans naturels ou potentiels, à commencer par tous ceux qui ont fondé leur fortune sur le long terme, les valeurs sûres, et surtout, ceux qui pourraient être amenés un jour ou l'autre à gérer la manne financière de la taxe, à y prélever la quote-part qui assurera leur train de vie somptuaire : les politiques et les technocrates de tous poils.
Pour l'instant, l'opposition est encore forte, mais le lobby Tobin est puissant et organisé au sein de la gauche mondiale, qui trouve là le moyen de retrouver sa position idéologique de jadis, lors de l'ère bénite du keynésianisme et de l'Etat providence. On ne peut pas encore dire aujourd'hui si la taxe Tobin va, sous une forme ou une autre, voir le jour, mais on peut lui accorder le bénéfice du probable. Probable, parce que le capitalisme, même lorsqu'il se veut libéral, ne s'est jamais laissé intimider longtemps par les rodomontades de quelques spéculateurs qui, au nom des principes du capital, mettaient en danger sa survie à long terme. Depuis que le capitalisme existe, il a toujours confié à l'Etat le rôle de stabilisateur du système. Il n'a aucune raison de ne pas reproduire aujourd'hui à l'échelle mondiale ce qu'il a fait jadis à l'échelle nationale. C'est d'ailleurs exactement ce qu'il a fait depuis 1945, en multipliant les institutions internationales destinées à stabiliser le système, processus accéléré depuis une dizaine d'années, c'est-à-dire depuis qu'il n'existe plus qu'un seul modèle dominant de capitalisme.

La composition d'ATTAC et ses liens avec la gauche gouvernementale
Quel rôle peut jouer une association comme ATTAC dans ce processus ? Pour l'expliquer, il faut d'abord mener la critique un peu plus loin, en expliquant ce qu’est réellement ATTAC. L'association revendique 27 000 adhérents. S'il existe sans doute des analyses sociologiques pour mieux les cerner, je n'ai pas pu m'en procurer et ne rentrerai donc pas dans cet aspect des choses(2). Le nombre d'adhérents ne nous dit pas le nombre réel de militants, de personnes investies dans la vie de l'association. Au vu du nombre des comités locaux, on peut présager que ce nombre est relativement important. Les conférences et rencontres avec des auteurs amènent un certain monde, c'est indéniable. Mais, il faut relativiser ce nombre au regard de celui des adhérents des partis politiques de gauche. C'est trois fois moins que le PCF encore aujourd'hui, et sans comparaison possible avec ce qu'il a été jadis. Il faut remarquer la difficulté du décompte des adhérents, en raison de l'adhésion directe d'organisations, notamment syndicales. En toute bonne logique, on devrait par exemple compter les syndiqués du SUD — syndicat qui fait partie des fondateurs — comme membres d'ATTAC, ce qui gonflerait immédiatement le score final. Les chiffres ne donnent sans doute que le nombre d'adhérents directs à titre personnel. Cela ne préjuge pas des adhésions multiples, un même individu pouvant être militant d'un syndicat membre et adhérent direct. Il existe donc surtout une galaxie ATTAC, fédérée autour de noyaux d'organisation dans chaque localité. Quant au succès d'ATTAC, il n'existe que relativement à la rapidité de croissance, au sortir d'une longue période de morosité politique. A strictement parler, ATTAC est donc une petite organisation à l'échelle de la gauche, mais elle s'est remarquablement inscrite dans ses réseaux.
Sur le lien avec les partis politiques, il faut signaler une décision du Conseil d'administration intitulée « ATTAC et le politique » (3). Le texte précise : « Les adhésions des structures politiques locales des partis ou des structures politiques locales ne seront plus acceptées à compter du 10 juillet 2000. Celles d'entre elles qui ont déjà effectué cette démarche ne sont pas concernées et restent adhérentes de l'association. » Autrement dit, dans un certain nombre de localités, des sections de partis politiques font partie d'ATTAC. Quels partis ? Le texte ne le dit pas, mais on peut penser qu'il s'agit des même qui fournissent des membres aux coordinations d'élus locaux, c'est-à-dire le PS, le PCF et les Verts. Nombreux sont les élus locaux qui ne dédaignent pas les réunions d'ATTAC en cette période d'élections municipales. A Angoulême (Charente), par exemple, le député PS, candidat à la mairie, est également membre d'ATTAC et participe effectivement aux réunions. Cherche-t-il à se réconcilier avec la gauche associative locale, en froid avec le PS sur la question des sans-papiers ? On trouve aussi dans les textes d’ATTAC des illusions presque comiques sur le rôle de la classe politique. Un exemple parmi d’autres, issu d’un compte  rendu d’une réunion d’ATTAC - Paris XIIIe : « Pour ce qui concerne les négociations de l'OMC, nos députés sont comme nous : exclus du débat comme tous les citoyens, ils devraient se sentir interpellés voire alarmés par l'absence totale de démocratie dans le processus de négociation. » Pauvres députés victimes de l’exclusion !
A l'inverse, malgré son impact médiatique, ATTAC ne cherche pas à créer des listes électorales, et recommande à ses adhérents de ne pas se servir de leur appartenance à l'association comme argument électoral. ATTAC se considère en effet comme une association et non comme un Parti politique, et surtout, comme une forme de contre-pouvoir « citoyen ». Mais cette position lui évite surtout de se poser en concurrente des partis politiques de la gauche gouvernementale, ou de risquer d'opposer publiquement deux candidats membres de l'association. Elle constitue à la fois une force vive en relais de partis dont la capacité militante est moribonde, et une forme de liant pour la gauche « plurielle ».
Effectivement, ATTAC est un conglomérat d'organisations, de collectivités territoriales et d'adhérents directs. L'adhésion des collectivités territoriales est sans doute l'un des aspects les plus révélateurs – et les plus choquants – d'ATTAC. Qu'une ville, un département ou même une région adhère à une association dont l'objet est essentiellement politique ne lasse pas de surprendre. La contribution est d'ailleurs fort modique, puisque le montant de l'adhésion s'élève à 1000 F pour les collectivités. Mais, de fait, elle rend chaque habitant de la collectivité adhérent d'ATTAC, le plus souvent sans le savoir. Ces collectivités sont le plus souvent socialistes (comme Villeneuve-d'Ascq, dans le Nord) ou communistes (comme la région Limousin), ce qui en dit long sur le degré d'imbrication d'ATTAC avec les partis de la gauche gouvernementale. Il serait intéressant de vérifier en détail la politique de chacune des collectivités concernées. On peut citer, par exemple, le cas de Parthenay (Deux-Sèvres), où un conflit a opposé le maire socialiste et les « emplois-jeunes » de la ville, auxquels était refusée une couverture sociale complète. La politique municipale n'est pas toujours à la hauteur des beaux idéaux d'ATTAC. Cette question de l’accord entre la politique municipale et l’adhésion à ATTAC est un sujet d’interrogation pour certains membres de l’association, si l’on en croit les conclusions de l’université d’été 2000. Mais, à l’heure actuelle, il ne semble pas qu’une ville ait été exclue pour sa politique antisociale.
Quel mal y a-t-il pour une organisation réformiste à être liée à la gauche gouvernementale ? Bien évidemment, l'objectif d'ATTAC est d'obtenir l'inscription dans la loi des mesures économiques qu'elle préconise. Dans ces conditions, des relais politiques et parlementaires lui sont indispensables. Mais il existe une contradiction entre ce dévolu jeté sur la gauche et les objectifs même d'ATTAC. Quel est le gouvernement qui participe à la mise en place des organes internationaux de la globalisation capitaliste ? Quel est le gouvernement qui ouvre au capital privé les « services publics » ? Quel est le gouvernement qui autorise les OGM ? C'est le gouvernement PS-PCF-PRG-MDC-Verts. Les mêmes partis qui fournissent des membres au comité ATTAC de l'assemblée nationale, qui fournissent des élus et des collectivités territoriales... Même si on accepte ATTAC telle qu'elle est, c'est-à-dire réformiste, on ne peut qu'être interloqué-e par la contradiction entre ses objectifs officiels et la politique des partis politiques auxquels elle est liée.

ATTAC est-elle chauvine ?
On vient de mentionner le MDC, puisque son numéro 2, Georges Sarre, est effectivement membre de la coordination des élus ATTAC à l'Assemblée nationale. Le Mouvement des citoyens est un Parti souverainiste, au discours patriotique prononcé, lié par la personne de son chef Jean-Pierre Chevènement au naasisme syrien ou irakien, et qui oscille depuis sa scission avec le PS entre rester dans le giron de la gauche ou former un front souverainiste avec le RPF de Charles Pasqua. On peut sans hésitation le qualifier de chauvin. C'est une épithète qui a souvent été accolée à ATTAC, en raison de son anti-américanisme et de son protectionnisme. La réalité est plus complexe.
A la marge d'ATTAC, on ne peut oublier de mentionner l'appel signé par 476 parlementaires de différents pays européens, sur l'initiative du socialiste Yann Gallut, en faveur de la taxe Tobin. Hasard de l'ordre alphabétique, le deuxième nom dans la liste des signataires se trouve être William Abitbol, ancien activiste d'extrême droite et aujourd'hui conseiller de Charles Pasqua. Signe des temps, il se trouve ainsi au côtés d'Alain Krivine, dont la Ligue communiste fut jadis dissoute pour avoir empêché manu militari la tenue d'un meeting d'Ordre nouveau, dont William Abitbol était membre... On ne saurait mieux illustrer le rapprochement entre « nationalistes » de droite et de gauche autour de «l'antimondialisation».
Pourtant, ATTAC se défend vigoureusement de l'accusation de chauvinisme. Son argument majeur est le caractère international de son action. En effet, l'association a essaimé dans de nombreux pays et entretient des liens étroits avec d'autres réseaux « anti-mondialisation ». Elle n'est pas à proprement parler anti-américaine, puisqu'elle collabore avec des organisations et des syndicats américains, et elle n'est pas non plus protectionniste au sens classique du terme. Ces arguments sont également ceux qui ont été employés par José Bové et la Confédération paysanne (syndicat qui fait partie des fondateurs d'ATTAC). Pourtant, le discours du syndicat agricole sur la souveraineté alimentaire, volontiers repris par ATTAC, n'est pas exempt de protectionnisme. Et malgré la mise au point de José Bové, l'anti-américanisme a joué une part non-négligeable dans le succès de l'opération de Millau.
Ces quelques exemples montrent, sans avoir besoin de les multiplier, que le positionnement d'ATTAC n'est pas facile à caractériser. Mais vouloir opposer souverainisme et internationalisme repose sur des conceptions fausses de l'un et de l'autre. Le souverainisme n'est pas un nationalisme agressif et raciste, mais une forme de «libération nationale» qui considère la France comme une nation opprimée par l'impérialisme américain. Il s'appuie donc assez facilement sur un discours de gauche. L'internationalisme n'a été conçu, au XXe siècle, que comme une solidarité avec les peuples en lutte ou avec les luttes qui se déroulent dans d'autres pays, et non comme une union mondiale des luttes (ce que nous appelons mondialisme).
Ces différences de vision, masquées par une volonté unificatrice qui évite de trancher sur le fond, reflètent une convergence provisoire entre deux intérêts, face à un ennemi commun, le capitalisme libéral des transnationales. D'un côté, les petites et moyennes entreprises, les fonctionnaires et salariés des entreprises publiques privatisables peuvent se sentir menacés par la globalisation et la logique libérale. ATTAC peut constituer pour eux une forme de manifestation de leur crainte, même si elle s'exprime d'une manière confuse et qu'elle mélange les intérêts des petits patrons et ceux de leurs salariés. Pour ceux-là, le souverainisme et le protectionnisme peuvent apparaître comme des solutions. Mais il ne semble pas qu’ils soient majoritaires dans ATTAC.
De l'autre côté, il y a le phénomène évoqué plus haut : la taxation des transactions financières constitue l'un des éléments possibles dans la mise en place de la «gouvernance globale», c'est-à-dire de l'Etat mondial superposé aux Etats nationaux. Or, pour cette autre tendance, ATTAC et le mouvement antimondialisation constituent un levier puissant : ils doivent exercer une pression sur les capitalistes privés en leur montrant la fragilité du système. Surfer sur l'anticapitalisme est donc une stratégie parfaitement adaptée, tant que cet anticapitalisme se limite à mettre en avant l'inéluctabilité de la gouvernance globale. Le souverainisme leur est profondément étranger. Si le souverainisme et le nationalisme sont effectivement hostiles à la «mondialisation», la tendance à la gouvernance globale constitue au contraire l'aile la plus avancée de la globalisation.
Dans cette tendance, on peut par exemple ranger Jacques Capdevielle, directeur de recherche au Centre d'étude de la vie politique française, qui se fonde sur la pensée d’Habermas pour développer une véritable stratégie du dépassement de l’Etat-nation. Pour lui, celui-ci est passe par la « prise de conscience d’une solidarité cosmopolitique ». Les partis politiques sont trop sclérosés pour en prendre l’initiative. 

C’est donc aux mouvements sociaux de porter cette idée : « Il leur faut créer cet espace européen de façon programmatique, en poursuivant un double but : créer une Europe sociale, et faire en sorte qu’elle jette tout son poids dans la balance du cosmopolitisme(4). » De même, dans un texte émaillé de réminiscences marxistes-léninistes, Samin Amir propose d'œuvrer à « la construction d’un monde pluricentrique non néo-impérialiste ». Il trace clairement le programme politique :
« Mais il y a aussi le besoin de définir les éléments d’un internationalisme populaire capable de donner aux luttes sociales une portée mondialiste, et par là de contribuer positivement à l’élaboration d’une autre mondialisation que celle proposée par le libéralisme. A la fois défendre l’autonomie des nations, élargir l’espace de son déploiement, et éviter l’enfermement dans les impasses du nationalisme chauvin définit le cadre des alternatives à développer. Le niveau régional est sans doute ici celui qui permet le moins difficilement cette construction nécessaire, qu’il s’agisse du panafricanisme, de l’unité arabe, du front latino-américain ou de la construction européenne en lui donnant un contenu social progressiste et d’autres projets régionaux. Le niveau mondial ne doit pas pour autant être négligé. Les batailles sont ici à mener sur différents plans. Sur celui de la politique, l’objectif ne saurait être autre que le combat contre l’hégémonisme américain et son arrogance militaire. Dans cette perspective, une relance du rôle et des fonctions de l’ONU pourrait constituer l’un des objectifs communs des luttes des forces politiques démocratiques opérant à l’échelle mondiale(5). »
 Respect des Etats-nations, constructions de blocs continentaux, lutte contre l’impérialisme américain, réforme des institutions mondiales :voilà qui caractérise assez bien l’orientation générale d’ATTAC et du néo-réformisme de la gauche mondiale. Dans cette perspective, on ne peut parler  de mouvement anti-mondialisation, mais d’aile gauche de la globalisation. ATTAC est donc à la confluence de deux tendances, et son apparente indécision sur la question nationale est le produit de cette contradiction. Mais comme on le verra plus loin, le fonctionnement figé de l'association empêche cette contradiction d’apparaître de manière trop flagrante pour l’instant.

ATTAC et le christianisme
Parmi les membres fondateurs d'ATTAC, on trouve des revues catholiques de gauche : Témoignage chrétien (dont le représentant, Bernard Ginisty, est membre du conseil d'administration), Golias, et des associations d'inspiration chrétienne comme Artisans du monde ou Droit au logement. Ils voisinent avec plusieurs associations laïques, et avec le courant laïque animé par Bruno Courcelle. En cela, ATTAC n 'est pas sans rappeler l'ancien Parti socialiste unifié, qui présentait cette même particularité de faire cohabiter chrétiens et anticléricaux. Il faut ajouter que certaines personnalités connues d'ATTAC ont une formation chrétienne, comme son vice-président François Dufour (issu de la Jeunesse agricole chrétienne) et même son symbole le plus médiatique, José Bové, qui ne cache pas son attachement à la pensée de l'anarchiste chrétien Jacques Ellul.
Témoignage chrétien est un monument historique de la gauche chrétienne, puisqu'elle puise ses racines dans la Résistance. Pendant longtemps, elle fut la voix officielle des catholiques de gauche. Golias, pour sa part, est née plus récemment, autour du théologien Christian Terras. Apparemment progressiste, très engagée contre les sectes et l'extrême droite, elle représente surtout une version réactualisée d'un gallicanisme violemment opposé au pape et à la hiérarchie, prônant un renforcement du pouvoir des paroisses et le mariage des prêtres, et plutôt hostile à l'œcuménisme.
Mais au-delà, le message d'ATTAC porte ses fruits au sein de l'Eglise catholique. Qu'on en juge par cet extrait issu du site Internet Catholink : «Surprise au Grand Conseil genevois, début septembre : une proposition de motion était lancée par plusieurs députés "sur la taxation des transactions financières". [...] Une idée qui avance aussi au sein des Églises : la Commission Tiers Monde de l'Église catholique (COTMEC) à Genève a en effet proposé que les revendications à la base de la taxe Tobin soient appuyées par les Églises dans le cadre de la Consultation œcuménique sur l'avenir social et économique de la Suisse»(6).
Ce n'est pas un cas isolé. Il faut rappeler le rapprochement entre la revendication d'ATTAC en faveur de l'annulation de la dette des pays du tiers-monde et la campagne « Jubilé 2000 » pour l'annulation de la dette des pays les plus pauvres, lancée directement par le Vatican et relayée par toutes les églises du monde. Dans les documents d’ATTAC, les références à la campagne Jubilé 2000 sont fréquentes, sans susciter de questions particulières. Il faut aussi remarquer que pas moins de vingt-quatre millions de signatures ont été recueillies sur la proposition d’annulation de la dette, sans susciter de réaction particulière de la part des institutions internationales. Sans doute l’Eglise catholique, apostolique et romaine n’est-elle pas considérée comme une agitatrice trop dangereuse… L'un des succès les plus paradoxaux de cette campagne, c'est d'avoir réussi à faire inscrire cette revendication au programme de la marche mondiale des femmes et surtout d'avoir fait mentionner expressément l'intitulé Jubilé 2000 dans l'appel. L'Eglise catholique au secours des droits des femmes...Ce pauvre Paul de Tarse ne doit pas jubiler !
La présence de chrétiens dans ATTAC ne peut pas être interprétée comme l'acte d'une poignée de croyants isolés et rejetés par leur hiérarchie – comme ce fut souvent le cas dans l'après-guerre – mais comme l'un des nombreux signes du rôle mondial aujourd'hui joué par l'Église catholique dans le monde, celui d'une nouvelle forme de social-démocratie, d'une puissante force réformiste. Cela ne signifie pas, loin de là, qu'il n'existe plus de tendance réactionnaire dans l’Église, mais il existe de manière généralisée un rapprochement entre social-démocratie et Eglise catholique. Le travail du Vatican en direction du tiers monde, son spectaculaire rapprochement avec Cuba contre les États-Unis, ses prises de position en faveur de la paix et son travail de diplomatie (notamment via la communauté San’Egidio) montrent à quel point cette convergence n'est pas fortuite. Le précédent président de l'Internationale socialiste, le Français Pierre Mauroy, était discrètement catholique. Son successeur, le Portugais António Guterres l'est ouvertement, et certains n'hésitent pas à lui prêter une proximité avec l'Opus Dei.

Le fonctionnement antidémocratique d'ATTAC

Le fonctionnement d'ATTAC repose sur un conseil de trente administrateurs, élus pour trois ans et rééligibles. Parmi ces 30 personnes, 12 seulement sont élues par l'assemblée générale des adhérents directs et 18 sont choisies parmi le Collège des fondateurs. Ce dernier est constitué de représentants des organisations syndicales et associations ayant participé à la création d'ATTAC, ainsi que de personnes cooptées (7).
A chaque réunion du conseil d'administration, une équipe dirigeante cooptée détient donc 60 % des voix. Autrement dit, même si une majorité d'adhérents souhaitait infléchir la ligne d'ATTAC dans un sens ou dans un autre, elle ne pourrait le faire statutairement sans se heurter à ce « sénat » chargé de veiller au maintien de l'association dans ses rails initiaux. Un tel fonctionnement est en totale contradiction avec le discours démocratique officiellement affiché. ATTAC se présente volontiers comme un mouvement d'éducation populaire, mais elle ne développe visiblement pas l'esprit critique de ses adhérents.
Pourquoi une telle disposition ? Officiellement, pour préserver la pluralité, c'est-à-dire éviter que l'une des composantes ne prenne le pas sur les autres : la confiance règne entre les fondateurs ! On peut également supposer d'autres intentions moins avouables. Se réserver le leadership intellectuel sur le mouvement, dans un système curieusement inspiré de la cooptation et des collèges universitaires ? C’est possible, car en dehors même de toute critique, le mouvement peut générer une dynamique interne, fondée sur le travail des militants les plus actifs, qui pourraient souhaiter prendre part dans les décisions concernant les associations. Décalque des bureaucraties politiques et syndicales ? Également possible. Les hommes et les femmes d'appareil ne sont pas nécessairement disposés, ni même simplement habitués à voir les militants intervenir dans la direction des affaires. Demander à des dirigeants syndicaux ou associatifs, et pire encore à des militants socialistes ou communistes d'avoir une culture de la démocratie serait une aimable naïveté. Éviter une infiltration, notamment par les gauchistes ? Probable. Des expériences répétées, notamment SOS Racisme et Ras l'Front pour ne citer que les plus récentes, ont montré la redoutable capacité des trotskistes à prendre place dans les réseaux associatifs mis en place par la gauche social-démocrate.
A titre d'hypothèse, on peut réfléchir sur la campagne quasi calomnieuse à l'encontre du député européen Alain Krivine, porte-parole de la LCR. Son abstention dans un vote sur un budget d'étude de faisabilité de la taxe Tobin au Parlement européen a été montée en épingle par la presse de gauche. Elle constitue un grief courant et un axe de cristallisation de la méfiance à l'encontre des militants de la LCR. Or, le député, qui s'est expliqué de cette abstention, n'a pas ménagé ses efforts en faveur d'ATTAC, dont il a constitué le comité au parlement européen. Mais les dirigeants du mouvement, et plus encore leurs amis de la gauche gouvernementale, n'ont probablement pas l'intention de couver les œufs du coucou trotskiste. On peut certainement en dire autant de la méfiance éprouvée à l'égard du groupe activiste Socialisme par en bas, qui ne ménage pourtant pas ses efforts pour se grimer en loyales jeunesses d'ATTAC(8). Cette méfiance anti-gauchiste est-elle exclusive des autres explications ? Probablement non. Est-ce une excuse valable pour un fonctionnement antidémocratique ? Qu’on se rassure. C’est la même association qui écrit : « Cela concerne tous les citoyens. L’habitude prise de négocier entre chefs et experts nous paraît être une perversion de l’idée de démocratie. C’est devenu une tradition de transformer le citoyen de base en spectateur passif de décisions qui se prennent sans lui et hors de lui. Il est clair que cette tradition relève d’un autoritarisme qui contredit toutes les évolutions historiques de participation citoyenne à la vie politique. » (Courriel d'information n° 168 - 15 septembre 2000). La participation citoyenne, est-ce transformer un adhérent de base en spectateur passif de décisions qui se prennent sans lui et hors de lui ?
Si on avait le moindre doute sur la réalité d’ATTAC, voici un morceau de bravoure extrait de La lettre d’ATTAC 45 (Numéro 2, 1er mars 2000) : « Les orientations nationales d’ATTAC : le 19 février dernier, la réunion des comités locaux à Saint-Denis a été l'occasion de fêter les 20 000 adhérents d'Attac. Deux fois plus que l'année dernière. Beaucoup d'adhésions sont arrivées après Seattle. Aujourd'hui, Attac est consultée régulièrement par le ministère des Finances et d'autres institutions gouvernementales. Devant un tel succès, le conseil d'administration d'Attac national a dû revoir son organisation. Le local trop étroit (un petit F2 parisien) n’est plus adapté, un déménagement est prévu dans les mois qui viennent. La gestion des adhésions a été confiée à une société privée basée en Picardie qui travaille déjà pour Greenpeace, la fondation Abbé Pierre, Témoignage chrétien, Libération, etc. Elle garantit la confidentialité du fichier et surtout un envoi régulier aux comités locaux des listings remis à jour. Cette sous-traitance permettra au siège d’Attac de consacrer plus de temps à l'une de ses priorités pour l'année en cours : la communication. »
Autrement dit, ATTAC est un brain-trust qui travaille pour le ministère des Finances, et qui, tout en dénonçant la logique néolibérale du tout-privé et de l’externalisation, se décharge de sa propre gestion associative au profit d’une entreprise privée ! Adhérents d’ATTAC, pour qui vous prend-on ?
Conclusion
Certains points abordés dans l’article, comme le lien entre Église catholique et social-démocratie, la mise en place d’un État mondial ou même simplement l’analyse mondialiste-révolutionnaire de l’État mériteraient d’être développés plus complètement, pour éviter une analyse trop schématique. Néanmoins, au terme de ce second volet de l’étude sur ATTAC, plusieurs contradictions apparaissent au sein de l’association :
§   La participation de la gauche gouvernementale entre en conflit avec les positions prônées par  ATTAC.
§   L’adhésion de collectivités territoriales dont la politique peut aller à l’encontre de ces mêmes positions du mouvement. ·Le souverainisme contre l’idée de « gouvernance mondiale ».
§   L’idéal démocratique des adhérent-e-s contre le fonctionnement figé et contrôlé depuis l’extérieur de l’association.
§   Confrontation entre les sociaux-démocrates et les différents courants trotskistes présents au sein d’ATTAC.
Nicolas (08/02/01)

(1)    Une bonne explication de ce phénomène dans la brochure « La sphère de circulation du capital », Échanges, 2001.
(2)    Une thèse de sociologie, rédigée par un adhérent d’ATTAC, est en cours sur ce sujet.
(3)     « ATTAC et le politique », disponible sur le site Internet www.attac.org.
(4)    Jacques Capdevielle, « Après l’Etat-nation, Portée et limites de l’apport habermassien pour penser la crise actuelle des modes de légitimation politique », www.attac.org.
(5)    Samin Amir, « L’autre Davos », www.attac.org. (15 janvier 1999).
(6)    Source : Catholink.
(7)    Pour le fonctionnement et les statuts d'ATTAC, voir Tout sur ATTAC, Mille et une nuits, 2000.
(8)    C'est l'objectif avoué de la nouvelle ligne politique de Socialisme par en bas, symbolisée par le changement de nom de leur journal, désormais nommé L'Étincelle.



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