jeudi 9 mai 2013

Emma Goldman : "Le communisme n’existe pas en URSS"

(Article publié en anglais dans The American Mercury, vol.XXXIV, avril 1935, inédit en français.)

BOLCHEVISME = COMMUNISME ? (1)

Le mot com­mu­nisme est main­te­nant sur toutes les lèvres. Certains en par­lent avec l’enthou­siasme exagéré des néop­hytes, d’autres le crai­gnent et le condam­nent comme une menace sociale. Mais je suis pres­que sûre que ni ses admi­ra­teurs - la grande majo­rité d’entre eux - ni ceux qui le dén­oncent n’ont une idée très claire de ce qu’est vrai­ment le « com­mu­nisme » à la sauce bol­che­vik. Si l’on veut en donner une défi­nition très géné­rale, le com­mu­nisme représ­ente un idéal d’égalité et de fra­ter­nité humaine : il considère l’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme comme la source de tout escla­vage et de toute oppres­sion. L’iné­galité éco­no­mique conduit à l’injus­tice sociale et estl’enne­mie du pro­grès moral et intel­lec­tuel.
Le com­mu­nisme vise à créer une société où les clas­ses seront abo­lies, où sera ins­taurée la pro­priété com­mune des moyens de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion. L’homme ne pourra jouir de la liberté, de la paix et du bien-être que dans une com­mu­nauté sans clas­ses et soli­daire.
Mon objec­tif ini­tial, en écrivant cet arti­cle, était de com­pa­rer l’idéal com­mu­niste avec la façon dont il est appli­qué en URSS, mais je me suis rendu compte qu’il s’agis­sait d’une tâche impos­si­ble. En réalité, le com­mu­nisme n’existe pas en Russie. Pas un seul prin­cipe com­mu­niste, pas un seul élément de ses ensei-gne­ments n’est appli­qué par le Parti commu-niste dans ce pays. Aux yeux de cer­tains, ma posi­tion sem­blera tota­le­ment absurde ; d’autres pen­se­ront que j’exagère gros­siè­rement. Cependant je suis sûre qu’un examen objec­tif de la situa­tion russe actuelle convain­cra le lec­teur honnête que je dis la vérité.
Intéressons-nous d’abord à l’idée fondamen­tale qui sous-tend le prét­endu « commu-nisme » des bol­che­viks. Leur idéo­logie ou-ver­te­ment cen­tra­liste, auto­ri­taire, est fondée pres­que exclu­si­ve­ment sur la coer­ci­tion et la vio­lence éta­tiques. Loin d’être fondé sur la libre asso­cia­tion, il s’agit d’un com­mu­nisme éta­tique obli­ga­toire. On doit garder cela en mém­oire si l’on veut com­pren­dre la mét­hode uti­lisée par l’État sovié­tique pour appli­quer ses pro­jets et leur donner un petit air « com­mu­niste ».

NATIONALISATION OU SOCIALISATION ?

La pre­mière condi­tion pour que se réa­lise le com­mu­nisme est la socia­li­sa­tion des terres, des outils de pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion. On socia­lise la terre et les machi­nes, pour qu’elles soient uti­lisées par des indi­vi­dus ou des grou­pes, en fonc­tion de leurs besoins. En Russie, la terre et les moyens de pro­duc­tion ne sont pas socia­lisés mais natio­na­lisés. Le terme de natio­na­li­sa­tion est trom­peur, car ce mot n’a aucun contenu. En réalité, la richesse natio­nale n’existe pas. La « nation » est une entité trop abs­traite pour « posséder » quoi que ce soit. Soit la pro­priété est indi­vi­duelle, soit elle est par­tagée par un groupe d’indi­vi­dus ; elle re-pose tou­jours sur une réalité quan­ti­ta­ti­ve­ment défin­is­sable.
Lorsqu’un bien n’appar­tient ni à un indivi-du, ni à un groupe, il est ou natio­na­lisé ou so-cia­lisé. S’il est natio­na­lisé, il appar­tient à l’État ; en clair, le gou­ver­ne­ment en a le contrôle et peut en dis­po­ser selon son bon plai-sir. Mais si un bien est socia­lisé, chaque indi-vidu y a libre­ment accès et peut l’uti­li­ser sans l’ingér­ence de qui que ce soit.
En Russie, ni la terre, ni la pro­duc­tion, ni la dis­tri­bu­tion ne sont socia­lisées. Tout est natio-nalisé et appar­tient au gou­ver­ne­ment, exacte-ment comme la Poste aux États-Unis ou les che­mins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Ce statut n’a abso­lu­ment rien de com­mu­niste.
La struc­ture éco­no­mique de l’URSS n’est pas plus com­mu­niste que la terre ou les moyens de pro­duc­tion. Toutes les sour­ces d’exis­tence sont la pro­priété du gou­ver­ne­ment cen­tral ; celui-ci dis­pose du mono­pole absolu du com­merce extérieur ; les impri­me­ries lui appar­tien­nent : chaque livre, chaque feuille de papier imprimé est une publi­ca­tion offi­cielle. En clair, le pays et tout ce qu’il contient sont la pro­priété de l’État, comme cela se pas­sait au-para­vant, au temps des tsars. Les quel­ques biens qui ne sont pas natio­na­lisés, comme cer­tai­nes vieilles mai­sons délabrées à Moscou, par exem­ple, ou de petits maga­sins miteux dis­po­sant d’un misé­rable stock de cosméti-ques, sont uni­que­ment tolérés : à tout moment le gou­ver­ne­ment peut exer­cer son droit indis-cuté à s’en saisir par simple décret. Une telle situa­tion relève du capi­ta­lisme d’État, mais il serait extra­va­gant d’y déceler quoi que ce soit de com­mu­niste.

PRODUCTION ET CONSOMMATION

Tournons-nous main­te­nant vers la production et la consom­ma­tion, leviers de toute existence. Peut-être y dénic­herons-nous une dose de com­mu­nisme qui jus­ti­fie­rait que nous utilisions le terme « com­mu­niste » pour déc­rire la vie en URSS, du moins à une cer­taine éch­elle.
J’ai déjà fait remar­quer que la terre et les outils de pro­duc­tion sont pro­priété de l’État. Les mét­hodes de pro­duc­tion et les quan­tités qui doi­vent être pro­dui­tes par chaque indus­trie dans chaque ate­lier, chaque fabri­que, chaque usine, sont dét­erminées par l’État, par le gouver­ne­ment cen­tral - qui siège à Moscou - à tra­vers ses différents orga­nes.
L’URSS est un pays très étendu qui couvre envi­ron un sixième de la sur­face de la Terre. Abritant une popu­la­tion com­po­site de 165 mil­lions d’habi­tants, elle com­porte plu­sieurs gran­des Républiques, différ­entes eth­nies et natio­na­lités, et chaque région a ses besoins et intérêts par­ti­cu­liers. Certes, la pla­ni­fi­ca­tion indus­trielle et éco­no­mique a une impor­tance vitale pour le bien-être d’une com­mu­nauté. Le véri­table com­mu­nisme - l’égalité éco­no­mique entre les hommes et entre les com­mu­nautés - exige que chaque com­mu­nauté orga­nise la pla­ni­fi­ca­tion la meilleure et la plus effi­cace, en se fon­dant sur ses néc­essités et pos­si­bi­lités loca­les. Une telle pla­ni­fi­ca­tion repose sur la liberté com­plète de chaque com­mu­nauté de pro­duire et de dis­po­ser de ses pro­duits selon ses besoins, besoins qu’elle doit fixer elle-même : chaque com­mu­nauté doit éch­anger son sur­plus avec d’autres com­mu­nautés indépendantes sans que nulle auto­rité externe n’inter­vienne.
Telle est la nature fon­da­men­tale du communisme sur le plan poli­ti­que et éco­no­mique. Cela ne peut pas fonc­tion­ner ni être pos­si­ble sur d’autres bases. Le com­mu­nisme est nécessai­re­ment liber­taire. Anarchiste. On ne décèle pas la moin­dre trace d’un tel com­mu­nisme - du moin­dre com­mu­nisme - en Russie sovié­tique. En fait, la seule allu­sion à une telle orga­ni­sa­tion est considérée comme un crime là-bas, et toute ten­ta­tive de la mettre en pra­ti­que serait punie de mort.
La pla­ni­fi­ca­tion indus­trielle, ainsi que tous les pro­ces­sus de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion, se trouve entre les mains du gou­ver­ne­ment cen­tral. Le Conseil éco­no­mique suprême est uni­que­ment soumis à l’auto­rité du Parti communiste. Il est tota­le­ment indép­endant de la volonté ou des sou­haits des gens qui for­ment l’Union des répub­liques socia­lis­tes soviétiques. Son tra­vail est condi­tionné par les politiques et les décisions du Kremlin. C’est pour-quoi la Russie sovié­tique a exporté d’énormes quan­tités de blé et d’autres cér­éales tandis que de vastes régions dans le sud et le sud-est de la Russie étaient frappées par la famine, au point que plus de deux mil­lions de per­son­nes sont mortes de faim en 1932 et 1933.
La « raison d’État » est entiè­rement responsable de cette situa­tion. Cette expres­sion a tou­jours servi à mas­quer la tyran­nie, l’exploi­ta­tion et la dét­er­mi­nation des diri­geants à pro­lon­ger et perpétuer leur domi­na­tion. En pas­sant, je signa­le­rai que, malgré la fa-mine qui a affecté tout le pays et le manque des res­sour­ces les plus élém­ent­aires pour vivre en Russie, le pre­mier plan quin­quen­nal visait uni­que­ment à dével­opper l’indus­trie lourde, indus­trie qui sert ou peut servir à des objec­tifs mili­tai­res.
Il en est de même pour la dis­tri­bu­tion et toutes les autres formes d’acti­vité. Non seule-ment les bourgs et les villes, mais toutes les par­ties cons­ti­tu­ti­ves de l’Union sovié­tique sont privées d’exis­tence indép­end­ante. Puisqu’elles ne sont que de sim­ples vas­sa­les de Moscou, leurs acti­vités éco­no­miques, socia­les et cultu­rel­les sont conçues, pla­ni­fiées et sévè­rement contrôlées par la « dic­ta­ture du prolé­tariat » à Moscou. Pire : la vie de chaque loca­lité, et même de chaque indi­vidu, dans les prét­endues répub­liques « socia­lis­tes » est gérée dans le moin­dre détail par la « ligne géné­rale » fixée par le « centre ». En d’autres termes, par le Comité cen­tral et le Bureau poli­ti­que du Parti, tous deux contrôlés d’une main de fer par un seul homme. Comment cer­tains peu­vent appe­ler com­mu­nisme cette dic­ta­ture, cette autocratie plus puis­sante et plus abso­lue que celle de n’importe quel tsar, cela dép­asse mon imagina­tion.

LA VIE QUOTIDIENNE EN URSS

Examinons main­te­nant com­ment le « com­mu­nisme » bol­che­vik influence la vie des masses et de l’indi­vidu. Certains naïfs croient qu’au moins quel­ques caractér­is­tiques du com­mu­nisme ont été introduites dans la vie du peuple russe. Je sou­haite-rais que cela fût vrai, car ce serait un gage d’espoir, la pro­messe d’un dével­op­pement poten­tiel dans cette direc­tion. Malheureuse-ment, dans aucun des aspects de la vie soviétique, ni dans les rela­tions socia­les ni dans les rela­tions indi­vi­duel­les, on n’a jamais tenté d’appli­quer les prin­ci­pes com­mu­nis­tes sous une forme ou sous une autre. Comme je l’ai sou­li­gné aupa­ra­vant, le fait même de suggérer que le com­mu­nisme puisse être libre et volontaire est tabou en Russie. Une telle concep­tion est considérée comme contre-révo­luti­onn­aire et relève de la haute tra­hi­son contre l’infailli­ble Staline et le sacro-saint Parti « com­mu­niste ». Mettons de côté, un ins­tant, le com­mu­nisme liber­taire, anar­chiste. On ne trouve même pas la moin­dre trace, dans la Russie sovié­tique, d’une mani­fes­ta­tion quel­conque de com­mu­nisme d’État, fût-ce sous une forme auto­ri­taire, comme le révèle l’obser­va­tion des faits de la vie quo­ti­dienne dans ce pays.
L’essence du com­mu­nisme, même de type coer­ci­tif, est l’absence de clas­ses socia­les. L’intro­duc­tion de l’égalité éco­no­mique constitue la pre­mière étape. Telle a été la base de toutes les phi­lo­so­phies com­mu­nis­tes, même si elles diffèrent entre elles sur d’autres aspects. Leur objec­tif commun était d’assu­rer la jus­tice sociale; toutes affir­maient qu’on ne pou­vait par­ve­nir à la jus­tice sociale sans établir l’égalité éco­no­mique. Même Platon, qui prévoyait l’exis­tence de différ­entes caté­gories intel­lec­tuel­les et mora­les dans sa République, s’était pro­noncé en faveur de l’égalité économique abso­lue, car les clas­ses diri­gean­tes ne devaient pas y jouir de droits ou de pri­vilèges plus impor­tants que ceux situés en bas de l’éch­elle sociale.
La Russie sovié­tique représ­ente le cas exac­te­ment opposé. Le bol­che­visme n’a pas aboli les clas­ses en Russie : il a seu­le­ment in-versé leurs rela­tions antéri­eures. En fait, il a même aggravé les divi­sions socia­les qui existaient avant la Révolution.

RATIONS ET PRIVILÈGES

Lorsque je suis retournée en Russie en janvier 1920, j’ai déc­ouvert d’innom­bra­bles catégories éco­no­miques, fondées sur les rations ali­men­tai­res dis­tri­buées par le gou­ver­ne­ment. Le marin rece­vait la meilleure ration, supéri­eure en qua­lité, en quan­tité et en variété à la nour­ri­ture que man­geait le reste de la population. C’était l’aris­to­crate de la Révolution ; sur le plan éco­no­mique et social, tous considéraient qu’il appar­te­nait aux nou­vel­les clas­ses pri­vilégiées. Derrière lui venait le soldat, l’homme de l’Armée Rouge, qui rece­vait une ration bien moin­dre, et moins de pain. Après le soldat on trou­vait l’ouvrier tra­vaillant dans les indus­tries d’arme­ment ; puis les autres ouvriers, eux-mêmes divisés en ouvriers qua­li­fiés, arti­sans, manœuvres, etc.
Chaque caté­gorie rece­vait un peu moins de pain, de matières gras­ses, de sucre, de tabac et des autres pro­duits (lorsqu’il y en avait). Les mem­bres de l’ancienne bour­geoi­sie, classe offi­ciel­le­ment abolie et expro­priée, appartenaient à la der­nière caté­gorie éco­no­mique et ne rece­vaient pra­ti­que­ment rien. La plu­part d’entre eux ne pou­vaient avoir ni tra­vail ni loge­ment, et per­sonne ne se sou­ciait de la façon dont ils allaient sur­vi­vre, sans se mettre à voler ou à rejoin­dre les armées contre-révo­luti­onn­aires ou les bandes de pillards.
Le pos­ses­seur d’une carte rouge, membre du Parti com­mu­niste, occu­pait une place située au-dessus de tous ceux que je viens de mention­ner. Il béné­ficiait d’une ration spéc­iale, pou­vait manger dans la sto­lo­vaya (can­tine) du Parti et avait le droit, sur­tout s’il était recommandé par un res­pon­sa­ble plus élevé, à des sous-vêtements chauds, des bottes en cuir, un man­teau de four­rure ou d’autres arti­cles de valeur. Les bol­che­viks les plus éminents dis-posaient de leurs pro­pres res­tau­rants, aux-quel­les les mili­tants de base n’avaient pas accès. A Smolny, qui abri­tait alors le quar­tier général du gou­ver­ne­ment de Petrograd, il exis­tait deux res­tau­rants, une pour les communistes les mieux placés, une autre pour les bolche­viks moins impor­tants. Zinoviev, alors président du soviet de Petrograd et véri­table autocrate du District du Nord, ainsi que d’autres mem­bres du gou­ver­ne­ment pre­naient leurs repas chez eux, à l’Astoria, autre­fois le meilleur hôtel de la ville, devenu la pre­mière Mai-son du Soviet, où ils vivaient avec leurs fa-milles. Plus tard je cons­ta­tai une situa­tion iden­ti­que à Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa - dans toute la Russie sovié­tique.
Voilà ce qu’était le « com­mu­nisme » bolchevik. Ce système eut des conséqu­ences désas­treu­ses : il sus­cita l’insa­tis­fac­tion, le ressen­ti­ment et l’hos­ti­lité dans tout le pays ; il pro­vo­qua des sabo­ta­ges dans les usines et les cam­pa­gnes, des grèves et des rév­oltes incessantes. « L’homme ne vit pas que de pain », paraît-il. C’est vrai, mais il meurt s’il n’a rien à manger. Pour l’homme de la rue, pour les masses russes qui avaient versé leur sang en espérant libérer leur pays, le système différencié de rations sym­bo­li­sait le nou­veau régime. Le bol­che­visme représ­entait pour eux un énorme men­songe, car il n’avait pas tenu sa pro­messe d’ins­tau­rer la liberté ; en effet, pour eux la liberté signi­fiait la jus­tice sociale et l’égalité éco­no­mique. L’ins­tinct des masses les trompe rare­ment ; dans ce cas il s’avéra prophé­tique. Pourquoi s’étonner par conséquent que l’enthou­siasme général pour la révo­lution se soit rapi­de­ment trans­formé en déc­eption et amer­tume, hos­ti­lité et haine ? Combien de fois des ouvriers russes se sont plaints à moi : « Cela nous est égal de tra­vailler dur et d’avoir faim. C’est l’injus­tice qui nous rév­olte. Si un pays est pauvre, s’il y a peu de pain, alors par­ta­geons entre tous le peu qu’il y a, mais par­ta­geons-le de façon équi­table. Actuellement, la situa­tion est la même qu’avant la révo­lution ; cer­tains reç­oivent beau­coup, d’autres moins, et d’autres rien du tout. »
L’iné­galité et les pri­vilèges créés par les bol­che­viks ont rapi­de­ment eu des conséquences iné­vi­tables : ce système a appro­fondi les anta­go­nis­mes sociaux ; il a éloigné les masses de la Révolution, para­lysé leur intérêt pour elle, étouffé leurs énergies et contri­bué à ané­antir tous les pro­jets révo­luti­onn­aires. Ce système iné­ga­lit­aire fondé sur des privilèges s’est ren­forcé, per­fec­tionné et sévit encore aujourd’hui.
La révo­lution russe était, au sens le plus pro­fond, un bou­le­ver­se­ment social : sa tendance fon­da­men­tale était liber­taire, son but essen­tiel l’égalité éco­no­mique et sociale. Bien avant la révo­lution d’octo­bre-novem­bre 1917, le prolé­tariat urbain avait com­mencé à s’empa­rer des ate­liers, des fabri­ques et des usines, pen­dant que les pay­sans expro­priaient les gran­des pro­priétés et culti­vaient les terres en commun. Le dével­op­pement continu de la révo­lution dans une direc­tion com­mu­niste dé-pen­dait de l’unité des forces révo­luti­onn­aires et de l’ini­tia­tive directe, cré­at­rice, des masses labo­rieu­ses. Le peuple était enthou­siasmé par les grands objec­tifs qu’il avait devant lui ; il s’appli­quait pas­sionnément, éner­giq­uement, à recons­truire une nou­velle société. En effet, seuls ceux qui avaient été exploités pen­dant des siècles étaient capa­bles de trou­ver libre-ment le chemin vers une société nou­velle, ré-générée.
Mais les dogmes bol­che­viks et l’état­isme « com­mu­niste » ont cons­ti­tué un obs­ta­cle fatal aux acti­vités cré­at­rices du peuple. La caractéris­ti­que fon­da­men­tale de la psy­cho­lo­gie bolchevik était sa méfi­ance envers les masses. Les théories marxis­tes, qui vou­laient exclu­si­ve­ment concen­trer le pou­voir entre les mains du Parti, abou­ti­rent rapi­de­ment à la dis­pa­ri­tion de toute col­la­bo­ra­tion entre les révo­luti­onn­aires, à l’éli­mi­nation bru­tale et arbi­traire des autres partis et mou­ve­ments poli­ti­ques. La poli­ti­que bol­che­vi­que abou­tit à éli­miner le moin­dre signe de méc­ont­en­tement, à éto­uffer les cri­ti­ques et les opi­nions indép­end­antes, ainsi qu’à écraser les efforts ou ini­tia­ti­ves popu­lai­res. La cen­tra­li­sa­tion de tous les moyens de production entre les mains de la dic­ta­ture com­mu­niste han­di­capa les acti­vités éco­no­miques et industriel­les du pays. Les masses ne purent faç­onner la poli­ti­que de la Révolution, ni pren­dre part à l’admi­nis­tra­tion de leurs pro­pres affai­res. Les syn­di­cats étaient étatisés et se conten­taient de trans­met­tre les ordres du gou­ver­ne­ment. Les coopé­ra­tives popu­lai­res - ins­tru­ment essen­tiel de la soli­da­rité active et de l’entraide entre villes et cam­pa­gnes - ont été liquidées, les soviets de pay­sans et d’ouvriers vidés de leur contenu et trans­formés en comités de béni-oui-oui. Le gou­ver­ne­ment s’est mis à contrôler tous les domai­nes de la vie sociale. On a créé une machine bureau­cra­ti­que inef­fi­cace, cor­rom­pue et bru­tale. En s’éloignant du peuple, la révo­lution s’est condamnée à mort ; et au-dessus de tous pla­nait le redou­ta­ble glaive de la ter­reur bol­che­vik. Tel était le com­mu­nisme des « bol­che­viks » au cours des pre­mières étapes de la révo­lution. Chacun sait qu’il pro­vo­qua la para­ly­sie com-plète de l’indus­trie, de l’agri­culture et des trans­ports. C’était la pér­iode du « com­mu­nisme de guerre », de la cons­crip­tion pay­sanne et ouvrière, de la des­truc­tion totale des vil­la­ges pay­sans par l’artille­rie bol­che­vik - toutes ces mesu­res socia­les et éco­no­miques qui ont abouti à la ter­ri­ble famine de 1921.

QU’EST-CE QUI A CHANGE DEPUIS 1921 ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le « commu-nisme » a-t-il changé de nature ? Est-il vérita-ble­ment différent du « com­mu­nisme » de 1921 ? A mon grand regret je suis obligée d’affir­mer que, malgré toutes les décisions poli­ti­ques et les mesu­res éco­no­miques bruyam­ment annoncées, le bol­che­visme « commu-niste » est fon­da­men­ta­le­ment le même qu’en 1921. Aujourd’hui la pay­san­ne­rie, dans la Russie sovié­tique, est entiè­rement dépossédée de sa terre. Les sov­kho­zes sont des fermes gouver-nemen­ta­les sur les­quel­les les pay­sans tra­vail-lent en éch­ange d’un salaire, exac­te­ment comme l’ouvrier dans une usine. Les bol­che­viks appel­lent cela « l’indus­tria­li­sa­tion » de l’agri­culture, la « trans­for­ma­tion du paysan en prolét­aire ». Dans le kol­khoze, la terre n’appar­tient que nomi­na­le­ment au vil­lage. En fait, elle est la pro­priété de l’Etat. Celui-ci peut à tout moment - et il le fait sou­vent - réq­ui­siti­onner les mem­bres du kol­khoze et leur or-donner de partir tra­vailler dans d’autres régions ou les exiler dans de loin­tains vil­la­ges parce qu’ils n’ont pas obéi à ses ordres. Les kol­kho­zes sont gérés col­lec­ti­ve­ment mais le contrôle gou­ver­ne­men­tal est tel que la terre a été en fait expro­priée par l’État.
Celui-ci fixe les impôts qu’il veut ; il décide du prix des cér­éales ou des autres pro­duits qu’il achète. Ni le paysan indi­vi­duel ni le vil­lage sovié­tique n’ont leur mot à dire. Imposant de nom­breux pré­lè­vements et emprunts éta­tiques obli­ga­toi-res, le gou­ver­ne­ment s’appro­prie les pro­duits des kol­kho­zes. Il s’arroge éga­lement le droit, en invo­quant des délits réels ou sup­posés, de les punir en réq­ui­siti­onnant toutes leurs cér­éales. On s’accorde à dire que la ter­ri­ble famine de 1921 a été pro­vo­quée sur­tout par la raz­verstka, l’expro­pria­tion bru­tale en vogue à l’époque. C’est à cause de cette famine, et de la rév­olte qui en rés­ulta, que Lénine décida d’intro­duire la Nep - la Nouvelle poli­ti­que éco­no­mique - qui limita les expro­pria­tions menées par l’État et permit aux pay­sans de dis­po­ser de cer­tains de leurs sur­plus pour leur propre usage. La Nep amél­iora imméd­ia­tement les condi­tions éco­no­miques dans le pays. La famine de 1932-1933 fut décl­enchée par des mét­hodes « com­mu­nis­tes » sem­bla­bles : la volonté d’impo­ser la col­lec­ti­vi­sa­tion.
On retrouva la même situa­tion qu’en 1921, ce qui força Staline à réviser un peu sa politi-que. Il com­prit que le bien-être d’un pays, sur­tout à domi­nante agraire comme la Russie, dépend prin­ci­pa­le­ment de la pay­san­ne­rie. Le slogan fut lancé : il fal­lait donner au paysan la pos­si­bi­lité d’accéder à un « bien-être » plus grand. Cette « nou­velle » poli­ti­que n’est qu’une astuce, un répit tem­po­raire pour le paysan. Elle n’est pas plus com­mu­niste que la pré­céd­ente poli­ti­que agri­cole. Depuis le début de la dic­ta­ture bol­che­vik, l’État n’a fait que pour­sui­vre l’expro­pria­tion, avec plus ou moins d’inten­sité, mais tou­jours de la même manière ; il dépouille la pay­san­ne­rie en édictant des lois répr­es­sives, en employant la vio­lence, en mul­ti­pliant chi­ca­ne­ries et représailles, en édictant toutes sortes d’inter­dic­tions, exacte-ment comme aux pires jours du tsa­risme et de la pre­mière guerre. La poli­ti­que actuelle n’est qu’une variante du « com­mu­nisme de guerre » de 1920-1921 - avec de plus en plus de « guerre » (de répr­ession armée) et de moins en moins de « com­mu­nisme ». Son « égalité » est celle d’un pénit­encier ; sa « liberté » celle d’un groupe de forçats enchaînés. Pas étonnant que les bol­che­viks affir­ment que la liberté est un préjugé bour­geois.
Les thu­rifér­aires de l’Union sovié­tique in-sis­tent sur le fait que le « com­mu­nisme de guerre » était jus­ti­fié au début de la Révolution, à l’époque du blocus et des fronts mili­tai­res. Mais plus de seize années ont passé. Il n’y a plus ni blocus, ni com­bats sur les fronts, ni contre-révo­lution menaç­ante. Tous les grands États du monde ont reconnu l’URSS. Le gou-ver­ne­ment sovié­tique insiste sur sa bonne vo-lonté envers les États bour­geois, sol­li­cite leur coopé­ration et com­merce beau­coup avec eux. Il entre­tient même des rela­tions ami­ca­les avec Mussolini et Hitler, ces fameux cham­pions de la liberté. Il aide le capi­ta­lisme à faire face à ses tempêtes éco­no­miques en ache­tant des mil­lions de dol­lars de mar­chan­di­ses et en lui ouvrant de nou­veaux mar­chés.
Voici donc, dans les gran­des lignes, ce que la Russie sovié­tique a accom­pli durant les dix-sept années qui ont suivi la révo­lution. Mais en ce qui concerne le com­mu­nisme pro­pre­ment dit, le gou­ver­ne­ment bol­che­vik suit exac­te­ment la même poli­ti­que qu’aupa­ra­vant. Il a effec­tué quel­ques chan­ge­ments poli­ti­ques et éco­no­miques super­fi­ciels, mais fon­da­menta-lement il s’agit tou­jours du même État, fondé sur le même prin­cipe de vio­lence et de coerci-tion et qui emploie les mêmes mét­hodes de ter­reur et de contrainte que pen­dant la pér­iode 1920-1921.

LA MULTIPLICATION DES CLASSES

Il existe davan­tage de clas­ses en Russie so-vié­tique aujourd’hui qu’en 1917, et que dans la plu­part des autres pays. Les bol­che­viks ont créé une vaste bureau­cra­tie sovié­tique qui jouit de pri­vilèges spéciaux et d’une auto­rité quasi-ment illi­mitée sur les masses ouvrières et pay­san­nes. Cette bureau­cra­tie est elle-même com­mandée par une classe encore plus pri­vilé-giée de « cama­ra­des res­pon­sa­bles » - la nou-velle aris­to­cra­tie sovié­tique. La classe ouvrière est divisée et subdivisée en une mul­ti­tude de caté­gories : les oudar­niki (les trou­pes de choc des tra­vailleurs, à qui l’on accorde différents pri­vilèges), les « spéc­ial­istes », les arti­sans, les sim­ples ou-vriers et les manœuvres. Il y a les « cel­lu­les » d’usines, les comités d’usines, les pion­niers, les kom­so­mols, les mem­bres du Parti, qui tous jouis­sent d’avan­ta­ges matériels et d’une par-celle d’auto­rité. Il existe aussi la vaste classe des lishenti, les per­son­nes privées de droits civi­ques, dont la plu­part n’ont pas la pos­si­bi­lité de tra­vailler, ni le droit de vivre dans cer­tains endroits : elles sont pra­ti­que­ment privées de tout moyen d’exis­tence. Le fameux « carnet » de l’époque tsa­riste, qui inter­di­sait aux juifs de vivre dans cer­tai­nes régions du pays, a été réi­nstauré pour toute la popu­la­tion grâce à la création du nou-veau pas­se­port sovié­tique.
Au-dessus de toutes ces clas­ses, règne la Guépéou, ins­ti­tu­tion redoutée, secrète, puis-sante et arbi­traire, véri­table gou­ver­ne­ment à l’intérieur du gou­ver­ne­ment. La Guépéou à son tour possède ses pro­pres caté­gories socia­les. Elle a ses forces armées, ses établ­is­sements com­mer­ciaux et indus­triels, ses lois et ses règ­lements, et dis­pose d’une vaste armée d’escla­ves : la popu­la­tion pénit­enti­aire. Même dans les pri­sons et les camps de concen­tra­tion, on trouve différ­entes clas­ses béné­ficiant de pri­vilèges spéciaux.
Dans l’indus­trie règne le même genre de com­mu­nisme que dans l’agri­culture. Un système Taylor soviétisé fonc­tionne dans toute la Russie, com­bi­nant des normes de qua­lité très basses et le tra­vail à la pièce - système le plus inten­sif d’exploi­ta­tion et de dég­ra­dation humaine, et qui sus­cite d’innom­bra­bles diffé-rences de salai­res et de rému­nérations. Les paie­ments se font en argent, en rations, en réd­uctions sur les char­ges (loyers, électri-cité, etc.), sans parler des primes et des récom-penses spéc­iales pour les oudar­niki. En clair, c’est le sala­riat qui fonc­tionne en Russie. Ai-je besoin d’ajou­ter qu’un système éco-nomi­que fondé sur le sala­riat ne peut avoir le moin­dre lien avec le com­mu­nisme et en est l’anti­thèse abso­lue ?

UNE DICTATURE DE PLUS EN PLUS IMPITOYABLE

Telles sont les prin­ci­pa­les caractér­is­tiques du système sovié­tique actuel. Il faut faire preuve d’une naïveté impar­don­na­ble, ou d’une hypo­cri­sie encore plus inex­cu­sa­ble, pour prét­endre, comme le font les zélateurs du bol-che­visme, que le tra­vail forcé en Russie dé-montre les capa­cités « d’auto-orga­ni­sa­tion des masses dans le domaine de la pro­duc­tion ».
Étra­ng­ement, j’ai ren­contré des indi­vi­dus appa­rem­ment intel­li­gents qui prét­endent que, grâce à de telles mét­hodes, les bol­che­viks « sont en train de cons­truire le com­mu­nisme ». Apparemment cer­tains croient que cons­truire une nou­velle société consiste à détr­uire bruta-lement, phy­si­que­ment et mora­le­ment, les plus hautes valeurs de l’huma­nité. D’autres préten-dent que la route de la liberté et de la coopéra-tion passe par l’escla­vage des ouvriers et l’éli­mi­nation des intel­lec­tuels. Selon eux, dis-tiller le poison de la haine et de l’envie, ins­tau­rer un système géné­ralisé d’espion­nage et de ter­reur, cons­ti­tue la meilleure façon pour l’huma­nité de se pré­parer à l’esprit fra­ter­nel du com­mu­nisme ! Je suis évid­emment en total dés­accord avec ces concep­tions. Rien n’est plus per­ni­cieux que d’avilir un être humain et d’en faire le rouage d’une machine sans âme, de le trans-former en serf, en espion ou en vic­time de cet espion. Rien n’est plus cor­rup­teur que l’escla­vage et le des­po­tisme.
L’abso­lu­tisme poli­ti­que et la dic­ta­ture ont de nom­breux points com­muns : les moyens et les mét­hodes uti­lisés pour attein­dre un but donné finis­sent par deve­nir l’objec­tif. L’idéal du com­mu­nisme, du socia­lisme, a cessé depuis long­temps d’ins­pi­rer les chefs bol­che­viks. Le pou­voir et le ren­for­ce­ment du pou­voir sont deve­nus leur seul but. Mais la sou­mis­sion ab-jecte, l’exploi­ta­tion et l’avi­lis­se­ment des hommes ont trans­formé la men­ta­lité du peuple.
La nou­velle géné­ration est le pro­duit des prin­ci­pes et mét­hodes bol­che­viks, le rés­ultat de seize années de pro­pa­ga­tion d’opi­nions offi­ciel­les, seules opi­nions per­mi­ses dans ce pays. Ayant grandi dans un régime où toutes les idées et les valeurs sont édictées et contrô-lées par l’État, la jeu­nesse sovié­tique sait peu de choses sur la Russie elle-même, et encore moins sur les autres pays. Cette jeu­nesse compte de nom­breux fana­ti­ques aveu­gles, à l’esprit étroit et intolérant, elle est privée de toute per­cep­tion morale, dépo­urvue du sens de la jus­tice et du droit. A cet élément vient s’ajou­ter l’influence de la vaste classe des carriér­istes, des arri­vis­tes et des égoïstes éduqués dans le dogme bol­che­vik : « La fin jus­ti­fie les moyens. » Néanmoins il existe des excep­tions dans les rangs de la jeu­nesse russe. Un bon nombre d’entre eux sont pro­fondément sincè-res, héroïques et idéal­istes. Ils voient et sen­tent la force des idéaux que reven­di­que bruyam­ment le Parti. Ils se ren­dent compte que les masses ont été tra­hies. Ils souf­frent pro­fondément du cynisme et du mépris que le Parti prône envers toute émotion humaine. La prés­ence des kom­so­mols dans les pri­sons poli­ti­ques sovié­tiques, les camps de concen­tra­tion et l’exil, et les ris­ques incroya­bles que cer­tains d’entre eux pren­nent pour s’enfuir de ce pays prou­vent que la jeune géné­ration n’est pas seu­le­ment com­posée d’indi­vi­dus ser­vi­les ou crain­tifs. Non, toute la jeu­nesse russe n’a pas été trans­formée en pan­tins, en fana­ti­ques, ou en ado­ra­teurs du trône de Staline et du mau-solée de Lénine.
La dic­ta­ture est deve­nue une néc­essité ab-solue pour la survie du régime. Car là où rè-gnent un système de clas­ses et l’iné­galité sociale, l’État doit recou­rir à la force et à la ré-pres­sion. La bru­ta­lité d’un tel régime est tou-jours pro­por­tion­nelle à l’amer­tume et au res-sen­ti­ment qu’épr­ouvent les masses. La ter­reur éta­tique est plus forte en Russie sovié­tique que dans n’importe quel pays du monde civi­lisé actuel, parce que Staline doit vain­cre et réd­uire en escla­vage une cen­taine de mil­lions de pay­sans entêtés. C’est parce que le peuple hait le régime que le sabo­tage indus­triel est aussi développé en Russie, que les trans­ports sont aussi dés­or­ganisés après plus de seize années de ges­tion pra­ti­que­ment mili­ta­risée ; on ne peut expli­quer autre­ment la ter­ri­ble famine dans le Sud et le Sud-Est, en dépit des condi-tions natu­rel­les favo­ra­bles, malgré les mesu­res les plus sévères prises pour obli­ger les pay­sans à semer et réc­olter, et malgré l’exter­mi­na­tion et la dép­or­tation de plus d’un mil­lion de pay­sans dans les camps de tra­vail forcé. La dic­ta­ture bol­che­vik incarne une forme d’abso­lu­tisme qui doit sans cesse se durcir pour sur­vi­vre, qui sup­prime toute opi­nion in-dép­end­ante et toute cri­ti­que dans le Parti, à l’intérieur même de ses cer­cles les plus élevés et les plus fermés. Il est signi­fi­ca­tif, par exem­ple, que les bol-che­viks et leurs agents, sti­pen­diés ou bénévo-les, ne ces­sent d’assu­rer au reste du monde que « tout va bien en Russie sovié­tique » et que « la situa­tion s’amél­iore cons­tam­ment ». Ce type de dis­cours est aussi cré­dible que les pro-pos paci­fis­tes que tient Hitler, alors qu’il ac-croît fré­né­tiq­uement sa force mili­taire.

PRISE D’OTAGES ET PATRIOTISME

Loin de s’adou­cir, la dic­ta­ture est chaque jour plus impi­toya­ble. Le der­nier décret contre les prét­endus contre-révo­luti­onn­aires, ou les traîtres à l’État sovié­tique, devrait convain­cre même cer­tains des plus ardents thu­rifér­aires des mira­cles accom­plis en Russie. Ce décret ren­force les lois déjà exis­tan­tes contre toute per­sonne qui ne peut pas, ou ne veut pas, respecter l’infailli­bi­lité de la Sainte Trinité - Marx-Lénine-Staline. Et les effets de ce décret sont encore plus dras­ti­ques et cruels contre toute per­sonne jugée cou­pa­ble. Certes, la prise d’otages n’est pas une nou-veauté en Union sovié­tique. On la pra­ti­quait déjà lors­que je suis reve­nue vivre pen­dant deux ans en URSS. Pierre Kropotkine et Vera Figner ont pro­testé en vain contre cette tache noire sur l’écusson de la révo­lution russe. Maintenant, au bout de dix-sept années de do-mina­tion bol­che­vik, le pou­voir a jugé néces-saire d’édicter un nou­veau décret. Non seule-ment, il renoue avec la pra­ti­que de la prise d’otages, mais il punit cruel­le­ment tout adulte appar­te­nant à la famille du cri­mi­nel - supposé ou réel.
Voici com­ment le nou­veau décret définit la tra­hi­son envers l’État : « tout acte commis par un citoyen de l’URSS et qui nuit aux forces armées de l’URSS, à l’indép­end­ance ou à l’invio­la­bi­lité du ter­ri­toire, tel que l’espion­nage, la tra­hi­son de secrets mili­tai­res ou de secrets d’État, le pas­sage à l’ennemi, la fuite ou le départ en avion vers un pays étran-ger ». Les traîtres ont bien sûr tou­jours été fusil-lés. Ce qui rend ce nou­veau décret encore plus ter­ri­fiant c’est la cruelle puni­tion qu’il exige pour tout indi­vidu vivant avec la mal­heu­reuse vic­time ou qui lui apporte de l’aide, que le « com­plice » soit au cou­rant du délit ou en ignore l’exis­tence. Il peut être empri­sonné, exilé, ou même fusillé, perdre ses droits civi-ques, et être dépossédé de tout ce qu’il a. En d’autres termes, ce nou­veau décret ins-titu­tion­na­lise une prime pour tous les infor-mateurs qui, afin de sauver leur propre peau, col­la­bo­re­ront avec la Guépéou pour se faire bien voir et dén­on­ceront aux hommes de main de l’État russe l’infor­tuné parent qui a offensé les Soviets.
Ce nou­veau décret devrait défi­ni­ti­vement balayer tout doute sub­sis­tant encore à propos de l’exis­tence du com­mu­nisme en Russie. Ce texte juri­di­que ne prétend même plus déf­endre l’inter­na­tio­na­lisme et les intérêts du prolétariat. Le vieil hymne inter­na­tio­na­liste s’est main­te­nant trans­formé en une chan­son paï­enne qui vante la patrie et que la presse sovié­tique ser­vile encense bruyam­ment : « La déf­ense de la Patrie est la loi suprême de la vie, et celui qui élève la main contre elle, qui la trahit, doit être éliminé. » Il est dés­ormais évident que la Russie sovié­tique est, sur le plan poli­ti­que, un régime de des­po­tisme absolu et, sur le plan éco­no­mique, la forme la plus gros­sière du capi­ta­lisme d’État.

1. Tous les inter­ti­tres ont été ajoutés par le tra­duc­teur (N.D.L.R.).

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