jeudi 9 mai 2013

Emma Goldman: "Trotsky proteste beaucoup trop"

(Brochure publiée en anglais en 1938, iné­dite en français.)

Ce pam­phlet dével­oppe les idées exposées dans un arti­cle de Vanguard, men­suel anar­chiste édité à New York. Il fut publié dans le numéro de juillet 1938, mais comme cette revue dis­po­sait d’un espace limité, seule une partie du manus­crit ori­gi­nal fut mise à la dis­po­si­tion des lec­teurs. Je prés­ente ici une ver­sion à la fois cor­rigée et développée (E.G.).

Léon Trotsky affir­mera cer­tai­ne­ment que toute cri­ti­que de son rôle durant la tragédie de Cronstadt ne fait que ren­for­cer et encou­ra­ger son ennemi mortel : Staline. Mais c’est parce que Trotsky ne peut conce­voir que quelqu’un puisse dét­ester le sau­vage qui règne au Kremlin et le cruel régime qu’il dirige, tout en refu­sant d’exonérer Léon Trotsky pour le crime qu’il a commis contre les marins de Cronstadt.
A mon avis, aucune différ­ence fon­da­men­tale ne sépare les deux pro­ta­go­nis­tes de ce généreux système dic­ta­to­rial, à part le fait que Léon Trotsky ne se trouve plus au pou­voir pour en pro­di­guer les bien­faits, ce qui n’est pas le cas de Staline. Non, je ne défe­nds pas le diri­geant actuel de la Russie.
Je dois cepen­dant sou­li­gner que Staline n’est pas des­cendu du ciel pour venir persé­cuter tout d’un coup l’infor­tuné peuple russe. Il se contente de conti­nuer la tra­di­tion bol­che­vi­que, même s’il agit d’une manière plus impi­toya­ble. Le pro­ces­sus qui a consisté à déposséder les masses russes de leur révo­lution a com­mencé presque imméd­ia­tement après la prise de pou­voir par Lénine et son parti. L’ins­tau­ra­tion d’une discrimina­tion gros­sière dans le ration­ne­ment et le loge­ment, la sup­pres­sion de toutes les libertés politiques, les persé­cutions et les arres­ta­tions conti­nuel­les sont deve­nues le quo­ti­dien des masses russes. Il est vrai que les purges de l’époque ne visaient pas les mem­bres du parti, même si cer­tains com­mu­nis­tes furent aussi jetés dans les pri­sons et les camps de concen­tra­tion. Il faut sou­li­gner que les mili­tants de la pre­mière Opposition ouvrière et leurs diri­geants furent rapi­de­ment éliminés. Chliapnikov fut envoyé « se repo­ser » dans le Caucase et Alexandra Kollontai placée en résid­ence sur­veillée. Mais tous les autres oppo­sants poli­ti­ques (men­che­viks, socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires, anar­chis­tes ainsi qu’une grande partie des intel­lec­tuels libéraux) et de nom­breux ouvriers et pay­sans furent empri­sonnés sans ména­gement dans les geôles de la Tcheka, ou exilés dans des régions éloignées de la Russie et de la Sibérie où ils étaient condamnés à une mort lente. En d’autres termes, ce n’est pas Staline qui a inventé la théorie et les mét­hodes qui ont écrasé la révo­lution russe et forgé de nou­vel­les chaînes au peuple russe. Certes, je l’admets bien volon­tiers, la dic­ta­ture est deve­nue mons­trueuse sous le règne de Staline. Mais cela ne dimi­nue pas pour autant la culpa­bi­lité de Léon Trotsky qui fut l’un des acteurs du drame révo­luti­onn­aire dont Cronstadt a cons­ti­tué l’une des scènes les plus san­glan­tes. J’ai devant moi les deux numéros de février et avril 1938 de New International, l’organe offi­ciel de Trotsky. Ils contien­nent des arti­cles de John G. Wright, cent pour cent trots­kyste, et du Grand Patron lui-même.
Ces textes prét­endent réfuter les accu­sa­tions portées contre Trotsky à propos de Cronstadt. M. Wright fait sur­tout écho à la voix de son maître et ses docu­ments ne sont pas de pre­mière main. De plus, il ne se trou­vait pas per­son­nel­le­ment en Russie en 1921. Je pré­fère donc m’intér­esser sur­tout aux propos de Léon Trotsky. Au moins, lui a le sinis­tre mérite d’avoir par­ti­cipé à la « liqui­da­tion » de Cronstadt. Cependant, l’arti­cle de Wright contient quel­ques inexac­ti­tu­des impru­den­tes qui doivent être dém­asquées tout de suite. Je les dénonce­rai d’abord rapi­de­ment et je m’occu­pe­rai ensuite des argu­ments de son maître à penser.
John G. Wright prétend que La Révolte de Cronstadt d’Alexandre Berkman « ne fait que refor­mu­ler des inter­pré­tations et de prét­endus faits four­nis par les socia­lis­tes révo­luti­onn­aires de droite, et recueillis dans La Vérité sur la Russie de Volya, édité à Prague en 1921.
Ce mon­sieur accuse ensuite Alexandre Berkman « d’être un homme peu scru­pu­leux, un pla­giaire qui se livre à d’insi­gni­fian­tes retou­ches et a pour habi­tude de dis­si­mu­ler la source véri­table de ce qu’il prés­ente comme sa propre ana­lyse ». La vie et l’œuvre d’Alexandre Berkman font de lui l’un des plus grands pen­seurs et com­bat­tants révo­luti­onnaires, un homme entiè­rement dévoué à son idéal. Ceux qui l’ont connu peu­vent tém­oigner de son honnêteté dans toutes ses actions, ainsi que de son intégrité en tant qu’écrivain. (…) (1) .
Le com­mu­niste moyen, qu’il soit fidèle à Trotsky ou à Staline, connaît à peu près autant la litté­ra­ture anar­chiste et ses auteurs que, disons, un catho­li­que connaît Voltaire ou Thomas Paine. L’idée même que l’on doit s’enquérir de la posi­tion de ses adver­sai­res poli­ti­ques avant de les des­cen­dre en flam­mes est considérée comme une hérésie par la hiérar­chie com­mu­niste. Je ne pense donc pas que John G. Wright mente de façon délibérée à propos d’Alexandre Berkman. Je crois plus sim­ple­ment qu’il est pro­fondément igno­rant. Durant toute sa vie Alexandre Berkman a tenu des jour­naux per­son­nels. Même pen­dant les qua­torze années de sup­pli­ces qu’il a endurées au Western Penitentiary aux États-Unis, Alexandre Berkman a tou­jours réussi à tenir un jour­nal qu’il m’envoyait clan­des­ti­ne­ment à cette époque. Sur le bateau, le S.S. Buford, qui nous emmena en Russie au cours d’un long et pér­illeux voyage de 28 jours, mon cama­rade conti­nua à tenir son jour­nal et il main­tint cette vieille habi­tude durant les 23 mois que nous passâmes en Russie.
Les Mémoires de prison d’un anar­chiste que même des cri­ti­ques conser­va­teurs ont com­paré à La Maison des morts de Fiodor Dostoïevski, ont été conçus à partir de son jour­nal. La Révolte de Cronstadt et Le Mythe bol­che­vik sont aussi le pro­duit de ses notes prises quo­ti­dien­ne­ment en Russie. Il est donc stu­pide d’accu­ser la bro­chure de Berkman sur Cronstadt de « refor­mu­ler des faits inventés », présentés aupa­ra­vant dans un livre des socialistes-révo­luti­onn­aires édité à Prague.
Tout aussi fan­tai­siste est l’accu­sa­tion portée par Wright contre Alexandre Berkman d’avoir nié la prés­ence du général Kozlovsky à Cronstadt.
Dans La Révolte de Cronstadt (p. 15), mon vieil ami écrit en effet : « L’ex-général Kozlovsky se trou­vait effec­ti­ve­ment à Cronstadt. C’est Trotsky qui l’avait placé là-bas en tant que spéc­ial­iste de l’artille­rie. Il n’a joué absolument aucun rôle dans les évé­nements de Cronstadt. » Et Zinoviev en per­sonne le confirma, alors qu’il était au zénith de sa gloire. Au cours de la ses­sion extra­or­di­naire du soviet de Petrograd, le 4 mars 1921, ses­sion convo­quée pour décider du sort de Cronstadt, Zinoviev déc­lara : « Bien sûr, Kozlovsky est vieux et ne peut rien faire, mais les offi­ciers blancs sont der­rière lui et ils trom­pent les marins. » Et Alexandre Berkman sou­li­gna que les marins n’avaient accepté les ser­vi­ces d’aucun général chou­chou de Trotsky, et qu’ils avaient refusé les pro­vi­sions et les autres aides proposées par Victor Tchernov, diri­geant des socialistes-révo­luti­onn­aires de droite à Paris.
Les trots­kys­tes considèrent cer­tai­ne­ment que c’est faire preuve de sen­ti­men­ta­lisme bour­geois que de per­met­tre aux marins calomniés de s’expri­mer et de se déf­endre. Cette concep­tion des rap­ports avec un adver­saire poli­ti­que, ce jés­uit­isme dét­es­table, a fait davan­tage pour détr­uire le mou­ve­ment ouvrier dans son ensem­ble qu’aucune des tac­ti­ques « sacrées » du bol­che­visme.
Pour que le lec­teur puisse décider qui a rai-son, des accu­sa­teurs de Cronstadt, ou des marins qui se sont exprimés clai­re­ment à l’époque, je repro­duis ici le mes­sage radio envoyé aux ouvriers du monde entier le 6 mars 1921 : « Notre cause est juste : nous sommes par­ti­sans du pou­voir des soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représ­entants des masses tra­vailleu­ses. Les soviets fan­to­ches mani­pulés par le Parti communiste ont tou­jours été sourds à nos besoins et à nos reven­di­ca­tions ; nous n’avons reçu qu’une rép­onse : la mitraille (…). Camarades ! Non seu­le­ment ils vous trom­pent, mais ils tra­ves­tis-sent déli­bérément la vérité et nous dif­fa­ment de la façon la plus mép­ri­sable (…). A Cronstadt, tout le pou­voir est exclu­si­ve­ment entre les mains des marins, sol­dats et ouvriers révolution­nai­res - non entre celles des contre-révo­luti­onn­aires dirigés par un cer­tain Kozlovsky, comme la radio de Moscou essaie men­songè­rement de vous le faire croire (…). Ne tardez pas, cama­ra­des ! Rejoignez-nous, contac­tez-nous ; deman­dez à ce que vos délégués puis­sent venir nous rendre visite à Cronstadt. Seuls vos délégués pour­ront vous dire la vérité et dén­oncer les abo­mi­na­bles calom­nies sur le pain offert par les Finlandais et l’aide pro­posée par l’Entente. Vive le prolétariat et la pay­san­ne­rie révo­luti­onn­aire ! Vive le pou­voir des soviets libre­ment élus ! »
Les marins prét­en­dument « dirigés » par Kozlovsky deman­dent aux ouvriers du monde entier d’envoyer des délégués afin qu’ils vérifient si les igno­bles calom­nies dif­fusées par la presse sovié­tique contre eux ont le moin­dre fon­de­ment !
Léon Trotsky est sur­pris et s’indi­gne lors-que qui­conque ose pro­tes­ter contre la répression de Cronstadt. Après tout, ces évé­nements se sont déroulés il y a très long­temps, dix-sept années ont passé, et il s’agi­rait seu­le­ment d’un « épi­sode dans l’his­toire des rela­tions entre la ville prolé­tari­enne et le vil­lage petit-bour­geois ». Pourquoi faire tel­le­ment de « tapage » aujourd’hui ? A moins que l’on veuille « dis­cré­diter l’unique cou­rant révolution­naire qui n’ait jamais renié son dra­peau, qui ne se soit jamais com­pro­mis avec l’ennemi, et qui soit le seul à représ­enter l’avenir ». L’égot­isme de Léon Trotsky, que ses amis et par­ti­sans connais­sent bien, a tou­jours été remar­qua­ble. Depuis que les persé­cutions de son ennemi mortel l’ont doté d’une sorte de baguette magi­que, sa suf­fi­sance a atteint des pro-por­tions alar­man­tes.
Léon Trotsky est outré que l’on se penche de nou­veau sur l’« épi­sode » de Cronstadt et que l’on se pose des ques­tions sur son rôle per­son­nel dans ces évé­nements. Il ne comprend pas que ceux qui l’ont déf­endu contre son détr­acteur ont éga­lement le droit de lui deman­der quel­les mét­hodes il a employées lors­que lui, Trotsky, était au pou­voir. Ils ont le droit de lui deman­der com­ment il a traité ceux qui ne considéraient pas ses opi­nions comme une vérité d’Éva­ng­ile. Bien sûr, il serait ridi­cule de s’atten­dre à ce qu’il batte sa coulpe et pro­clame : « Moi aussi je n’étais qu’un homme et j’ai commis des erreurs. Moi aussi j’ai péché et j’ai tué mes frères ou ordonné qu’on les tue. » Seuls de subli­mes pro­phètes ont su attein­dre de telles cimes de cou­rage. Léon Trotsky n’en fait pas partie. Au contraire, il conti­nue à vou­loir se prés­enter comme tout-puis­sant, à croire que tous ses actes et ses jugements ont été mûrement pesés, et à cou­vrir d’ana­thèmes ceux qui sont assez fous pour suggérer que le grand dieu Léon Trotsky a lui aussi des pieds d’argile.
Il se moque des preu­ves écrites laissées par les marins de Cronstadt et du tém­oig­nage de ceux qui se trou­vaient suf­fi­sam­ment près de la ville rebelle pour voir et enten­dre ce qui s’est passé durant l’hor­ri­ble siège. Il les appelle des « faus­ses étiqu­ettes ». Cela ne l’empêche pas pour autant d’assu­rer à ses lec­teurs que son expli­ca­tion de la rév­olte de Cronstadt peut être « cor­ro­borée et illus­trée par de nom­breux faits et docu­ments ». Les gens intel­li­gents ris­quent de se deman­der pour­quoi Léon Trotsky n’a même pas la déc­ence de prés­enter ces « faus­ses étiqu­ettes » afin qu’ils soient en mesure de se forger eux-mêmes une opi­nion.
Même les tri­bu­naux bour­geois garan­tis­sent à l’accusé le droit de prés­enter des preu­ves pour se déf­endre. Mais ce n’est pas le cas de Léon Trotsky, porte-parole d’une seule et unique vérité, lui qui n’a « jamais renié son dra­peau et ne s’est jamais com­pro­mis avec ses enne­mis ».
On peut com­pren­dre un tel manque élémen­taire de déc­ence de la part d’un indi­vidu comme John G. Wright. Après tout, comme je l’ai déjà dit, il ne fait que citer les Saintes Écr­it­ures bol­che­vi­ques. Mais pour un personnage d’enver­gure mon­diale comme Léon Trotsky, le fait de passer sous silence les preuves avancées par les marins de Cronstadt indique, à mon avis, que cet homme est vrai­ment mal­honnête. Le vieux dicton : « Un léopard change de taches mais jamais de nature » s’appli­que par­fai­te­ment à Léon Trotsky. Le cal­vaire qu’il a subi durant ses années d’exil, la dis­pa­ri­tion tra­gi­que de ses pro­ches, des êtres qu’il aimait, et, de façon encore plus dra­matique, la tra­hi­son de ses anciens com­pa­gnons d’armes ne lui ont mal­heu­reu­se­ment rien appris. Pas une goutte de ten­dresse, de dou­ceur, n’a irri­gué l’esprit ran­cu­nier de Trotsky. Quel dom­mage pour lui que l’on entende par­fois mieux le silence des morts que la parole des vivants ! De fait, les voix étouffées à Cronstadt se sont fait enten­dre de plus en plus bruyam­ment au cours des dix-sept der­nières années. Est-ce pour cette raison que leur son déplaît tant à Léon Trotsky ?
Selon le fon­da­teur de l’Armée rouge, « Marx affir­mait déjà qu’on ne pou­vait pas juger les partis ni les indi­vi­dus sur ce qu’ils disent d’eux-mêmes . » Quel dom­mage que Trotsky ne se rende pas compte à quel point cette phrase s’appli­que par­fai­te­ment à son propre cas ! Parmi les bol­che­viks capa­bles d’écrire avec un cer­tain talent, aucun auteur n’a réussi à se mettre en avant autant que Trostky. Aucun ne s’est vanté autant que lui d’avoir par­ti­cipé à la révo­lution russe et aux évé­nements qui ont suivi. Si l’on appli­que à Trotsky le critère de son maître à penser, nous devrions en déd­uire que ses écrits n’ont aucune valeur - rai­son­ne­ment évid­emment absurde.
Soucieux de dis­cré­diter les motifs de la ré-volte de Cronstadt, Léon Trotsky fait la remarque sui­vante : « Il m’arriva d’envoyer de différents fronts des dizai­nes de télégr­ammes récla­mant la mobi­li­sa­tion de nou­veaux détachements ’sûrs’, formés d’ouvriers de Petrograd et de marins de la Baltique. Mais, dès la fin de 1918 et en tout cas pas plus tard que 1919, les fronts com­mencèrent à se plain­dre que les nou­veaux détac­hements marins de Cronstadt n’étaient pas bons, qu’ils étaient exi­geants, indis­ci­plinés, peu sûrs au combat, en somme, plus nui­si­bles qu’utiles. » Plus loin dans la même page, Trotsky affirme : « Quand la situa­tion devint par­ti­cu­liè­rement dif­fi­cile dans Petrograd affamée, on exa­mina plus d’une fois, au Bureau poli­ti­que, la ques­tion de savoir s’il ne fal­lait pas faire un ’emprunt intérieur’ à Cronstadt, où res­taient encore d’impor­tan­tes rés­erves de denrées variées. Mais les délégués des ouvriers de Petrograd rép­ondaient : ’ Ils ne nous don­ne­ront rien de plein gré. Ils tra­fi­quent sur les draps, le char­bon, le pain. A Cronstadt aujourd’hui, toute la racaille a relevé la tête.’ » Triste exem­ple d’un procédé typi­que­ment bolchevik : non seu­le­ment on liquide phy­si­que-ment ses adver­sai­res poli­ti­ques mais on souille aussi leur mém­oire. Suivant les traces de Marx, Engels et Lénine, Trotsky puis Staline ont uti­lisé les mêmes mét­hodes. Je n’ai pas l’inten­tion de dis­cu­ter ici du com­por­te­ment des marins de Cronstadt en 1918 ou en 1919. Je ne suis arrivée en Russie qu’en jan­vier 1920. Du début de 1920 jusqu’à la « liqui­da­tion » de Cronstadt, quinze mois plus tard, les marins de la flotte de la Baltique furent présentés comme des hommes de valeur ayant tou­jours fait preuve d’un cou­rage inébran­la­ble. A de mul­ti­ples repri­ses, des anarchis­tes, des men­che­viks, des socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et aussi de nom­breux communis­tes m’ont dit que les marins for­maient l’épine dor­sale de la révo­lution. Durant la manifes­ta­tion du 1er mai 1920, et au cours des autres fes­ti­vités orga­nisées en l’hon­neur de la visite de la pre­mière mis­sion du Parti tra­vail-liste bri­tan­ni­que, les marins de Cronstadt cons­ti­tuèrent un impor­tant contin­gent, parfaitement visi­ble. Ils furent salués comme de grands héros qui avaient sauvé la révo­lution contre Kerenski, et Petrograd contre Ioudénitch. Pendant l’anni­ver­saire de la révo­lution d’Octobre, les marins se trou­vaient de nou­veau aux pre­miers rangs, et des foules com­pac­tes applau­di­rent lorsqu’ils rejouèrent la prise du Palais d’Hiver.
Est-il pos­si­ble que les diri­geants du Parti, à l’excep­tion de Léon Trotsky, n’aient pas été au cou­rant de la cor­rup­tion et de la démo­ra­lisation de Cronstadt que nous décrit le fon­da­teur de l’Armée rouge ? Je ne crois pas. D’ailleurs, je doute que Trotsky lui-même ait eu cette opi­nion avant mars 1921. Son récit actuel résulte-t-il de doutes qu’il épr­ouva alors, ou s’agit-il d’une ten­ta­tive de jus­ti­fier après coup la « liqui­da­tion » insensée de Cronstadt ?
Même si l’on admet que les marins n’étaient pas les mêmes qu’en 1917 (2), il est évident que les Cronstadtiens de 1921 n’avaient rien à voir avec le sinis­tre tableau qu’en dresse Trotsky et son dis­ci­ple Wright. De fait, les marins n’ont connu leur ter­ri­ble destin qu’à cause de leur pro­fonde soli­da­rité, de leurs liens étroits avec les ouvriers de Petrograd qui endurèrent la faim et le froid jusqu’à se rév­olter au cours d’une série de grèves en février 1921. Pourquoi Trotsky et ses par­ti­sans ne men­tion­nent-ils pas ce fait ? Léon Trotsky sait par­fai­te­ment, si Wright l’ignore, que la pre­mière scène du drame de Cronstadt s’est déroulée à Petrograd le 24 février et n’a pas été jouée par les marins mais par les grév­istes. Car c’est ce jour-là que les grév­istes ont laissé s’expri­mer leur colère accu­mulée contre l’indiffér­ence bru­tale des hommes qui n’arrêtaient pas de dis­cou­rir sur la dic­ta­ture du prolé­tariat, dic­ta­ture qui s’était trans­formée depuis long­temps en la dic­ta­ture impi­toya­ble du Parti com­mu­niste.
Dans son jour­nal, Alexandre Berkman rap-porte : « Les ouvriers de l’usine de Troubotchny se sont mis en grève. Au cours de la distri­bu­tion des vêtements d’hiver, les communistes ont été beau­coup mieux servis que ceux qui ne sont pas mem­bres du Parti, se plaignent-ils. Le gou­ver­ne­ment refuse de pren­dre en considé­ration leurs reven­di­ca­tions tant que les ouvriers ne repren­nent pas le tra­vail. Des foules de grév­istes se sont ras­sem­blées dans les rues près des usines, et des sol­dats ont été envoyés pour les dis­per­ser. C’étaient des koursanti, des jeunes com­mu­nis­tes de l’Académie mili­taire. Il n’y a pas eu de vio­len­ces.
Maintenant les grév­istes sont rejoints par des tra­vailleurs des entrepôts de l’Amirauté et des docks de Calernaya. L’hos­ti­lité aug­mente contre l’atti­tude arro­gante du gou­ver­ne­ment. Ils ont essayé de mani­fes­ter dans la rue mais les trou­pes montées sont inter­ve­nues pour les en empêcher. » C’est seu­le­ment après s’être enquis de la situa­tion véri­table des ouvriers de Petrograd que les marins de Cronstadt ont fait en 1921 ce qu’ils avaient fait en 1917. Ils se sont immédia­te­ment soli­da­risés avec les ouvriers. A cause de leur rôle en 1917, les marins avaient tou­jours été considérés comme le glo­rieux fleu­ron de la révo­lution. En 1921, ils agi­rent de la même façon mais furent dénoncés aux yeux du monde entier comme des traîtres, des contre-révo­luti­onn­aires. Évide­mment, en 1917, les marins de Cronstadt avaient aidé à mettre en selle les bol­che­viks. En 1921, ils demandaient des comp­tes pour les faux espoirs que le Parti avait fait naître chez les masses, et les belles pro­mes­ses que les bol­che­viks avaient reniées dès qu’ils avaient jugé être soli­de­ment ins­tallés au pou­voir. Crime abo­mi­na­ble en vérité. Mais le plus impor­tant dans ce crime est que les marins de Cronstadt ne se sont pas « mutinés » dans un contexte serein. Leur rébel­lion était pro­fondément enra­cinée dans les souf­fran­ces des tra­vailleurs russes : le prolétariat des villes, aussi bien que la pay­san­ne­rie.
Certes, notre ex-com­mis­saire du peuple nous assure : « Les pay­sans se firent aux réqui­si­tions comme à un mal tem­po­raire. Mais la guerre civile dura trois ans. La ville ne don­nait pres­que rien au vil­lage et lui pre­nait pres­que tout, sur­tout pour les besoins de la guerre. Les pay­sans avaient approuvé les ’ bol­che­viks’, mais deve­naient de plus en plus hos­ti­les aux ’com­mu­nis­tes’. » Malheureusement, ces arguments relèvent de la pure fic­tion, comme le prou­vent de nom­breux faits, notam­ment la liqui­da­tion des soviets pay­sans dirigés par Maria Spiridovna, et le déluge de fer et de feu lancé contre les pay­sans pour les obli­ger à livrer tous leurs pro­duits, y com­pris leurs graines pour les semailles de prin­temps. En fait, les pay­sans dét­estaient le régime pres­que depuis le début de la révo­lution, en tout cas cer­tai­ne­ment depuis le moment où le slogan de Lénine « Expropriez les expro­priateurs » devint « Expropriez les pay­sans pour la gloire de la dic­ta­ture com­mu­niste. » C’est pour­quoi ils pro­tes­taient cons­tam­ment contre la dic­ta­ture bol­che­vi­que. Comme en tém­oigne notam­ment le soulè­vement des pay­sans de Carélie, écrasé dans le sang par le général tsariste Slastchev-Krimsky. Si les pay­sans appréciaient autant le régime sovié­tique que Trotsky vou­drait nous le faire croire, pour­quoi dut-on envoyer cet homme san­gui­naire en Carélie ?
Slastchev-Krimsky avait com­battu la révolution depuis le début et dirigé quel­ques-unes des armées de Wrangel en Crimée. Il avait commis des actes bar­ba­res contre des prisonniers de guerre et orga­nisé d’igno­bles pogromes. Et main­te­nant ce général se repen­tait et reve­nait à « sa patrie ». Ce contre-révo­luti­onn­aire patenté, ce mas­sa­creur de Juifs, reçut les hon­neurs mili­tai­res de la part des bol­che­viks, en com­pa­gnie de plu­sieurs généraux tsa­ris­tes et offi­ciers des armées blanches. Certes, on peut considérer comme un juste châtiment le fait que des antisé­mites soient obligés de saluer un Juif, Trotsky, leur supérieur hiér­arc­hique, et de lui obéir. Mais pour la révo­lution et le peuple russe, le retour triom­phal de ces impér­ial­istes était une insulte. Afin de le réc­omp­enser de son nouvel amour tout neuf pour la patrie socia­liste, on confia à Slastchev-Krimsky la mis­sion d’écraser les pay­sans de Carélie qui demandaient l’autodét­er­mi­nation et de meilleu­res condi­tions de vie. Léon Trotsky nous raconte que les marins de Cronstadt en 1919 n’auraient pas donné leurs pro­vi­sions de « plein gré » si on leur avait demandé - comme si les bol­che­viks avaient jamais procédé ainsi ! En fait, cette expres­sion ne fait pas partie de leur voca­bu­laire. Cependant ce sont ces marins prét­en­dument démo­ralisés, ces « spé­cu­lateurs », cette « racaille », etc., qui pri­rent le parti du prolétariat des villes en 1921, et dont la pre­mière reven­di­ca­tion était l’égalité des rations. Quels gang­sters que ces Cronstadiens, vrai­ment !
Wright et Trotsky essaient de dis­cré­diter les marins de Cronstadt parce que ces der­niers ont rapi­de­ment formé un Comité révo­luti­onn­aire pro­vi­soire. Rappelons tout d’abord qu’ils n’ont pas pré­médité leur rév­olte, mais qu’ils se réu­nirent le 1er mars 1921 pour dis­cu­ter de la façon d’aider leurs cama­ra­des de Petrograd. En fait, John G. Wright nous four­nit lui-même la rép­onse quand il écrit : « Il n’est pas du tout exclu que les auto­rités loca­les de Cronstadt n’aient pas su gérer habi­le­ment la situa­tion (…). On sait que Kalinine et le com­mis­saire du peuple Kouzmine n’étaient guère estimés par Lénine et ses collègues (…). Dans la mesure où les auto­rités loca­les n’étaient pas cons­cien­tes de l’impor­tance du danger et n’ont pas pris les mesu­res effi­ca­ces et adéq­uates pour trai­ter la crise, leurs mala­dres­ses ont cer­tai­ne­ment joué un rôle dans le dér­ou­lement des évé­nements (…) ».
Le pas­sage sur l’opi­nion néga­tive de Lénine à propos de Kalinine et Kouzmine n’est mal-heu­reu­se­ment qu’un vieux truc des bol­che­viks : on fait porter le cha­peau à un sous-fifre mala­droit pour dégager la res­pon­sa­bi­lité des diri­geants. Certes, les auto­rités loca­les de Cronstadt ont commis une « mala­dresse ». Kouzmine atta­qua vio­lem­ment les marins et les menaça de ter­ri­bles représailles. Les marins savaient évid­emment ce qui les atten­dait. Ils savaient que, si Kouzmine et Vassiliev obte­naient carte blan­che, leur pre­mière mesure serait de priver Cronstadt de ses armes et de ses rés­erves de nour­ri­ture. C’est la raison pour laquelle les marins formèrent leur Comité révo­luti­onn­aire pro­vi­soire. Et ils furent encou­ragés dans leur décision, lorsqu’ils appri­rent qu’une délé­gation de trente marins partie à Petrograd pour dis­cu­ter avec les ouvriers s’était vu refu­ser le droit de ren­trer à Cronstadt, que ses mem­bres avaient été arrêtés et placés entre les mains de la Tcheka.
Wright et Trotsky accor­dent une énorme impor­tance à une rumeur annoncée lors de la réunion du 1er mars : un camion bourré de soldats lour­de­ment armés allait ral­lier Cronstadt. Il est évident que Wright n’a jamais vécu sous une dic­ta­ture hermé­tique. Moi si. Lorsque les réseaux par les­quels pas­sent les contacts humains sont inter­rom­pus, lors­que toute pensée est recro­que­villée sur elle-même et que la liberté d’expres­sion est étouffée, alors les rumeurs se rép­andent à la vitesse de l’éclair et pren­nent des dimen­sions ter­ri­fian­tes. De plus, des camions rem­plis de sol­dats et de tchék­istes armés jusqu’aux dents patrouillaient sou­vent les rues durant la journée. Ils lançaient leurs filets pen­dant la nuit et rame­naient leurs prises jusqu’à la Tcheka. Ce spec­ta­cle était fréquent à Petrograd et à Moscou, à l’époque où je me trou­vais en Russie. Dans le climat de ten­sion ins­tauré par le dis­cours menaçant de Kouzmine, il était par­fai­te­ment normal que des rumeurs cir­cu­lent et que l’on y accorde crédit.
Pendant la cam­pa­gne contre les marins de Cronstadt, on a éga­lement affirmé que le fait que des nou­vel­les sur Cronstadt soient parues dans la presse pari­sienne deux semai­nes avant le début de la rév­olte était la preuve que les marins avaient été mani­pulés par les puis­sances impér­ial­istes et que cette rév­olte avait été en fait ourdie depuis Paris. Il est évident que cette calom­nie avait pour seule uti­lité de dis-cré­diter les Cronstadtiens aux yeux des ouvriers.
En réalité, ces nou­vel­les anti­cipées n’avaient rien d’extra­or­di­naire. Ce n’était pas la pre­mière fois que de telles rumeurs nais­saient à Paris, Riga ou Helsingfors et géné­ra­lement elles ne coïn­cidaient pas avec les déc­la­rations des agents de la contre-révo­lution à l’étr­anger. D’un autre côté, beau­coup d’évé­nements se sont pro­duits en Union sovié­tique qui auraient pu réjouir le cœur de l’Entente et dont on n’enten­dit jamais parler - des évé­nements bien plus nui­si­bles à la révo­lution russe et causés par la dic­ta­ture du Parti com­mu­niste lui-même. Par exem­ple, le fait que la Tcheka détr­uisit de nom­breu­ses réa­li­sations d’Octobre et que, en 1921, elle était déjà deve­nue une excrois­sance mor­telle sur le corps de la révo­lution. Je pour­rais men­tion­ner bien d’autres évé­nements sem­bla­bles qui m’obli­ge­raient à des dével­op­pements trop longs dans le cadre de cet arti­cle.
Non, les nou­vel­les anti­cipées parues dans la presse pari­sienne n’ont aucun rap­port avec la rév­olte de Cronstadt. De fait, en 1921, à Petrograd, per­sonne ne croyait à l’exis­tence d’un lien quel­conque, y com­pris une grande partie des com­mu­nis­tes. Comme je l’ai déjà dit, John G. Wright n’est qu’un simple dis­ci­ple de Léon Trotsky et il ignore donc ce que la plu­part des gens, à l’intérieur et à l’extérieur du parti bolchevik, pen­saient de ce prét­endu « lien » en 1921. Les futurs his­to­riens appréc­ieront cer­taine-ment la « muti­ne­rie » de Cronstadt à sa véritable valeur. S’ils le font, et lors­que cela se produira, je suis per­suadé qu’ils arri­ve­ront à la conclu­sion que le soulè­vement n’aurait pas pu se pro­duire à un meilleur moment s’il avait été déli­bérément pla­ni­fié.
Le fac­teur dét­er­minant qui décida le sort de Cronstadt fut la Nep (la Nouvelle poli­ti­que éco­no­mique). Lénine était par­fai­te­ment conscient que ce nou­veau schéma « révo­lutionnaire » soulè­verait une oppo­si­tion considé­rable dans le Parti. Il avait besoin d’une menace imméd­iate pour faire passer la Nep, à la fois rapi­de­ment et en dou­ceur. Cronstadt se produisit donc à un moment fort utile pour lui. Toute la machine de pro­pa­gande se mit en marche pour dém­ontrer que les marins étaient de mèche avec les puis­san­ces impér­ial­istes, et avec les éléments contre-révo­luti­onn­aires qui voulaient détr­uire l’État com­mu­niste. Cela marcha à mer­veille. La Nep fut imposée sans la moindre ani­cro­che. On finira par déc­ouvrir le coût effrayant de cette manœuvre. Les trois cents délégués, la fleur de la jeu­nesse com­mu­niste, qui quittèrent pré­ci­pit­amment le congrès du Parti pour aller écraser Cronstadt, ne représ­entaient qu’une poi­gnée des mil­liers de vies qui furent cynique­ment sacri­fiées. Ils par­ti­rent en croyant avec fer­veur les men­son­ges et calom­nies des bol­che­viks. Ceux qui survé­curent eurent un rude réveil.
Je me sou­viens d’avoir ren­contré dans un hôpital un jeune com­mu­niste blessé. J’ai raconté cette anec­dote dans Comment j’ai perdu mes illu­sions sur la Russie. Ce tém­oig­nage n’a rien perdu de sa valeur malgré les années : « Beaucoup de ceux qui avaient été blessés au cours de l’atta­que contre Cronstadt avaient été amenés dans le même hôpital, et c’étaient sur­tout des kour­santi, de jeunes com­mu­nis­tes. J’ai eu l’occa­sion de dis­cu­ter avec l’un d’entre eux. Sa dou­leur phy­si­que, me dit-il, ne représen­tait rien à côté de ses souf­fran­ces psychologi­ques. Il s’était rendu compte trop tard qu’il avait été dupé par le slogan de la ’contre-révo­lution’. Pas un général tsa­riste, pas un garde-blanc n’avait pris la tête des marins de Cronstadt - il ne s’était battu que contre ses pro­pres cama­ra­des, des marins, des sol­dats et des ouvriers qui avaient héro­ïquement combattu pour la révo­lution. »
Aucune per­sonne sensée ne verra la moin­dre simi­li­tude entre la Nep et la reven­di­ca­tion des marins de Cronstadt d’éch­anger libre­ment les pro­duits. La Nep ne fit que réint­rod­uire les ter­ri­bles maux que la révo­lution russe avait tenté d’éli­miner. L’éch­ange libre des pro­duits entre les ouvriers et les pay­sans, entre la ville et la cam­pa­gne, incar­nait la raison d’être même de la révo­lution. Évide­mment, « les anar­chis­tes étaient hos­ti­les à la Nep ». Mais le marché libre, comme Zinoviev me l’avait dit en 1920, « n’a aucune place dans notre plan cen­tra­lisé ». Pauvre Zinoviev : il ne pou­vait ima­gi­ner quel mons­tre allait naître de la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir !
C’est l’obses­sion de la cen­tra­li­sa­tion de la dic­ta­ture qui a développé très tôt la divi­sion entre la ville et le vil­lage, les ouvriers et les pay­sans. Ce n’est pas, comme Trotsky l’affirme, parce que « la pre­mière est prolétarienne (…) et le second petit-bour­geois », mais parce que la dic­ta­ture bol­che­vik a para­lysé à la fois les ini­tia­ti­ves du prolé­tariat urbain et celles de la pay­san­ne­rie. Selon Léon Trotsky, « Le soulè­vement de Cronstadt n’a pas attiré, mais repoussé les ouvriers de Petrograd. La dém­ar­cation s’opéra selon la ligne des clas­ses. Les ouvriers sen­ti­rent imméd­ia­tement que les rebel­les de Cronstadt se trou­vaient de l’autre côté de la bar­ri­cade, et ils sou­tin­rent le pou­voir sovié­tique. » Il oublie d’expli­quer la raison prin­ci­pale de l’indiffér­ence appa­rente des ouvriers de Petrograd. En effet, la cam­pa­gne de men­son­ges, de calom­nies et de dif­fa­ma­tion contre les marins a com­mencé le 2 mars 1921.
La presse sovié­tique a tran­quille­ment dis­tillé son venin contre les marins. Les accu­sa­tions les plus mép­ri­sables ont été lancées contre eux et cela a conti­nué jusqu’à l’écra­sement de Cronstadt, le 17 mars 1921. De plus, Petrograd subis­sait la loi mar­tiale. Plusieurs usines furent fermées et les ouvriers ainsi dépossédés de leur-gagne-pain com­mençaient à se réunir entre eux. Ci-tons le jour­nal d’Alexandre Berkman : « Beaucoup d’arres­ta­tions ont lieu. Des groupes de grév­istes enca­drés par des tchék­istes sont fréqu­emment emmenés en prison. Une grande ten­sion ner­veuse règne dans la ville. Toutes sortes de préc­autions sont prises pour protéger les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­ta­les. On a placé des mitrailleu­ses devant l’hôtel Astoria, où résident Zinoviev et d’autres diri­geants bol­che­viks. Des pro­cla­ma­tions offi­ciel­les ordon­nent aux grév­istes de retour­ner au tra­vail (…) et rap­pel­lent à la popu­la­tion qu’il est interdit de se ras­sem­bler dans les rues. Le Comité de déf­ense a com­mencé un ’net­toyage de la ville’. Beaucoup d’ouvriers soupçonnés de sym­pa­thi­ser avec Cronstadt ont été arrêtés. Tous les marins de Petrograd et une partie de la gar­ni­son jugés ’peu fia­bles’ ont été envoyés dans des lieux éloignés, tandis que les famil­les des marins de Cronstadt vivant à Petrograd sont détenues en otages.
Le Comité de déf­ense a informé Cronstadt que les ’pri­son­niers sont considérés comme des garan­ties’ pour la sécurité du com­mis­saire de la flotte de la mer Bal-tique, N.N. Kouzmine, le pré­sident du soviet de Cronstadt, T. Vassiliev et d’autres communistes. ’Si nos cama­ra­des subis­sent le moin­dre mau­vais trai­te­ment, les otages le paie­ront de leur vie.’ » Sous un tel régime de fer, il était phy­si­que­ment impos­si­ble aux ouvriers de Petro­grad de s’allier avec les insurgés de Cronstadt, d’autant plus que pas une ligne des manifestes publiés par les marins n’est par­ve­nue aux ouvriers de Petrograd. En d’autres termes, Léon Trotsky fal­si­fie déli­bérément les faits. Les ouvriers auraient cer­tai­ne­ment pris le parti des marins, parce qu’ils savaient que ceux-ci n’étaient ni des mutins, ni des contre-révo­luti­onn­aires, mais qu’ils s’étaient montré soli­dai­res des ouvriers en 1905, ainsi qu’en mars et octo­bre 1917. C’est pour­quoi je peux affir­mer que Trotsky, tout à fait cons­ciemment, insulte gros­siè­rement la mém­oire des marins de Cronstadt. Dans New International (p. 106), Trotsky assure ses lec­teurs que « per­sonne, soit dit en pas­sant, ne pen­sait en ces jours-là à la doc­trine anar­chiste ». Cela ne cadre mal­heu­reu­se­ment pas avec la persé­cution inces­sante des anar­chis­tes qui com­mença en 1918, lors­que Léon Trotsky liquida le quar­tier général anar­chiste à Moscou à coups de mitrailleuse. Dès cette époque le pro­ces­sus d’éli­mi­nation des anar­chis­tes se mit en marche. Même aujourd’hui, si long­temps après, les camps de concen­tra­tion du gou­ver­ne­ment sovié­tique sont rem­plis d’anar­chis­tes, du moins ceux qui sont encore vivants.
En fait, avant l’insur­rec­tion de Cronstadt, en octo­bre 1920, lors­que Trotsky chan­gea d’avis à propos de Makhno, parce qu’il avait besoin de son aide et de son armée pour liqui­der Wrangel, et lorsqu’il consen­tit à ce que se tienne un congrès anar­chiste à Kharkov, plu­sieurs centaines d’anar­chis­tes furent raflés et envoyés à la prison de Boutirka où ils restèrent jusqu’en avril 1921, sans qu’on leur com­mu­ni­que le moin­dre motif d’inculpa­tion. Puis, en compagnie d’autres mili­tants de gauche, ils dis­parurent dans de mor­tel­les ténèbres, et furent envoyés secrè­tement dans des pri­sons et des camps de concen­tra­tion en Russie et en Sibérie. Mais ceci est une autre page de l’his­toire sovié­tique. Ce qu’il importe de sou­li­gner ici, c’est qu’on « pen­sait » beau­coup aux anar­chistes à l’époque, sinon pour­quoi diable les au-rait-on arrêtés et envoyés aux quatre coins de la Russie et de la Sibérie, comme au temps du tsa­risme ?
Léon Trotsky se moque de la reven­di­ca­tion des « soviets libres ». Les marins avaient en effet la naïveté de croire que des soviets libres pou­vaient coexis­ter avec une dic­ta­ture. En fait, les soviets libres ont cessé d’exis­ter beau­coup plus tôt, de même que les syn­di­cats et les coopéra­tives. Ils ont tous été accro­chés au char de l’appa­reil l’État bol­che­vik. Un jour, Lénine m’a déclaré d’un air très satis­fait : « Votre grand homme, Enrico Malatesta, est favo­ra­ble à nos soviets. » Et je me suis empressée de le cor­ri­ger : « Vous voulez dire des soviets libres, cama­rade Lénine. Moi aussi je leur suis favorable. » Aussitôt Lénine a changé de sujet de conver­sa­tion. Mais je déc­ouvris rapi­de­ment pour­quoi les soviets libres avaient cessé d’exis­ter en Russie.
John G. Wright prét­endra sans doute qu’il n’exis­tait aucun pro­blème à Petrograd jusqu’au 22 février. Cela cadre bien avec la façon dont il rema­nie « l’his­toire » du Parti. Mais le méc­ont­en­tement et l’agi­ta­tion des ouvriers étaient très visi­bles lors­que nous sommes arrivés en Russie. Dans chaque usine que j’ai visitée, j’ai pu cons­ta­ter le méc­ont­en­tement et la colère des tra­vailleurs, parce que la dic­ta­ture du prolé­tariat était deve­nue la dic­ta­ture écras­ante d’un parti com­mu­niste, fondée sur un système de ration­ne­ment différ­encié et des dis­cri­mi­na­tions de toute sorte. Si le méconten­te­ment des ouvriers n’a pas explosé avant 1921, c’est seu­le­ment parce qu’ils s’accro­chaient à l’espoir tenace que, lors­que les fronts auraient été liquidés, les pro­mes­ses d’Octobre seraient enfin tenues. Et c’est Cronstadt qui fit éclater leur der­nière bulle d’illu­sion.
Les marins avaient osé pren­dre le parti des ouvriers méc­ontents. Ils avaient osé exiger que les pro­mes­ses de la révo­lution - « Tout le pou­voir aux soviets » - soient enfin tenues. La dic­ta­ture poli­ti­que avait tué la dic­ta­ture du prolé­tariat. Telle est leur seule offense impardon­na­ble contre l’Esprit saint du bol­che­visme. Dans une note de son arti­cle (p. 49), Wright affirme que Victor Serge aurait réc­emment déclaré, à propos de Cronstadt, que « les bolche­viks, une fois confrontés à la muti­ne­rie, n’ont pas eu d’autre solu­tion que de l’écraser ». Victor Serge ne réside plus dans les terres hos­pi­ta­lières de la « patrie » des travailleurs. Si cette déc­la­ration rap­portée par Wright est exacte, il ne me semble pas déloyal d’affir­mer que Victor Serge ne dit tout simplement pas la vérité. Alors qu’en 1921 il appar­te­nait à la Section franç­aise de l’Internationale com­mu­niste, Serge était aussi bou­le­versé et hor­ri­fié qu’Alexandre Berkman, moi-même et bien d’autres révo­luti­onn­aires devant la bou­che­rie que Léon Trotsky préparait, devant sa pro­messe de « tirer les marins comme des per­dreaux (3) ». Chaque fois que Serge avait un moment de libre, il fai­sait irrup­tion dans notre cham­bre, mar­chait de long en large, s’arra­chait les che­veux, frap­pait ses poings l’un contre l’autre, tel­le­ment il était indi­gné. « Il faut faire quel­que chose, il faut faire quel­que chose pour arrêter cet hor­ri­ble mas­sa­cre », répétait-il. Lorsque nous lui de-mandâmes pour­quoi lui, qui était membre du parti, n’élevait pas la voix pour pro­tes­ter, il nous rép­ondit que cela ne serait d’aucune utilité pour les marins.
En plus, cela le signa­le­rait à l’atten­tion de la Tcheka et abou­ti­rait sans doute à ce qu’on le fasse dis­pa­raître dis­crète-ment. Sa seule excuse est qu’il avait à l’époque une jeune femme et un bébé. Mais s’il a vrai­ment déclaré aujourd’hui, dix-sept ans plus tard, que « les bol­che­viks, une fois confrontés à la muti­ne­rie n’ont pas eu d’autre solu­tion que de l’écraser », une telle atti­tude est pour le moins inex­cu­sa­ble. Victor Serge sait aussi bien que moi qu’il n’y a pas eu de muti­ne­rie à Cronstadt, que les marins n’ont à aucun moment uti­lisé leurs armes avant le début des bom­bar­de­ments. Il sait éga­lement qu’aucun des com­mis­sai­res com­mu­nis­tes arrêtés, ni même aucun com­mu­niste n’a été vic­time de mau­vais trai­te­ments. J’exhorte donc Victor Serge à dire la vérité. Qu’il ait pu conti­nuer à vivre en Russie sous le régime de ses cama­ra­des Lénine et Trotsky, pen­dant que tant d’autres mal­heu­reux étaient assas­sinés pour avoir pris cons­cience de toutes les hor­reurs qui se dér­oulaient, est son pro­blème. Mais je ne peux le lais­ser dire que les bol­che­viks ont eu raison de cru­ci­fier les marins.
Léon Trotsky a une atti­tude sar­cas­ti­que lorsqu’on l’accuse d’avoir tué 1 500 marins. Non, ses mains ne sont pas souillées de sang. Il a confié à Toukhatchevsky la tâche de tirer les marins « comme des per­dreaux », selon son expres­sion. Toukhatchevski a appli­qué ses ordres avec une grande cons­cience pro­fes­sionnelle. Des cen­tai­nes d’hommes ont été massacrés et ceux qui ont survécu aux tirs d’artille­rie inces­sants des bol­che­viks ont été placés entre les mains de Dybenko, célèbre pour son humanité et son sens de la jus­tice. Toukhatchevski et Dybenko sont les héros et les sau­veurs de la dic­ta­ture ! L’his­toire semble avoir une façon par­ti­cu­lière de rendre justice.
Léon Trotsky essaie de nous balan­cer une de ses cartes maîtr­esses lorsqu’il se demande « où et quand leurs grands prin­ci­pes se sont trouvés confirmés en pra­ti­que, ne fût-ce que par­tiel­le­ment, ne fût-ce que ten­dan­cielle-ment ? » Cette carte, comme toutes celles qu’il a déjà jouées durant sa vie, ne lui per­met­tra pas de gagner la partie. En vérité, les prin­ci­pes anar­chis­tes ont été confirmés, pra­ti­que­ment et ten­dan­ciel­le­ment, en Espagne. Certes, cela n’a pu se faire que par­tiel­le­ment. Comment aurait-il pu en être autre­ment alors que toutes les forces cons­pi­raient contre la révo­lution espagnole ? Le tra­vail cons­truc­tif entre­pris par la CNT et la FAI cons­ti­tue une réa­li­sation inimagina­ble aux yeux du régime bol­che­vik, et la col­lec­ti­vi­sa­tion des terres et des usines en Espagne représ­ente la plus grande réus­site de toutes les pér­iodes révo­luti­onn­aires. De plus, même si Franco gagne et que les anar­chis­tes espa­gnols sont exter­minés, le tra­vail qu’ils ont com­mencé conti­nuera à vivre. Les prin­ci­pes et ten­dan­ces anar­chis­tes sont implantés si profondément dans la terre d’Espagne que rien ni per­sonne ne les éra­diq­uera.
 

ANNEXE : LÉON TROTSKY, JOHN G. WRIGHT ET LES ANARCHISTES ESPAGNOLS.

Durant les quatre années qu’a duré la guerre civile en Russie, les anar­chis­tes se sont presque tous battus aux côtés des bol­che­viks, même s’ils se ren­daient chaque jour davan­tage compte de l’effon­dre­ment immi­nent de la révolu­tion. Ils se sen­taient obligés de garder le silence et d’éviter tout acte ou déc­la­ration qui pour­rait aider et confor­ter les enne­mis de la révo­lution. Certes, la révo­lution russe s’est battue sur de nom­breux fronts et contre de nom­breux enne­mis, mais à aucun moment la situa­tion n’a été aussi effrayante que celle que doi­vent affron­ter le peuple et les anar­chis­tes espa­gnols durant la révo­lution actuelle. La menace de Franco, aidé par les forces des États alle­mand et ita­lien et leur matériel mili­taire, les bien­faits de Staline s’abat­tant sur l’Espagne, les manœuvres des puis­san­ces impér­ial­istes, la trahi-son des prét­endues démoc­raties et l’apa­thie du prolé­tariat inter­na­tio­nal, tous ces éléments dép­assent lar­ge­ment les dan­gers qui menaçaient la révo­lution russe. Et que fait Trotsky face à une aussi ter­ri­ble tragédie ? Il se joint à la meute hur­lante et lance son poi­gnard empoisonné contre les anar­chis­tes espa­gnols, à l’heure la plus déci­sive. Mais les anar­chis­tes espa­gnols ont sans doute commis une grave erreur. Ils ont eu tort de ne pas invi­ter Trotsky à pren­dre en charge la révo­lution espa­gnole et à leur mon­trer com­ment ce qu’il avait si bien réussi en Russie pou­vait être appli­qué sur le sol espa­gnol. Tel semble être son prin­ci­pal cha­grin.

(1) Je me suis permis ici de couper quel­ques lignes où Emma Goldman répète mot pour mot ses argu­ments en faveur d’Alexandre Berkman (N.d.T.).
(2) D’après l’his­to­rien anglais Israel Getzler, dans son livre Cronstadt (1917-1921), 75 % des marins de Cronstadt s’étaient engagés avant 1918 (N.d.T.)
(3) Contrairement à une lég­ende fort répandue, cette déc­la­ration n’est pas de Trotsky mais figu­rait dans un tract largué sur Cronstadt par les bol­che­viks (N.d.T.).

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