jeudi 23 mai 2013

Grève générale et « trahisons »

EXTRÊME GAUCHE, LIBERTAIRES, GRÈVE GÉNÉRALE ET « TRAHISONS » :
VRAIS DÉBATS, ILLUSIONS ET FAUSSES POLÉMIQUES

Une polé­mique, relayée notam­ment par Libération et Le Monde, s’est engagée entre les orga­ni­sa­tions d’extrême gauche et liber­tai­res, d’un côté, et Lutte Ouvrière de l’autre, parce que ce groupe aurait refusé d’avan­cer le mot d’ordre de grève géné­rale au cours des der­nières grèves et qu’elle se serait opposée à la « démoc­ratie des man­dats » dans les AG ensei­gnan­tes.

Fétichisme des mots d’ordre

Cette polé­mique grou­pus­cu­laire n’a, en elle-même, guère d’intérêt. Par contre, elle est révé­lat­rice de cer­tai­nes impas­ses de l’ana­lyse révo­luti­onn­aire. Les grou­pes trots­kys­tes qui cri­ti­quent LO mani­fes­tent une nou­velle fois leur fétich­isme des mots d’ordre. Ces cou­rants pen­sent en effet, et ce depuis 1938, date de la réd­action du Programme de tran­si­tion, qu’il suffit d’avan­cer le bon mot d’ordre dans une AG, voire dans un jour­nal ou un tract tiré à quel­ques mil­liers d’exem­plai­res pour que les masses s’en empa­rent et pous­sent (1) les bureau­cra­ties syn­di­ca­les et/ou les partis réf­orm­istes à gauche. Certes, ils s’expri­ment rare­ment de façon aussi naïve ou aussi crue. Mais Ernest Mandel, théo­ricien de la Quatrième Internationale, n’a-t-il pas écrit : « La différ­ence entre une pér­iode calme et une phase pré-révo­luti­onn­aire ne pour­rait-elle pas se sur­mon­ter à tra­vers l’écho que pro­vo­que la lutte pour le contrôle ouvrier dans une usine impor­tante, une ville ou une région ? » Ce qu’il affirme à propos du contrôle ouvrier s’appli­que à qua­si­ment toutes les reven­di­ca­tions avancées par les grou­pes trots­kys­tes, qu’il s’agisse de l’ « abro­ga­tion de la Constitution de la Ve République » et de la convo­ca­tion d’une « Assemblée cons­ti­tuante » (ver­sion PT) au « plan d’urgence au ser­vice des tra­vailleurs » et à l’ « Etat bon marché » (LO) ou au « gou­ver­ne­ment anti­ca­pi­ta­liste » (LCR).

Illusions sur les syn­di­cats

D’autre part, les trots­kys­tes, voire les liber­tai­res, qui accu­sent LO de tra­hi­son (2), repor­tent sur ce petit groupe le même rai­son­ne­ment qu’ils ont tou­jours appli­qué aux grands syn­di­cats et partis de gauche, comme si ces orga­ni­sa­tions pou­vaient mener une autre poli­ti­que et comme si leurs mili­tants avaient d’énormes illu­sions sur leurs diri­geants.

Les trots­kys­tes ont du mal à admet­tre que l’on ne milite pas pen­dant des années au PCF ou à la CGT, pour ne pas parler de la CFDT, du PS ou de FO, parce que l’on croit que ces orga­ni­sa­tions vont faire la révo­lution ni même orga­ni­ser LA grève géné­rale qui don­nera le pou­voir à la gauche. On milite dans les syn­di­cats pour ce qu’ils offrent réel­lement : un milieu, des copains, une assu­rance (de plus en plus limitée) contre les licen­cie­ments, la pos­si­bi­lité de jouer un petit rôle dans les luttes, un moyen d’éch­apper par­tiel­le­ment à l’exploi­ta­tion capi­ta­liste (même un mandat syn­di­cal de 15 heures par mois est déjà une façon de souf­fler un peu), un moyen de s’affir­mer face à une hiér­archie tyran­ni­que ou mani­pu­la­trice, etc.

Et ce n’est pas très différent pour ceux qui sont actifs à la base, au PCF voire au PS : on y gagne des potes, une petite aura locale, éventu­el­lement quel­ques avan­ta­ges matériels limités si l’on se prés­ente aux élections muni­ci­pa­les, et on a l’impres­sion de faire quel­que chose (ce qui n’est pas tou­jours faux puisqu’on obtient par­fois des rés­ultats concrets), de ne pas se résigner ou bais­ser les bras face aux coups portés par le patro­nat et les partis de droite, de battre en brèche la morgue des flics, des édiles locaux, etc. Mais quand les partis de gauche arri­vent au pou­voir, alors ces mêmes mili­tants ont les pieds et les poings liés et, s’ils n’ont pas une âme de car­riér­istes (de toute façon les bonnes places sont très limitées), ils glis­sent pro­gres­si­ve­ment vers la démo­ra­li­sation, en atten­dant… la pro­chaine vic­toire de la droite qui leur donne un nou­veau coup de fouet. Et le cycle recom­mence.

Certes, les syn­di­cats et partis de gauche com­pren­nent aussi des indi­vi­dus qui se ser­vent (ou plutôt croient se servir) de ces orga­ni­sa­tions et n’ont guère d’illu­sions à leur égard. Ils ont besoin d’un cadre pour mili­ter et jugent ce cadre plus effi­cace, moins contrai­gnant que celui des petits grou­pes révo­luti­onn­aires. Mais com­bien sont-ils et sur­tout que font-ils de différent des autres ? Telle est la véri­table ques­tion. Pour ce qui concerne les accu­sa­tions concer­nant les manœuvres antidé­moc­ra­tiques de LO à l’intérieur des coor­di­na­tions d’ensei­gnants, là aussi les cri­ti­ques tom­bent à côté, ou plus exac­te­ment ne visent pas le pro­blème essen­tiel.

Fragilité des « prin­ci­pes »

Tout d’abord, il est assez amu­sant de voir l’extrême gauche cri­ti­quer LO pour son inter­ven­tion en milieu ensei­gnant après lui avoir repro­ché, pen­dant des années, de « dés­erter » ce milieu, de ne pas y faire un tra­vail syn­di­cal, etc. Les cri­ti­ques, aussi vio­len­tes soient-elles, que les grou­pes s’adres­sent entre eux se révèlent sou­vent super­fi­ciel­les. Cela vaut aussi pour LO qui, pen­dant des années, affir­mait qu’elle n’avait pas les forces suf­fi­san­tes pour inter­ve­nir en milieu ensei­gnant et qu’elle lais­sait à d’autres la « petite bour­geoi­sie » (pro­non­cez ces deux mots avec le maxi­mum de mépris, s’il vous plaît)… Or, depuis quel­ques années, elle s’y est inves­tie au point d’être un élément moteur dans les grèves, en par­ti­cu­lier dans la ban­lieue pari­sienne, alors qu’elle est restée un gros grou­pus­cule. Cela prouve, rétr­osp­ec­ti­vement, qu’elle compte un nombre bien plus signi­fi­ca­tif d’affreux petits-bour­geois dans ses rangs qu’elle ne vou­lait l’admet­tre.

Ce qui est présenté comme une ques­tion de prin­cipe (inter­ve­nir ou ne pas inter­ve­nir en milieu ensei­gnant) n’est en fait qu’une pure ques­tion d’oppor­tu­nité. Ceux qui pren­nent au sérieux cer­tains « prin­ci­pes » des grou­pes d’extrême gauche cons­ta­te­ront vite qu’ils en chan­gent assez aisément et se livrent à des tour­nants tac­ti­ques spec­ta­cu­lai­res sans la moin­dre expli­ca­tion, ce qui oblige leurs mili­tants à des contor­sions fréqu­entes et acro­ba­ti­ques.

Limites du fédé­ral­isme ?

D’autre part, le fait que LO, petit groupe, réuss­isse à avoir (d’après ses cri­ti­ques) une influence dis­pro­por­tionnée par rap­port à sa taille devrait faire réfléchir tous ceux qui s’oppo­sent, par prin­cipe, à la création d’orga­ni­sa­tions poli­ti­ques soli­des et cen­tra­lisées. On ne peut com­bat­tre une orien­ta­tion poli­ti­que erronée, voire cri­mi­nelle, qu’en s’en don­nant les moyens orga­ni­sa­tion­nels. A quoi sert de se lamen­ter sur les « magouilles » de LO ? On peut lire ainsi dans Le Monde liber­taire du 10 juillet un arti­cle inti­tulé « Luttes dans le XIIIe arron­dis­se­ment » : « Du côté des che­mi­nots d’Austerlitz, il y a eu une forte mobi­li­sa­tion les jours de mani­fes­ta­tion. Après le 13 mai, un comité de grève s’est créé avec Sud-Rail, FO, CGT, CFDT. Les magouilles des moines-sol­dats de LO l’ont brisé. »

Trois remar­ques géné­rales à propos de cet exem­ple :

- Un comité de grève n’a rien à voir avec une inter­syn­di­cale. Soit la for­mu­la­tion de l’auteur est mala­droite, soit elle reflète ses pro­pres illu­sions envers les syn­di­cats et leurs appa­reils. Un comité de grève représ­en­tatif inclut bien sûr des mili­tants syn­di­caux mais sur­tout des tra­vailleurs qui n’ont pas leur carte. Rappelons qu’en France il n’y a que 7 % de syn­di­qués ! Et sur­tout qu’un comité de grève authen­ti­que ne peut être dirigé par des bureau­cra­tes syn­di­caux.

- Je ne dis­pose d’aucune infor­ma­tion sur ce cas par­ti­cu­lier (et l’arti­cle n’en four­nit pas non plus) mais il me semble dou­teux que LO soit capa­ble dans aucune entre­prise d’ impo­ser sa loi aux sala­riés. D’abord, parce que son influence est réd­uite, ensuite et sur­tout parce que si les tra­vailleurs d’une usine, voire d’un sec­teur sont vrai­ment dét­erminés, ce n’est ni LO ni le PCF ni la CGT qui pour­raient les empêcher de former un comité de grève. Si LO est capa­ble de « briser » un comité de grève quel­que part, c’est bien sûr un acte très grave qu’il faut dén­oncer, mais cela sup­pose aussi, et sur­tout, de s’inter­ro­ger sur la com­ba­ti­vité des tra­vailleurs qui accep­tent une telle magouille d’un grou­pus­cule. Or cet arti­cle, comme 99% des arti­cles écrits par les différents grou­pes « révo­luti­onn­aires » en avril-mai-juin 2003, part du point de vue que le « peuple était dans la rue » (sic)…

- Si les faits cités sont exacts, alors cet exem­ple sou­li­gne les limi­tes du fédé­ral­isme anar­chiste et des concep­tions spon­tané­istes. Comment lutter contre une orga­ni­sa­tion cen­tra­lisée dont la poli­ti­que est néf­aste (LO) si soi-même on ne dis­pose pas d’une orga­ni­sa­tion for­te­ment implantée dans la classe ouvrière et… cen­tra­lisée ?

Doit-on se conten­ter d’atten­dre que la spon­tanéité des exploités se mani­feste et qu’elle rés­olve toutes les dif­fi­cultés, par un coup de baguette magi­que ? La crainte de la bureau­cra­ti­sa­tion, la méfi­ance jus­ti­fiée envers la délé­gation de pou­voir ne ris­quent-elles pas de para­ly­ser l’action contre des orga­ni­sa­tions cen­tra­lisées (Partis ou États) ?

Le mou­ve­ment liber­taire a su déceler les dan­gers de la cen­tra­li­sa­tion et de la bureau­cra­ti­sa­tion bien avant les cou­rants révo­luti­onn­aires marxis­tes. Les anar­chis­tes ont su mettre en avant (et par­fois appli­quer) cer­tai­nes « recet­tes » élém­ent­aires pour limi­ter la bureau­cra­ti­sa­tion : refus d’avoir des per­ma­nents sala­riés, rota­tion des tâches, res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle de chaque mili­tant, déc­ent­ra­li­sation des struc­tu­res, sen­si­bi­lité plus vive face à toutes les mani­fes­ta­tions d’auto­ri­ta­risme, refus des expli­ca­tions sim­plis­tes ou de la capi­tu­la­tion devant les exi­gen­ces de l’effi­ca­cité, etc. Mais cela suffit-il ?

Démocratie dans les coor­di­na­tions, dét­er­mi­nation des tra­vailleurs

Mais reve­nons à la ques­tion de la démoc­ratie au sein du mou­ve­ment ensei­gnant et notam­ment au pro­blème des man­dats, qui semble si impor­tant aux yeux des détr­acteurs de LO. Cette orga­ni­sa­tion a préféré la « démoc­ratie » des votes à main levée au res­pect de man­dats attri­bués dans des condi­tions inconnues à des mili­tants de grou­pus­cu­les rivaux, connus pour leurs talents mani­pu­la­teurs. Son point de vue vaut la peine d’être entendu. Mais admet­tons que ces man­dats aient vrai­ment été tous représ­en­tat­ifs et que LO ait voulu contrôler le mou­ve­ment, parce qu’elle pen­sait mieux savoir que les autres ce qui était bon ou mau­vais pour les ensei­gnants (ce qui est sans doute l’expli­ca­tion pro­fonde du com­por­te­ment de LO). En cela, LO ne rai­sonne pas selon une logi­que qua­li­ta­ti­ve­ment différ­ente de la plu­part des grou­pes qui la cri­ti­quent et auraient agi exac­te­ment de la même façon s’ils s’étaient trouvés à sa place.

Il est assez évident que les mili­tants de LO n’avaient pas envie que le mou­ve­ment leur éch­appe, mais la ques­tion essen­tielle est ailleurs. Si le pro­blème se posait en ces termes, ce n’est pas parce que LO serait une énorme bureau­cra­tie mal­fai­sante qui aurait empêché le puis­sant mou­ve­ment ensei­gnant de faire la jonc­tion avec les employés et ouvriers du sec­teur public puis du privé qui, eux, vou­laient tous en déc­oudre. Mais plutôt parce que le mou­ve­ment contre les pro­jets Ferry-Fillon, qui mobi­li­sait une frac­tion impor­tante de la petite bour­geoi­sie sala­riée, n’était pas assez dét­erminé, pas assez large, pas assez cons­cient des néc­essités de se lier au combat de la classe ouvrière (combat qui se mani­feste d’ailleurs trop peu).

Quant aux sec­teurs de la classe ouvrière (éboueurs, hos­pi­ta­liers, che­mi­nots, employés de la RATP à Paris et des trans­ports urbains en pro­vince, pos­tiers, etc., voire entre­pri­ses loca­les menacées de licen­cie­ments col­lec­tifs ou de fer­me­ture) qui ont fait un bout de chemin avec les ensei­gnants, aucun sec­teur n’a voulu pren­dre la tête du mou­ve­ment, quitte à rece­voir tous les coups en cas d’échec de la lutte. Si cette dét­er­mi­nation avait existé, ni LO, ni même tous les bureau­cra­tes syn­di­caux réunis n’auraient pu l’empêcher de se mani­fes­ter. Le cra­pu­leux Thibault n’a pas tort quand il dit qu’une grève géné­rale ne se décrète pas (par contre, elle s’orga­nise, et pour ça il est illu­soire de comp­ter sur les syn­di­cats) - en effet, lors­que les tra­vailleurs déci­deront de bouger, ils n’appel­le­ront ni Thibaut, ni Laguiller, ni Besancenot, ni la CNT ou la FA pour savoir ce qu’il faut faire… En déc­embre 1995, pour ne men­tion­ner qu’un exem­ple récent, la grève a d’abord pris son impor­tance à l’insu des syn­di­cats, même s’ils ont pu ensuite l’endi­guer sans trop de dif­fi­culté.

Il est évident que LO a une concep­tion très limitée de la démoc­ratie ouvrière (puisqu’elle n’a jamais pra­ti­qué la démoc­ratie en son sein com­ment pour­rait-elle la pra­ti­quer à l’extérieur ?), d’autant plus qu’elle défend une vision du Parti et de la Révolution ins­pirée du bol­che­visme - et de ses pires aspects. Mais sur ce plan-là, aussi, rien ne la différ­encie fon­da­men­ta­le­ment de la plu­part de ses cri­ti­ques trots­kys­tes.

Trotskystes et réf­orm­istes

Les deux prin­ci­paux grou­pes qui cri­ti­quent LO (la LCR et le PT) occu­pent déjà des postes dans l’appa­reil syn­di­cal et ont une stratégie de conquête de cet appa­reil ; ils ont oublié l’essen­tiel de ce que disait Trotsky dans « Les syn­di­cats à l’époque de la décad­ence impér­ial­iste » pour n’en garder que les aspects les plus contes­ta­bles ou les plus déris­oires (croire qu’il suffit de pren­dre la direc­tion des syn­di­cats pour qu’ils chan­gent de nature). Ils cher­chent à nouer des allian­ces avec cer­tai­nes ten­dan­ces de la bureau­cra­tie « réf­orm­iste », et « théo­risent » ces com­pro­mis comme le fin du fin de la tac­ti­que révo­luti­onn­aire. Depuis 1968, les grou­pes trots­kys­tes sont passés de quel­ques dizai­nes à quel­ques cen­tai­nes de mili­tants (si les encartés sont quel­ques mil­liers il est dou­teux que les mili­tants soient plus de quel­ques cen­tai­nes dans chacun des trois « grands » grou­pus­cu­les : LO, LCR et PT). Ils se sont, en quel­que sorte, divisé le « marché ».

Le PT s’adresse sur­tout au PS, au MDC et à FO, mais s’intér­esse aussi aux dis­si­dents « lutte de classe » du PCF. Mais son anti­clé­ri­cal­isme affi­ché lui a aliéné les sym­pa­thies des milieux chrétiens de la CFDT ou du PSU. La LCR s’est intéressée aux ten­dan­ces ou aux indi­vi­dus issus du PCF (de Tillon à Juquin en pas­sant par les maires « oppo­si­tion­nels » actuels), aux milieux influencés par la CFDT, puis par SUD et à la social-démoc­ratie. Quant à LO, il ne lui res­tait plus beau­coup de « parts de marché » dis­po­ni­bles : aussi, essaie-t-elle de se donner une image de marque plus radi­cale, en atta­quant vio­lem­ment les illu­sions nées sur le PSU et la CFDT hier, ATTAC et SUD aujourd’hui, en cri­ti­quant avec viru­lence toutes les ten­dan­ces du PS, et en por­tant un regard plus « com­préh­ensif » sur la base du PCF et de la CGT, tout en se mon­trant sans com­plai­sance avec les oppo­si­tion­nels car­riér­istes du PCF. Mais ce radi­ca­lisme appa­rent n’a aucune cohér­ence ni consis­tance véri­table. Il n’est qu’un leurre qui dupe ses mili­tants et leur donne l’impres­sion d’être plus radi­caux que leurs concur­rents.

Le double lan­gage per­ma­nent de LO

Pour ceux qui auraient la mém­oire courte ou des illu­sions sur Lutte ouvrière, il vaut la peine de citer un arti­cle paru en 1978, dans le jour­nal Combat com­mu­niste, aujourd’hui dis­paru : « Confrontée à ce qu’elle appelle ’l’offen­sive syn­di­cale’, LO n’y va pas par quatre che­mins. C’est ainsi qu’on peut lire dans l’édito des bul­le­tins d’entre­prise paru le 19 juin 1978 : ’Et il faut se féli­citer que les gran­des cen­tra­les syn­di­ca­les, la CGT la pre­mière, suivie fina­le­ment par la CFDT et FO fas­sent le choix de sou­te­nir la com­ba­ti­vité qui s’exprime, de l’encou­ra­ger, de l’élargir même.’ Le sens de ce para­gra­phe est clair : il s’agit d’un appel aux tra­vailleurs à sou­te­nir la façon dont les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les (toutes cen­tra­les confon­dues) ’mènent’ les grèves actuel­les.

Point n’est besoin pour LO de s’attar­der sur les ’rétic­ences’ de la CFDT dans les grèves de Renault ou des Arsenaux, que même la CGT lui a repro­chées, ni sur les prières adressées par Bergeron au patro­nat pour qu’il agisse contre la ’dég­ra­dation du climat social’. Non ! La CFDT et FO ont ’fina­le­ment suivi la CGT’ et sou­tien­nent la com­ba­ti­vité, l’encou­ra­gent, l’élarg­issent même ! Quant à la CGT, que LO n’hésite pas dans son jour­nal du 24 juin 1978 à com­pli­men­ter ’d’être en avance sur la com­ba­ti­vité des tra­vailleurs’, qu’importe de rap­pe­ler qu’elle s’est tout d’abord mon­trée hos­tile à l’occu­pa­tion à Flins et à Cléon, qu’elle n’a rien pro­posé, sinon des débra­yages limités et espacés, pour étendre la lutte à toute la Régie, qu’elle n’offre aux mou­ve­ments en cours ni plate-forme reven­di­ca­tive com­mune, ni coor­di­na­tion, ni pers­pec­tive d’élarg­is­sement !

Qu’importe de dire que la com­ba­ti­vité a explosé en rup­ture avec la stratégie des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et que si celles-ci ’ont fait le choix’ d’en pren­dre la tête, c’est pour que ce ne soient pas les tra­vailleurs qui le fas­sent, et afin de pou­voir empêcher que l’union et l’exten­sion des luttes met­tent à mal le pacte social qui lie les bureau­cra­ties réf­orm­istes à la bour­geoi­sie et à la déf­ense de l’éco­nomie natio­nale ! En attri­buant des vertus com­ba­ti­ves qu’elles n’ont pas aux cen­tra­les syn­di­ca­les, LO fait plus que tordre la réalité et entre­te­nir des illu­sions sur leur compte parmi les tra­vailleurs. Elle évacue tout sim­ple­ment les ques­tions aujourd’hui vita­les de l’orien­ta­tion, de la conduite, du contrôle des luttes. Il n’est plus besoin alors de parler de comités de grève, d’assem­blées géné­rales sou­ve­rai­nes, de coor­di­na­tion des luttes. Séguy, Maire et Bergeron agis­sent pour nous. Suivons-les, encou­ra­geons-les. Voilà où mène la tac­ti­que de pres­sion sur les appa­reils syn­di­caux, la vision éco­nom­iste et loca­liste de la lutte des clas­ses : à la capi­tu­la­tion pure et simple devant le réf­orm­isme ! »

Depuis 1978, l’atti­tude de LO n’a fait qu’empi­rer. Il suffit de rap­pe­ler les propos de son diri­geant his­to­ri­que (Hardy) lors de son unique appa­ri­tion à la télé­vision : selon lui, soviets ou par­le­ments, la différ­ence de terme n’est pas impor­tante (« Nous vou­lons une société démoc­ra­tique, conseils, comités, Parlement, aux élus révo­cables. »). Non seu­le­ment, il prend les tél­ésp­ec­tateurs qui l’ont regardé pour des imbé­ciles (s’il pen­sait vrai­ment ce qu’il dit, pour­quoi lui et ses cama­ra­des ne sont-ils pas au PS ?), mais en plus il se montre, tout comme Arlette Laguiller depuis trente ans, tota­le­ment inca­pa­ble d’expli­quer ce qu’est le socia­lisme quand les médias lui offrent une tri­bune pour le faire.

Comme si LO (mais c’est exac­te­ment pareil pour la LCR ou le PT durant les cam­pa­gnes élec­to­rales ou les émissions people aux­quel­les par­ti­ci­pent Besancenot ou Laguiller) avait honte d’expli­quer ce que veut dire le socia­lisme ou le com­mu­nisme aux mil­lions de tra­vailleurs qui écoutent la porte-parole de LO. L’acti­vité élec­to­rale et élec­to­ral­iste de LO ne la prés­erve d’aucune dégén­ére­scence poli­ti­que ultéri­eure (3), bien au contraire, pas plus que son double lan­gage per­ma­nent à l’égard des syn­di­cats et partis de gauche. Ce petit jeu peut durer long­temps et faire illu­sion pen­dant des années encore si ce groupe ne réussit pas à gagner une implan­ta­tion déci­sive dans la classe ouvrière et à faire des choix poli­ti­ques plus décis­ifs qui dév­oi­leront sa nature : par­ti­ci­pa­tion à un gou­ver­ne­ment bour­geois, vote de lois anti-ouvrières, etc.

Le véri­table pro­blème

Et c’est en fait là que gît le véri­table pro­blème plutôt qu’une vaine polé­mique sur les « bons » mots d’ordre qui auraient des effets magi­ques et seraient capa­bles en eux-mêmes de trans­for­mer une situa­tion sociale. D’ailleurs, on peut s’inter­ro­ger de deux façons :

a) se deman­der si les grou­pes révo­luti­onn­aires ont fait et font suf­fi­sam­ment d’efforts pour « s’implan­ter » dans la classe ouvrière, mili­ter dans les quar­tiers ouvriers, etc. Sur ce ter­rain-là, LO fait la leçon aux autres grou­pes depuis des dizai­nes d’années, non sans raison, même si les autres grou­pes ont trouvé des rac­cour­cis ou d’autres voies pour s’implan­ter que le porte-à-porte dans les HLM ou la dis­tri­bu­tion de bul­le­tins d’entre­prise réguliers devant les entre­pri­ses.

b) Mais on peut aussi se poser la ques­tion sous un autre angle : les tra­vailleurs sont-ils vrai­ment attirés par le socia­lisme et le com­mu­nisme ? par la révo­lution ? La dis­pa­ri­tion d’une partie des États sta­li­niens (il reste encore la Chine, ne l’oublions pas, ainsi que Cuba, le Vietnam et la Corée du Nord) a-t-elle redonné confiance aux ouvriers en quête d’un idéal révo­luti­onn­aire ? Et si ce n’est pas le cas, pour­quoi ?

Certains rép­ondent en reve­nant aux vieilles lunes social-démoc­rates des années 20. Ils croient pou­voir démoc­ra­tiser les ins­ti­tu­tions par­le­men­tai­res ou répub­lic­aines (la « gauche » du PS voire une partie des diri­geants de la LCR, comme en tém­oigne la cala­mi­teuse revue Contretemps, dirigée par Daniel Bensaid, labo­ra­toire des idées les plus droi­tières et tri­bune confec­tionnée sur mesure par la LCR pour des intel­lec­tuels réf­orm­istes qui n’expri­ment le plus sou­vent aucune rév­olte contre le système capi­ta­liste). Ils prét­endent démoc­ra­tiser le capi­ta­lisme mon­dia­li­sa­teur (ATTAC). Si leur dém­arche est vouée à l’échec, force est de cons­ta­ter qu’ils se sou­cient au moins d’appor­ter une rép­onse au scep­ti­cisme vis-à-vis des idées révo­luti­onn­aires tra­di­tion­nel­les, scep­ti­cisme rép­andu non seu­le­ment dans la petite bour­geoi­sie (ce qui ne serait pas grave) mais aussi dans la classe ouvrière.

Comités d’action, comités de grève, coor­di­na­tions

De plus, il faut s’inter­ro­ger sur les formes orga­ni­sa­tion­nel­les que peut pren­dre un mou­ve­ment ouvrier radi­cal dans la situa­tion du capi­ta­lisme actuel. En ce qui concerne les comités de grève, com­bien de tra­vailleurs ont-ils réc­emment fait l’expéri­ence d’un véri­table comité de grève démoc­ra­tique, contrôlé par des assem­blées géné­rales quo­ti­dien­nes et sou­ve­rai­nes ?

Les comités d’action de 1968, les coor­di­na­tions des infir­mières puis des che­mi­nots, n’ont pas réussi à durer très long­temps. Et s’ils ont laissé des traces, il y a gros à parier que leurs mili­tants sont restés inor­ga­nisés ou sont allés à la CNT ou à SUD. Or, est-il bien réal­iste de vou­loir res­sus­ci­ter le syn­di­ca­lisme révo­luti­onn­aire des débuts du siècle et les Bourses du tra­vail de Fernand Pelloutier ? (Sans comp­ter que le syn­di­ca­lisme révo­luti­onn­aire français possédait de très graves limi­tes, comme on a pu le vérifier en 1914, au moment du décl­enc­hement de la Première Guerre mon­diale, où les diri­geants syn­di­caux sont deve­nus les pires chau­vins par­ti­sans de la guerre impér­ial­iste qu’ils avaient promis d’arrêter par la… grève géné­rale.)

Dans Le Monde liber­taire du 10 juillet, Freddy Gomez écrit : « Cette faillite (du syn­di­ca­lisme réf­orm­iste, NDLR) n’ouvre pas méca­niq­uement l’espace, comme on pour­rait le penser, à un syn­di­ca­lisme clai­re­ment reven­di­ca­tif, type SUD, ou réso­lument d’action directe, style CNT. Si, selon leurs forces, l’une et l’autre de ces orga­ni­sa­tions ont eu leur place dans le mou­ve­ment, elles n’ont à aucun moment pesé de fait sur le rap­port de forces, se situant soit en posi­tion de sui­visme cri­ti­que par rap­port aux syn­di­cats tra­di­tion­nels, soit en posi­tion pure­ment incan­ta­toire de mouche du coche. Derrière l’obli­ga­tion d’opti­misme qu’elles mani­festèrent avec cons­tance et naïveté tout au long de ce conflit se cache la confor­ta­ble cer­ti­tude véhiculée par un répé­titif et très daté dis­cours gau­chiste : radi­ca­li­ser les luttes et faire en sorte qu’on ne les tra­hisse point. » La grève géné­rale Remarquons enfin que l’extrême gauche et les liber­tai­res ne font guère preuve d’ima­gi­na­tion lorsqu’ils invo­quent à tout bout de champ le thème de la grève géné­rale. Combien y a-t-il eu de grèves géné­rales signi­fi­ca­ti­ves et vic­to­rieu­ses depuis un siècle en France ? Celle de 1936 concer­nait une mino­rité impor­tante de la classe ouvrière (3 mil­lions) et s’est tra­duite par des occu­pa­tions acti­ves d’usines, mais elle n’a pas déb­ouché sur la remise en route des entre­pri­ses par les tra­vailleurs eux-mêmes et encore moins sur la for­ma­tion de conseils ouvriers. Celle de 1953 n’a concerné que les fonc­tion­nai­res et celle de 1963 les mineurs.

Quant à celle de 1968, tel­le­ment mythi­fiée par tous les grou­pes (à part LO), s’il est vrai qu’elle a offi­ciel­le­ment concerné 10 mil­lions de tra­vailleurs, les usines n’étaient le plus sou­vent occupées que par une poi­gnée de mili­tants syn­di­caux. L’essen­tiel s’est passé ailleurs, dans la rue, les mani­fes­ta­tions, les mee­tings et les comités d’action. De toute façon, ceux qui ont vécu les grèves de 1968 ont aujourd’hui la cin­quan­taine bien sonnée, voire davan­tage, et leur expéri­ence n’a pas été par­tagée par les bataillons les plus com­ba­tifs de la jeu­nesse ouvrière ou sala­riée actuelle. A agiter ainsi sans cesse le dra­peau de la grève géné­rale, l’extrême gauche et les anar­chis­tes jouent avec un mythe assez creux dans le contexte français. Surtout s’ils ont der­rière la tête, non seu­le­ment la grève géné­rale mais la Révolution. La der­nière fois que les tra­vailleurs français (et encore à l’époque c’étaient loin d’être des prolét­aires d’usine) se sont atta­qué, les armes à la main, à l’État et ont créé une struc­ture les représ­entant, c’était en… 1870, lors de la Commune de Paris, insur­rec­tion qui avait d’ailleurs (hélas !) une dimen­sion patrio­ti­que, soi­gneu­se­ment occultée par les cou­rants révo­luti­onn­aires depuis plus d’un siècle.

En 1936, ils ont occupé, de façon dyna­mi­que certes, les usines mais n’ont pas cher­ché à les faire tour­ner sans l’enca­dre­ment et les patrons ; ils n’ont formé ni mili­ces ouvrières, ni soviets. En 1968, les fameux « dix mil­lions de grév­istes » n’étaient pas des grév­istes très actifs. Une partie d’entre eux ne pou­vaient aller tra­vailler parce qu’il n’y avait plus de moyens de trans­ports. Une autre partie, la majo­rité, est restée chez elle et ne venait aux nou­vel­les que de temps en temps à l’usine. Une mino­rité (le noyau dur des syn­di­cats, et sur­tout de la CGT-PCF) occu­pait l’usine dans une ambiance plutôt lugu­bre. Et une autre mino­rité (les jeunes tra­vailleurs essen­tiel­le­ment) était dans la rue, sur les bar­ri­ca­des, dans les comités d’action. On est donc très loin de dix mil­lions de grév­istes cons­cients et mobi­lisés, occu­pant leurs usines, dis­cu­tant de la façon de les redém­arrer sans les patrons - même avec les pires illu­sions auto­ges­tion­nai­res. Et si l’on se penche sur les grèves géné­rales ou les mou­ve­ments sociaux de masse dans d’autres pays d’Europe, on trouve peu d’exem­ples au cours des cin­quante der­nières années (en dehors de l’expéri­ence de Solidarnosc en Pologne dans les années 80, du Portugal en 1974-75 ou de l’insur­rec­tion hon­groise de 1956) de mobi­li­sa­tion mas­sive et concen­trée de la classe ouvrière posant, même vague­ment, le pro­blème du pou­voir.

Les grands dis­cours sur la grève géné­rale n’ont donc guère de sens pour les sala­riés qui les enten­dent aujourd’hui. Ou plutôt si, mais à condi­tion d’en réd­uire considé­rab­lement le sens en assi­mi­lant (par souci péda­go­gique ?) la grève géné­rale à une grève de 24 heures… reconduc­ti­ble. Alors là, oui, les journées d’action, les sala­riés connais­sent par­fai­te­ment - avec les rés­ultats dés­astreux que l’on sait. Entendons-nous bien. Il est évident qu’une grève géné­rale offre bien plus de pos­si­bi­lités que des journées d’action ou des grèves sec­teur par sec­teur. Mais, en elle-même, elle n’a aucun effet magi­que. Il est évident aussi qu’un mou­ve­ment a besoin d’objec­tifs concrets, donc de mots d’ordre et de reven­di­ca­tions, mais cela ne peut se faire à l’avance, sans tenir compte des situa­tions concrètes.

Gadgets orga­ni­sa­tion­nels

Certes, objec­te­ront cer­tains, mais s’il y avait un parti révo­luti­onn­aire, tout serait différent. Il fau­drait donc que tous les grou­pes s’unis­sent dans un nou­veau PSU ou for­ment un machin genre Rifondazione comu­nista (scis­sion de l’ex-Parti com­mu­niste ita­lien), ou que l’on crée un grand parti tra­vailliste. Ou une super confé­dé­ration anar­cho-syn­di­ca­liste, ou un petit parti pur et dur, cen­tra­lisé de façon mili­taire sur un pro­gramme 100% com­mu­niste, etc. Les gad­gets orga­ni­sa­tion­nels que pro­po­sent les grou­pes révo­luti­onn­aires sont connus et se comp­tent sur les doigts des deux mains - en étant généreux. Et ils com­men­cent à être sacrément usés, sauf peut-être pour les ado­les­cents ou les adul­tes peu informés qui les déc­ouvrent pour la pre­mière fois. Là aussi, on a affaire à des croyan­ces magi­ques en l’effi­ca­cité d’un mot d’ordre, d’un truc orga­ni­sa­tion­nel, pour chan­ger une situa­tion défa­vo­rable en une situa­tion favo­ra­ble. Et l’on fait bon marché de la cons­cience et de la volonté des mil­lions d’exploités au nom des­quels on prétend parler et lutter. Il n’existe aucune recette mira­cle en dehors de cette dét­er­mi­nation-là. Et c’est la force du système capi­ta­liste dans les pays dits démoc­ra­tiques d’avoir su, jusqu’ici, jugu­ler la rage et la rév­olte des prolét­aires. Tant que ceux-ci n’auront pas de nou­veau le moral et la com­ba­ti­vité néc­ess­aires, aucun slogan, aucun mot d’ordre, aussi radi­cal soit-il, ne chan­gera la situa­tion. Inutile de se payer de mots et de se lancer dans des polé­miques oiseu­ses et « fra­tri­ci­des » qui visent à cacher l’ampleur des dif­fi­cultés aux­quel­les les « révo­luti­onn­aires » sont confrontés.

Comme le dit Freddy Gomez : « L’autre et der­nière leçon de ce prin­temps, il serait peut-être bon de se l’appli­quer ad homi­nem et d’admet­tre, ici, dans les colon­nes du Monde liber­taire qui a vibré d’appels à une impos­si­ble grève géné­rale, qu’aucune envolée lyri­que ne bri­sera jamais la duré réalité des faits. Car ce n’est sûrement pas sur le ter­rain de la suren­chère sans risque que la voix liber­taire aura quel­ques chan­ces de porter un jour. Pour elle, il n’est que deux che­mins pos­si­bles : celui de l’eupho­rie, ou celui de la luci­dité. (…) Les anar­chis­tes ont pro­ba­ble­ment un rôle à jouer, à condi­tion de ne pas céder à la faci­lité, à la déma­gogie et au mythe. » (Le Monde liber­taire, 10 juillet 2003). Une réflexion à méditer pour tous ceux qui se disent révo­luti­onn­aires, quelle que soit leur cha­pelle.

Yves Coleman

(1) Dans un arti­cle inti­tulé « Un aspect de l’offen­sive capi­ta­liste » (Le Monde liber­taire, 10/7/2003), Pierre, du groupe La Commune de Rennes reprend d’ailleurs litté­ra­lement la thé­ma­tique trots­kyste la plus droi­tière : « les anar­chis­tes (…) vont devoir pous­ser plus que jamais les bureau­cra­ties dans leur retran­che­ment », « les mili­tants de base n’ont pu mettre suf­fi­sam­ment de pres­sion », etc. S’agit-il de sim­ples mala­dres­ses de style ? On a plutôt l’impres­sion que ce cama­rade croit pos­si­ble la cons­ti­tu­tion d’un « vrai », d’un « bon » mou­ve­ment syn­di­cal qui obtien­drait des réf­ormes signi­fi­ca­ti­ves dans la situa­tion actuelle. Et sur­tout qu’il serait pos­si­ble de pous­ser les appa­reils syn­di­caux à chan­ger de nature - ou bien à céder la place aux SUD et à la CNT. Dangereuse illu­sion.

(2) Dans un arti­cle du Monde liber­taire du 10/7/2003, « Variations sur une pro­tes­ta­tion avortée », Freddy Gomez écrit à propos de la « tra­hi­son » des bureau­cra­tes syn­di­caux : « Parler, dans ce contexte de ’tra­hi­son’, c’est sans doute pren­dre le risque de se trom­per d’époque, car, pour trahir un mou­ve­ment social, il faut d’abord le mettre en branle et l’ampli­fier. On ne trahit pas ce qui n’existe qu’à l’état de théâtre ou d’abs­trac­tion. S’il est une leçon à tirer de ce prin­temps, c’est bien celle-là : la tra­hi­son sup­pose la capa­cité de para­ly­sie, et c’est précisément elle qui a manqué, contrai­re­ment à déc­embre 1995, non tant parce que les bureau­cra­ties syn­di­ca­les l’ont refusée, mais parce qu’elles ont été inca­pa­bles de l’orga­ni­ser. »

(3) Notons que la LCR, dans sa luxueuse publi­ca­tion en cou­leurs et sur papier glacé financée par le Parlement européen (c’est-à-dire par les tra­vailleurs européens), est inca­pa­ble de se servir de cette prét­endue « tri­bune révo­luti­onn­aire » pour se faire l’écho des luttes des tra­vailleurs. Ainsi, cette publi­ca­tion relate en une demi-page un dis­cours de trois heures du colo­nel Chavez au Venezuela en approu­vant son ton anti-impér­ial­iste mais en regret­tant les référ­ences à Jésus-Christ ( ?!) dont le dis­cours pré­sid­entiel était émaillé, sans consa­crer une seule ligne à la situa­tion de la classe ouvrière vénézué­lienne, ses luttes, ses dif­fi­cultés d’exis­tence, etc. Etre un révo­luti­onn­aire inter­na­tio­na­liste pour Krivine, cela se réduit-il aujourd’hui à pren­dre l’avion pour Caracas afin d’écouter sage­ment et poli­ment un déma­gogue popu­liste pérorer et trom­per son peuple ? On ne sou­haite qu’une chose aux députés LO-LCR au Parlement européen : que la bour­geoi­sie change les lois élec­to­rales, ce qui les empêc­hera d’être élus.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire