lundi 13 mai 2013

En mémoire d'Arturo Peregalli


EN MÉMOIRE D’ARTURO PEREGALLI

par Sandro Saggioro

Arturo Peregalli est mort à Milan, le 13 juin 2001, à l’âge de seu­le­ment 53 ans. Il n’est pas facile, pour quelqu’un qui fut proche d’Arturo, pour un ami de longue date qui par­ta­gea avec lui, pen­dant ses der­nières années, son tra­vail pas­sionné de recher­che et de publi­ca­tion sur l’his­toire du mou­ve­ment com­mu­niste révo­luti­onn­aire, d’esquis­ser son profil bio­gra­phi­que et intel­lec­tuel. Il était en effet animé par une « pas­sion du com­mu­nisme » qui fai­sait de lui un homme tota­le­ment étr­anger à l’infecte culture bour­geoise, contin­gente et publi­ci­taire.

Arturo naquit à Rogolo, petit vil­lage de la région de Valtellina, dans le dép­ar­tement de Sondrio, le 1er février 1948. Il démé­nage vite avec sa famille - son père était ouvrier - à Milan où il déc­ouvre les dif­fi­cultés de la vie et une société inexo­ra­ble­ment divisée en clas­ses, tra­versée par de mul­ti­ples contra­dic­tions. Comme de nom­breux autres jeunes de son âge, il se dirige ins­tinc­ti­ve­ment vers les partis de gauche. En 1966, il ren­contre Stefano Rubini lors d’un cours du soir qu’ils sui­vent ensem­ble ; ce fut son grand ami de ces années d’appren­tis­sage et d’ini­tia­tion, ami auquel il res­tera tou­jours lié. Il s’ins­crit avec lui à la FGCI [Fédération de la jeu­nesse com­mu­niste ita­lienne] et tous les deux adhèrent à la « Tendance » - groupe trots­ki­sant d’Aldo Brandirali (1) à l’intérieur de la fédé­ration mila­naise des jeunes du Parti com­mu­niste ita­lien ; lors­que Brandirali sort de la FGCI et crée Falcemartello, Arturo et Stefano l’accom­pa­gnent ; ils ne le sui­vent cepen­dant pas plus avant quand celui-ci adhère, en été 1968, au maoïsme (en octo­bre 1968 Brandirali fonde l’Unione dei comu­nisti ita­liani marxisti-leni­nisti). Arturo et Stefano se rap­pro­chent alors de grou­pes plus radi­caux de la gauche mila­naise. Arturo par­ti­cipe ainsi, en 1968 et lors de l’« automne chaud », aux réunions du groupe de la « Via Sigieri ». Ce col­lec­tif, qui prit le nom de la rue où se tenaient ses réunions, com­pre­nait des mili­tants (Mariotto, Claudio, Nino entre autres) qui étaient sortis, en 1964, du Parti com­mu­niste inter­na­tio­nal (Il Programma Comunista (2)) pour créer Rivoluzione Comunista (3)).

Ces cama­ra­des quittèrent rapi­de­ment Rivoluzione Comunista et com­mencèrent à se réunir dans un local de la Via Sigieri où les rejoi­gni­rent cer­tains jeunes comme Arturo, Stefano, Alberto, Liliana et d’autres. Ils se rat­ta­chaient tous aux posi­tions d’Amadeo Bordiga, à l’expéri­ence du Parti com­mu­niste d’Italie des pre­mières années et à celle de la Gauche com­mu­niste ita­lienne en général. Ils n’avaient donc rien en commun avec les mou­ve­ments extra­par­le­men­tai­res qui, à l’époque, nais­saient comme des cham­pi­gnons - et dis­pa­ru­rent ensuite avec la même rapi­dité.

La connais­sance des posi­tions de la Gauche com­mu­niste ita­lienne et d’Amadeo Bordiga, son prin­ci­pal représ­entant, mar­quera Arturo de façon indé­lé­bile. Durant toute son exis­tence, cette connais­sance dét­er­mi­nera ces posi­tions poli­ti­ques, ses mét­hodes de recher­che et de tra­vail ainsi que sa vie. Arturo ne fut jamais « bor­di­guiste » et cette étiqu­ette qu’on lui attri­bua, lorsqu’il accéda à une cer­taine noto­riété, l’ennuyait pro­fondément. C’est durant cette pér­iode, en 1969 pour être précis, que nous fai­sons connais­sance et que com­mence notre amitié.

A l’époque, Arturo était déjà entré à la Bibliothèque natio­nale de Brera, d’abord comme étudiant-tra­vailleur, puis, après son ser­vice mili­taire et l’obten­tion d’un diplôme d’expert-comp­ta­ble, comme employé régulier à partir de 1971. Son tra­vail admi­nis­tra­tif aurait dû le tenir éloigné des mil­liers de livres pous­siéreux sto­ckés dans les étages supérieurs, ouvra­ges dont peu de per­son­nes connais­saient alors l’exis­tence, mais sa pas­sion pour la recher­che his­to­ri­que et l’étude du mou­ve­ment ouvrier le poussa inexo­ra­ble­ment dans cette direc­tion. Il se prend donc de pas­sion pour les livres et se consa­cre défi­ni­ti­vement, après ses heures de tra­vail, à l’étude de l’his­toire en uti­li­sant ce que la biblio­thèque met à sa dis­po­si­tion. Il devient l’ami des employés de la biblio­thèque, il connaît et reconnaît les per­son­na­ges décrits par Luciano Bianciardi dans La vita agra, il ren­contre les cher­cheurs qui fréqu­entent les salles de lec­ture et affine ainsi ses connais­san­ces en deve­nant, au cours des années, une sorte de pro­fes­seur et de guide tou­jours dis­po­ni­ble pour ceux qui deman­dent des infor­ma­tions sur des textes introu­va­bles ou des conseils sur des ques­tions par­ti­cu­lières de l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier. Chaque fois que quelqu’un lui écrivait en com­mençant sa lettre par « Cher doc­teur Peregalli », la rép­onse d’Arturo com­mençait inva­ria­ble­ment par ces mots : « Je ne suis pas doc­teur ».

Sa soif de savoir et d’appro­fon­dis­se­ment l’amène éga­lement à fréqu­enter l’Istituto Giangiacomo Feltrinelli, le plus riche en Italie en matériaux et docu­ments sur l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier, et il se lie d’amitié avec le per­son­nel de cet ins­ti­tut. La pas­sion des livres le pousse à « chiner » lui-même dans les petits mar­chés d’ouvra­ges d’occa­sion qui ani­ment Milan et sa ban­lieue. Il se cons­ti­tue ainsi une remar­qua­ble biblio­thèque. Dans sa maison, les livres s’accu­mu­lent et occu­pent tout l’espace ; il ras­sem­ble les ouvra­ges qui ne lui sont pas imméd­ia­tement utiles, ou peu­vent atten­dre d’être lus, et les emporte à Rogolo durant ses visi­tes fréqu­entes à sa vieille mère. De l’étude et la lec­ture à la néc­essité d’écrire, la route est longue, et passe néc­ess­ai­rement par le manie­ment de la gram­maire et du style. Avec dif­fi­culté et beau­coup d’appli­ca­tion, Arturo se pré­pare à fran­chir éga­lement cet obs­ta­cle qui n’est cepen­dant pas le plus impor­tant.

Arturo n’écrit pas de romans mais des livres d’his­toire et quand il écrit (sur la vérité il n’y a pas à tran­si­ger), il ne s’oppose pas seu­le­ment au monde offi­ciel de la culture bour­geoise mais au PCI qui se veut le porte-parole de la classe ouvrière et qu’Arturo dém­asq­uera dans ses écrits comme une force contre-révo­luti­onn­aire dés­ormais passée dans le camp ennemi. Arturo, jusqu’à la fin de sa vie, ne cédera jamais à la ten­ta­tion de tran­si­ger afin d’obte­nir un succès édi­torial ou d’acquérir une quel­conque « renommée » publi­ci­taire. Ayant par­fai­te­ment assi­milé le marxisme à l’école de la Gauche com­mu­niste, il reste sur des posi­tions intran­si­gean­tes qui lui per­met­tent d’éditer ses essais dans de peti­tes mai­sons d’édition à l’écart du marché édi­torial « normal ». Il res­tera donc, cons­ciem­ment et volon­tai­re­ment, en dehors des cir­cuits de la culture « offi­cielle », cir­cuits fermés, par le PCI, aux cri­ti­ques de gauche qui fai­saient renaître des expéri­ences mises à l’index et des noms tabous.

Évide­mment, Arturo ne gagna pas une lire avec ce qu’il publia ; il lui suf­fi­sait que les textes soient publiés et lus et qu’ils contri­buent à cla­ri­fier les idées de ceux qui en sen­taient la néc­essité en dehors de toute prét­ention cultu­ra­liste. Le mar­ty­ro­lo­gue du prolé­tariat ne servit jamais à Arturo comme un trem­plin de lan­ce­ment pour une car­rière et des succès per­son­nels. Son tra­vail d’employé lui per­met­tait de vivre, même si c’était de façon modeste. Il refu­sait d’entrer dans un monde où son propre enga­ge­ment dans la recher­che his­to­ri­que aurait été téléc­ommandé. D’autre part, et il en était bien cons­cient, sa façon de vivre et d’être com­mu­niste s’accor­dait par­fai­te­ment avec ses recher­ches et ses études. Sa pre­mière ini­tia­tive édi­tor­iale est la publi­ca­tion, avec quel­ques amis, en sep­tem­bre 1970, d’un petit roman humo­ris­ti­que ina­chevé du jeune Marx Scorpione e Felice [Scorpion et Félix] (La Piramide, Milan 1970), tableau sati­ri­que du milieu poli­ti­que bour­geois ber­li­nois que ce der­nier fréqu­entait. La brève prés­en­tation du texte a été écrite par Arturo, mais signée d’un pseu­do­nyme, H. Leman, dont il se ser­vira éga­lement dans des écrits ultérieurs, et elle sera par la suite reprise sous son vrai nom comme intro­duc­tion au recueil des Romanzi e poesie [Romans et poèmes] de Marx et Engels (Erre Emme, Rome 1991).
En 1973, Arturo épouse Luciana, la com­pa­gne de toute sa vie, et grâce à elle il trouve un cadre pro­pice à la pour­suite de son tra­vail ; en sep­tem­bre 1975, naît Bruno, leur fils unique dont Arturo était par­ti­cu­liè­rement fier.

Au début des années soixante-dix, il fait la connais­sance de Bruno Fortichiari (4), un homme d’une grande rec­ti­tude, d’une grande modes­tie et d’une grande intégrité morale ; entre eux naît une amitié sincère et cha­leu­reuse. Arturo admire ce vieux cama­rade dont il avait jusqu’ici sim­ple­ment entendu parler dans les livres d’his­toire.

Au début des années 70, Bruno Fortichiari crée Iniziativa Comunista-Livorno ’21, « Bulletin pour la gauche com­mu­niste », pour pro­mou­voir la réu­ni­fi­cation des forces des com­mu­nis­tes inter­na­tio­na­lis­tes alors divisés en nom­breux grou­pes. Une ini­tia­tive vouée à l’échec selon Arturo lui-même, qui par­ti­cipe cepen­dant au tra­vail du col­lec­tif et publie de nom­breux arti­cles dans le bul­le­tin, arti­cles signés A.P. ou Leman, son pseu­do­nyme. L’amitié et le tra­vail avec Fortichiari s’inter­rom­pent avec la mort de celui-ci en jan­vier 1981 (même si Iniziativa Comunista-Livorno ’21 conti­nua à paraître irré­gul­ièrement pen­dant encore plu­sieurs années) Entre-temps Arturo avait réussi en 1976 à publier son pre­mier livre Introduzione alla storia della Cina [Introduction à l’his­toire de la Chine] (Ceidem, Pistoia 1976). Il s’était consa­cré à l’étude de Mao Zedong et de la Chine depuis la fin des années 70. Son intérêt était éga­lement motivé par la nais­sance et le pul­lu­le­ment des différ­entes orga­ni­sa­tions maoïstes en Italie qui se réc­lamaient du maoïsme et le tenaient pour une expres­sion du mou­ve­ment com­mu­niste révo­luti­onn­aire. Dans son tra­vail Arturo dém­ontre la nature bour­geoise du maoïsme et de la République popu­laire de Chine née en 1949 ; une chose est la conquête, même avec des fusils, de l’unité natio­nale, une autre est la révo­lution com­mu­niste et la dic­ta­ture du prolé­tariat. Évide­mment le livre, qui a une dis­tri­bu­tion très limitée, reste sans écho.

Deux années plus tard paraît, avec une longue intro­duc­tion d’Arturo, Il comu­nismo di sinis­tra e Gramsci [Le com­mu­nisme de gauche et Gramsci] (Dedalo Libri, Bari 1978), vaste antho­lo­gie de textes de la gauche - d’Amadeo Bordiga à Bruno Fortichiari, en pas­sant par Virgilio Verdaro, Pietro Tresso, Onorato Damen et d’autres - dans les­quels le rôle de Gramsci est ramené à sa juste place ; ce der­nier est bien le fon­da­teur de la « voie ita­lienne au socia­lisme » mais il est davan­tage le théo­ricien d’une vision idéal­iste du pro­ces­sus his­to­ri­que que d’une « ortho­doxie marxiste ».

En 1980 paraît dans Classe (n° 17, juin 1980) l’étude d’Arturo inti­tulée « Le dis­si­denze di sinis­tra tra Lenin e Mao. Azione Comunista » [Les dis­si­den­ces com­mu­nis­tes entre Lénine et Mao. Azione Comunista »]. Personne ne se rap­pelle plus aujourd’hui Azione Comunista, mais au milieu des années cin­quante, ce groupe représ­enta une ten­ta­tive de recher­che d’une alter­na­tive de gauche au PCI malgré l’hétérogénéité de ses mem­bres. Arturo écrit une his­toire de ce jour­nal dans la réd­action duquel « à côté de Seniga on trou­vait (…) des antis­ta­li­niens inter­na­tio­na­lis­tes comme Bruno Fortichiari, des lénin­istes dés­ormais convain­cus comme Cervetto et Parodi, des liber­tai­res comme Pier Carlo Masini, des sociaux-démoc­rates de gauche comme Giorgio Galli et même quel­ques ’’sta­li­niens’’ ».
Le début des années 80 est endeuillé par la mort de Nino Consonni, ami commun, cama­rade inter­na­tio­na­liste et « maître de vie ». Nino, pas­sionné de cinéma, est frappé par un infarc­tus dans un ciné-club mila­nais après être inter­venu dans un débat qui sui­vait la pro­jec­tion du film Les Années de plomb de Margarethe von Trotta. Transporté, une fois mort, au poste de secours le plus proche, on ne réussit pas à contac­ter sa famille, on dut par­cou­rir un petit agenda qu’il por­tait avec lui et essayer de se mettre en contact avec la pre­mière per­sonne dont le nom y figu­rait.

À la lettre « A » c’est le nom et le numéro de télép­hone d’Arturo qui appa­rais­sent imméd­ia­tement et c’est donc lui qui se pré­ci­pite le pre­mier au poste de secours de l’hôpital et aver­tit ensuite tous ses cama­ra­des. Quelques jours plus tard, tous, jeunes et vieux cama­ra­des, vien­dront à l’enter­re­ment de Nino pour commé­morer sa mém­oire. Les années sui­van­tes sont riches de tra­vaux et de publi­ca­tions. En 1983, il rédige, avec Dino Erba, l’intro­duc­tion de Rivoluzione e rea­zione. Lo stato tardo-capi­ta­lis­tico nell’ana­lisi della sinis­tra comu­nista [Révolution et réaction. L’État capi­ta­liste tardif dans l’ana­lyse de la gauche com­mu­niste], volume préparé par Alberto Giasanti (Giuffrè, Milan 1983).

Le livre contient dans son intég­ralité un long texte de Ottorino Perrone (Vercesi) « Parti-Internationale-État » paru en quinze livrai­sons entre 1934 et 1936 dans Bilan (du n° 5 au n° 26) organe de la Fraction de gauche du Parti com­mu­niste d’Italie. Ce livre représ­ente l’un des pre­miers moments d’une nou­velle expli­ca­tion en Italie du tra­vail et des posi­tions de la Fraction de la gauche ita­lienne à l’extérieur, durant la pér­iode fas­ciste. Dans ces mêmes années, Arturo col­la­bore à la réd­action de nom­breux arti­cles de l’Enciclopedia dell’anti­fas­cismo e della Resistenza [Encyclopédie de l’anti­fas­cisme et de la Résistance] (Milan, La Pietra, vol. IV, 1984 ; vol. V, 1987 et vol VI, 1989) et dans le pre­mier et unique volume publié de Il Sessantotto. La sta­gione dei movi­menti (1960-1979) [L’année 68. Le temps des mou­ve­ments (1960-1979)] (Edizioni Associate, Rome 1988).

Grâce à un coup de chance, en 1984, il arrive à emmé­nager Via San Marco, en plein centre de Milan ; il peut ainsi se rendre à pied à son tra­vail, situé à quel­ques pas. Dans l’immeu­ble où il habite, vit éga­lement Stefano Merli, qui fonda dans les années 50 avec Luigi Cortesi la Rivista sto­rica del socia­lismo ; il devient rapi­de­ment son ami même si leurs par­cours poli­ti­ques res­pec­tifs sont très différents. La mort subite de Merli en 1994 le frappe dure­ment et l’afflige. Son amitié avec Paolo Casciola, res­pon­sa­ble de la publi­ca­tion des Quaderni del Centro Studi Pietro Tresso, remonte au milieu des années 80. Dans la col­lec­tion « Études et recher­ches », paraîtront en sept fas­ci­cu­les, entre juin 1987 et avril 1991, de nom­breux cha­pi­tres du tra­vail d’Arturo L’altra Resistenza. Il PCI e le oppo­si­zioni di sinis­tra in Italia 1943-1945 [L’Autre Résistance. Le PCI et les oppo­si­tions de gauche en Italie 1943-1945]. En février 1990 verra le jour, dans le cadre d’un essai à part entière, la conclu­sion de cette recher­che : Il Partito Comunista Internazionalista 1942-1945. L’altra Resistenza. [Le Parti com­mu­niste inter­na­tio­na­liste 1942-1945]. L’Autre Résistance sera ensuite édité en unique et gros volume (Graphos, Gênes 1991) et cette publi­ca­tion lui appor­tera une cer­taine noto­riété. Dans la série « Études et recher­ches » des Quaderni del Centro Studi Pietro Tresso (n° 7, août 1988), paraîtra aussi Antonio Gramsci. Idealismo, pro­dut­ti­vismo e nazione [Antonio Gramsci. Idéalisme, pro­duc­ti­visme et nation], qui avait déjà paru l’année pré­céd­ente dans la revue grec­que Tetradia. C’est à la fin de cette déc­ennie qu’il publie deux livres impor­tants : d’abord : Il patto Hitler-Stalin e la spar­ti­zione della Polonia [Le pacte Hitler-Staline et le par­tage de la Pologne] (Erre Emme, Rome 1989), qui démolit la lég­ende tenace selon laquelle le sta­li­nisme s’opposa tou­jours avec ténacité et achar­ne­ment au nazisme et, en col­la­bo­ra­tion avec Riccardo Tacchinardi, L’URSS e i teo­rici del capi­ta­lismo di stato [L’URSS et les théo­riciens du capi­ta­lisme d’État] (Lacaita, Manduria-Bari-Rome 1990) dans lequel un beau cha­pi­tre est consa­cré à la posi­tion de Amadeo Bordiga.

C’est avec les années 90 que com­mence la col­la­bo­ra­tion d’Arturo avec Corrado Basile et la maison d’édition Graphos nou­vel­le­ment née. Arturo dirige la « Collection d’études et de docu­ments his­to­ri­ques », inau­gurée par la publi­ca­tion en volume de L’altra Resistenza. Il PCI e le oppo­si­zioni di sinis­tra 1943-1945 (Graphos, Gênes 1991). Le texte, fruit de lon­gues années d’études et de recher­ches, lui apporte une cer­taine noto­riété et l’estime de cer­tains his­to­riens « offi­ciels » comme Luigi Cortesi et Michele Fatica pour ne citer qu’eux.

Des extraits de ce livre seront publiés éga­lement en anglais et en français. En anglais la revue Revolutionary History (vol. 5, n° 4, prin­temps 1995) en publie un long résumé sous le titre : « The Left Wing Opposition in Italy During the Period of the Resistance » ; la réd­action de la revue prés­ente Arturo comme « an inde­pen­dent marxist his­to­ri­cal resear­cher » . Trois années plus tard, les Cahiers Léon Trotsky (n° 64, novem­bre 1998) pro­po­sent aux lec­teurs français le même texte abrégé sous le titre « L’Opposition de gauche en Italie pen­dant la pér­iode de la Résistance ».

Toujours durant les années 90, Arturo publie avec Paolo Giussani, Il declino dell’URSS. Saggi sul col­lasso eco­no­mico sovie­tico [Le déclin de l’URSS. Essai sur l’effon­dre­ment éco­no­mique sovié­tique] (Graphos, Gênes 1991) et deux ans plus tard il fait paraître Stalinismo. Nascita e affer­ma­zione di un regime [Stalinisme. Naissance et affir­ma­tion d’un régime] (Graphos, Gênes 1993). De cette pér­iode date aussi la ten­ta­tive de lancer la revue Laboratorio Storico dont ne sor­tira cepen­dant qu’un seul numéro (mai-août 1992) qui contien­dra notam­ment un arti­cle écrit en col­la­bo­ra­tion avec Mirella Mingardo : « Il socia­lismo di sinis­tra a Milan tra pace e guerra 1912-1918 » [Le socia­lisme de gauche à Milan entre paix et guerre 1912-1918 ].

Pendant cette pér­iode il par­ti­cipe à de nom­breux sémin­aires et confér­ences sur le thème de la « Résistance » et on lui confie régul­ièrement la tâche d’illus­trer la « dis­si­dence dans la Résistance ». Le livre Conoscere la Resistenza [Connaître la Résistance] (Unicopli, Milan 1994) tém­oigne de cette acti­vité et contient son texte « La sinis­tra dis­si­dente in Italia nel periodo della Resistenza » [La gauche dis­si­dente en Italie pen­dant la pér­iode de la Résistance ].

Au milieu des années 90, Arturo inter­rompt sa col­la­bo­ra­tion avec les éditions Graphos. Dans le même temps com­mence la col­la­bo­ra­tion d’Arturo avec ses amis de la Colibrì de Milan ; cette excel­lente entente per­met­tra la publi­ca­tion de Amadeo Bordiga (1889-1970). Bibliografia [Amadeo Bordiga (1889-1970). Bibliographie] (Colibrì, Paderno Dugnano 1995). Ce tra­vail, dont les auteurs étaient cons­cients du caractère par­tiel - en Italie, la seule biblio­gra­phie des écrits de Bordiga de 1945 à 1970 figu­rait en appen­dice du livre de Liliana Grilli Amadeo Bordiga : capi­ta­lismo sovie­tico e comu­nismo [Amadeo Bordiga : capi­ta­lisme sovié­tique et com­mu­nisme] (La Pietra, Milan 1982) - vou­lait sti­mu­ler l’étude des posi­tions théo­riques déf­endues et rép­andues dans des mino­rités res­trein­tes par le « Napolitain têtu ».
Si on a consa­cré à la vie de Gramsci, père de l’Italie démoc­ra­tique, et à l’étude de chacun de ses écrits, des cen­tai­nes et des cen­tai­nes de volu­mes plus ou moins bons, si on lui a consa­cré un ins­ti­tut, Bordiga a subi un ostra­cisme durant toute sa vie, et même après sa mort. Faire connaître, même à une petite éch­elle, son œuvre était une tâche indis­pen­sa­ble. Évide­mment recher­cher tout ce qui avait été publié fut un tra­vail par­ti­cu­liè­rement ingrat et l’objec­tif ne fut que par­tiel­le­ment atteint ; d’autres pour­sui­vront cette tâche qui est déjà en bonne voie avec la publi­ca­tion des œuvres com­plètes de Bordiga jusqu’en 1926, et a été entre­prise par Luigi Gerosa pour la Graphos.

À partir de ce moment, l’étude de la vie de Bordiga et de la gauche com­mu­niste ita­lienne dans l’émig­ration en France et en Belgique occupe une bonne partie du temps d’Arturo ; en novem­bre 1995 il publie Simone Weil e lo sta­li­nismo (1932-1933) [Simone Weil et le sta­li­nisme (1932-1933)] (Quaderni del Centro Studi Pietro Tresso, série « Études et recher­ches », n° 37, novem­bre 1995) qui ana­lyse la ren­contre de Simone Weil avec l’extrême gauche en France en 1932 et 1933 et les ten­ta­ti­ves, ratées, d’uni­fi­ca­tion de ces for­ma­tions.
L’année sui­vante, Arturo rédige un essai inti­tulé « Tragicamente soli ! La ques­tione ebraica nella seconda guerra mon­diale » [Tragiquement seuls ! La ques­tion juive pen­dant la Seconde Guerre mon­diale ], essai qui est ensuite publié dans une forme légè­rement abrégée par la revue Giano (n° 24, sep­tem­bre-déc­embre 1996) sous le titre « Il silen­zio e la com­pli­cità dei nemici del Reich » [Le silence et la com­pli­cité des enne­mis du Reich ].

Entre-temps, en juin 1996, Arturo avait par­ti­cipé au col­lo­que de Bologne sur la per­son­na­lité et l’œuvre d’Amadeo Bordiga ; l’inter­ven­tion d’Arturo, conte­nue dans les actes du col­lo­que (Amadeo Bordiga nella storia del comu­nismo [Amadeo Bordiga dans l’his­toire du com­mu­nisme], ESI, Naples 1999) est l’annonce du tra­vail auquel, avec l’auteur de ces lignes, il était en train de se consa­crer. Ce tra­vail devait porter sur la vie du révo­luti­onn­aire napo­li­tain dans les années les moins connues de sa vie, pen­dant les­quel­les il fut le plus calom­nié, et ses actes et posi­tions les plus fal­si­fiés. Comme c’est dés­ormais son habi­tude, son ami Paolo Casciola publie en avant-pre­mière ce tra­vail : A. Peregalli-S. Saggioro, Amadeo Bordiga. Gli anni oscuri (1926-1945) [Amadeo Bordiga. Les années obs­cu­res (1926-1945)] (Quaderni Pietro Tresso, n° 3, jan­vier 1997). Amplifié, ce tra­vail paraîtra ensuite en volume : Amadeo Bordiga. La sconfitta e gli anni oscuri (1926-1945) [Amadeo Bordiga. La déf­aite et les années obs­cu­res (1926-1945)] (Colibrì, Paderno Dugnano 1998).
La paru­tion de ce volume nous réjouit énormément, même si la cons­pi­ra­tion du silence de la culture offi­cielle conti­nua, en grande partie, à sévir. Pris par l’enthou­siasme de la publi­ca­tion, nous pensâmes conti­nuer le tra­vail et trai­ter des années qui sui­vi­rent la fin de la Seconde Guerre mon­diale ; puis étudier les années 50 et la scis­sion du mou­ve­ment inter­na­tio­na­liste en deux tronçons - d’une part Onorato Damen avec Battaglia Comunista et de l’autre Bordiga avec Il Programma Comunista ; cla­ri­fier ensuite la ques­tion de la Fraction franç­aise de la gauche com­mu­niste avec ses scis­sions et rup­tu­res ; et enfin abor­der le pro­blème du groupe Socialisme ou Barbarie.
Ce qui a paru jusqu’ici sur la gauche com­mu­niste est l’œuvre d’éléments du Courant com­mu­niste inter­na­tio­nal ou de son entou­rage et se ter­mine iné­vi­tab­lement par la glo­ri­fi­ca­tion de Marc Chirik, le vieux Marc que je prés­entai à Arturo en 1974 (ou 1975) et avec lequel nous allâmes ensem­ble ren­contrer le vieux Damen. Malheureusement tout ce tra­vail est resté en chan­tier, et qui sait s’il pourra repren­dre sans l’apport fon­da­men­tal et dyna­mi­que d’Arturo. Entre-temps, en juillet 1998, Arturo avait remis le manus­crit de Togliatti guar­da­si­gilli 1945-1946 [Togliatti, Garde des Sceaux 1945-1946] (Colibrì, Paderno Dugnano, 1998) écrit en col­la­bo­ra­tion avec Mirella Mingardo ; ce livre trai­tait du pas­sage de Togliatti au ministère de la Justice en qua­lité de Garde des Sceaux, « à la tête d’un ministère tra­di­tion­nel­le­ment considéré par le mou­ve­ment ouvrier comme un des cen­tres de la répr­ession, une des mani­fes­ta­tions les plus évid­entes du pou­voir ».

À la fin de l’été 1998, comme un éclair dans un ciel bleu, la mala­die le frappe et Arturo est opéré. L’inter­ven­tion chi­rur­gi­cale se passe bien ; bien qu’ébranlé, en par­ti­cu­lier par les thé­rapies qui doi­vent suivre l’opé­ration, il reprend et conti­nue sa vie habi­tuelle. À la fin de la même année, il entre, et ce ne fut pas pour lui une mince satis­fac­tion, dans le comité scien­ti­fi­que de la Fondation Amadeo Bordiga avec Michele Fatica, Giorgio Galli, Liliana Grilli, Bruno Maffi et Mario Maffi. Il retrouve à la « Fondation » Liliana, amie et cama­rade de vieille date, avec qui il des­cend à Formia pour visi­ter la maison de Bordiga qui n’était plus habitée depuis la mort de Antonietta, sa com­pa­gne. Il s’agit de mettre de l’ordre dans un matériel considé­rable qui est entassé là, sans être consulté depuis plus de 25 ans. Le tra­vail n’en est qu’à ses débuts.
Malheureusement, à l’automne 1999, sa mala­die reprend et de nou­vel­les thé­rapies sont néc­ess­aires. Arturo est très scep­ti­que sur son trai­te­ment, quoiqu’il ne le laisse pas voir et pré­fère ne pas en parler, souf­frant en silence. Pour éloigner le cau­che­mar, il cher­che à se plon­ger dans le tra­vail et à repren­dre ses recher­ches.

En jan­vier-février 2001 paraît PCI 1946-1970. Donna, fami­glia, morale ses­suale [PCI 1946-1970. Femme, famille, morale sexuelle] (Quaderni Pietro Tresso, n° 27, jan­vier-février 2001), son der­nier texte ; il s’agit d’un cha­pi­tre d’un tra­vail de plus ample portée sur le PCI après 1945. Arturo sup­porte la mala­die sans bruit mais la fati­gue exces­sive et l’épui­sement qui le frap­pent dés­ormais depuis trois ans s’aggra­vent et ses forces com­men­cent à dimi­nuer. Il conti­nue à tra­vailler à Brera et il le fera jusqu’au bout. Quand il pren­dra un congé « pour mala­die », ce sera la fin.

Ces quel­ques sou­ve­nirs sur Arturo res­sem­blent à une biblio­gra­phie mais cela montre jus­te­ment à quel point ses écrits, la publi­ca­tion de ses recher­ches et son tra­vail sont insé­pa­rables de sa vie et en cons­ti­tuent une partie fon­da­men­tale. Sans aide, pres­que tou­jours seul, Arturo a réussi un gros tra­vail qui lui vaut le titre mérité d’his­to­rien du mou­ve­ment com­mu­niste révo­luti­onn­aire, mais un his­to­rien com­mu­niste, animé par la pas­sion de contri­buer à la connais­sance de l’his­toire des vain­cus et de ceux qui s’opposèrent au sta­li­nisme et à la dégén­ére­scence du mou­ve­ment com­mu­niste.
Ses amis se sou­vien­dront d’Arturo pour sa modes­tie pro­ver­biale, pour sa gen­tillesse dans sa façon d’être et de vivre. L’unique but de son tra­vail était de faire émerger la vérité his­to­ri­que, jamais de faire pré­valoir ses intérêts per­son­nels. Au-delà de la perte d’un ami d’une rare force et d’une rare puis­sance de tra­vail, sa mort pré­coce est éga­lement une catas­tro­phe lorsqu’on pense à tout ce qu’il aurait pu encore faire. Arturo par­lait sou­vent du moment où il par­ti­rait à la retraite et pou­rait étudier et écrire sans subir les contrain­tes d’un tra­vail imposé, enfin libre de se consa­crer aux ques­tions qui l’intér­essaient et le pré­oc­cupaient.
À cette étape, il n’est mal­heu­reu­se­ment jamais arrivé.
Padoue, juillet 2001
 Sandro Saggioro

Note du tra­duc­teur : Ce texte a été publié dans les Quaderni Pietro Tresso, n° 31, sep­tem­bre-octo­bre 2001, Omaggio ad Arturo Peregalli (1948-2001) [Hommage à Arturo Peregalli (1948-2001)], qui contient d’autres tém­oig­nages et sou­ve­nirs. Quant aux notes ci-des­sous, elles ont été rédigées par Sandro Saggioro et Paolo Casciola pour une ver­sion abrégée de ce texte parue dans la revue Revolutionary History, volume 8, N° 2, 2002.

1. Arturo Brandirali appar­te­nait à la sec­tion de Milan des Gruppi comu­nisti rivo­lu­zio­nari (GCR), sec­tion de la Quatrième Internationale dite « pabliste » par ses adver­sai­res ou du SU (secré­tariat unifié) par ses par­ti­sans - et pen­dant la pér­iode de « l’entrisme pro­fond » qui, en Italie dura de 1952 à 1969, Brandirali devint un diri­geant des FGCI, l’orga­ni­sa­tion de jeu­nesse du Parti com­mu­niste ita­lien En 1966, il lança le groupe Falcemartello (La Faucille et le Marteau), la fameuse « ten­dance » auquel il est fait allu­sion dans le texte. Ce groupe ras­sem­blait des jeunes gué­var­istes, pro-cubains et pro-chi­nois et finit par scis­sion­ner du GCR à la fin de 1967, pri­vant cette orga­ni­sa­tion de la plu­part de ces mili­tants. La majo­rité fonda donc un

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire