jeudi 9 mai 2013

Emma Goldman: "La vérité sur les bolcheviks"

(Brochure publiée par Mother Earth en 1918, iné­dite en français.)

Ce texte est ma der­nière contri­bu­tion avant de rejoin­dre la prison de Jefferson City, Missouri, pour deux ans. Je le dédie aux bol­che­viks de Russie en hom­mage à leur œuvre glo­rieuse et à la façon dont leur exem­ple inspire l’essor du bol­che­visme en Amérique.
Il est essen­tiel que le peuple amé­ricain com­prenne le véri­table sens de l’œuvre des bol­che­viks, leurs ori­gi­nes et le contexte historique de leur action. Leurs posi­tions et le défi qu’ils ont lancé au monde ont une importance vitale pour les masses.
Bolchevik est un mot russe. Il désigne les révo­luti­onn­aires qui représ­entent les intérêts des grou­pes sociaux les plus impor­tants et défen­dent les reven­di­ca­tions socia­les et économiques maxi­ma­les pour ces grou­pes. Lors du congrès du Parti ouvrier social-démoc­rate de Russie en 1903, les révo­lutionnaires les plus radi­caux, exaspérés par la tendance crois­sante au com­pro­mis et à la réf­orme dans ce parti, orga­nisèrent la ten­dance bolchevik qui s’opposa à celle des men­che­viks. Ces der­niers vou­laient se conten­ter de progres­ser len­te­ment, réf­orme après réf­orme, pas à pas. Nikolai Lénine et plus tard Trotsky ont été les pre­miers arti­sans de la sépa­ration entre les deux ten­dan­ces (1). Ils ont depuis tra­vaillé inces­sam­ment à cons­truire le Parti bol­che­vik sur des bases révolu­tion­nai­res soli­des, tout en conser­vant ce-pen­dant la théorie et les rai­son­ne­ments marxistes. Puis s’est pro­duit le mira­cle des mira­cles, la révo­lution russe de 1917. Pour les poli­ti­ciens à l’intérieur et à l’extérieur des différents groupes socia­lis­tes, cette révo­lution s’est résumée au ren­ver­se­ment du tsar et à l’établ­is­sement d’un gou­ver­ne­ment libéral ou qua­si­ment socia­liste.
Mais Lénine et Trotsky, ainsi que leurs par­ti­sans, ont com­pris que la révo­lution avait une dimen­sion plus profonde, et ont donc eu la sagesse de réagir - poussés par les besoins impérieux et l’éveil du peuple russe lui-même plus que par leurs pro­pres posi­tions théo­riques. C’est pour­quoi la révo­lution russe cons­ti­tue un mira­cle à plu­sieurs titres. Elle four­mille de para­doxes extra­or­di­nai­res : nous voyons en effet des sociaux-démoc­rates marxis­tes, Lénine et Trotsky, adop­ter une tac­ti­que révolution­naire anar­chiste, tandis que des anar­chis­tes (Kropotkine, Tcherkessov, Tchaikovsky) critiquent cette tac­ti­que en adop­tant un rai­sonnement marxiste qu’ils ont rejeté toute leur vie comme un pro­duit de la « métap­hy­sique allemande ». La révo­lution russe représ­ente vrai­ment un mira­cle. Chaque jour, elle dém­ontre com­bien toutes les théories sont insignifiantes en comparai­son de l’acuité de la prise de cons­cience révo­luti­onn­aire du peuple. Les bol­che­viks de 1903, bien qu’ils fus­sent révo­luti­onn­aires, adhéraient à la doc­trine marxiste : la Russie devait connaître une phase d’indus­tria­li­sa­tion, et la bour­geoi­sie accom­plir sa mis­sion his­to­ri­que. Cette phase indis­pen­sa­ble de l’évo­lution devait se déployer avant que les masses russes puis­sent inter­ve­nir pour jouer leur propre rôle. Mais les bol­che­viks de 1918 ont cessé de croire en la fonc­tion prédestinée de la bour­geoi­sie. Ils ont été bous­culés et poussés en avant par les vagues de la révolution au point d’adop­ter le point de vue déf­endu par les anar­chis­tes depuis Bakounine. Selon ce der­nier, en effet, lors­que les masses devien­nent cons­cien­tes de leur pou­voir éco­no­mique, elles font leur propre his­toire et se libèrent des tra­di­tions et pro­ces­sus légués par un passé mort, tra­di­tions qui - comme les traités secrets - nais­sent autour d’une table ronde et ne sont pas dictées par la vie elle-même. En d’autres termes, les bol­che­viks aujourd’hui ne représ­entent pas seu­le­ment un groupe limité de théo­riciens mais une Russie dyna­mi­que qui connaît une nou­velle nais­sance. Jamais Lénine et Trotsky n’occupe­raient la place impor­tante qu’ils occu­pent s’ils avaient conti­nué à répéter leurs for­mu­les théo­riques toutes faites. Ils écoutent atten­ti­ve­ment le pouls du peuple russe. Celui-ci, même s’il ignore encore com­ment s’expri­mer par­faite-ment, sait faire valoir ses exi­gen­ces de façon bien plus puis­sante à tra­vers l’action. Cependant, cela ne dimi­nue pas l’impor­tance de Lénine, Trotsky et des autres figu­res héroïques qui impression­nent l’huma­nité par leur person­na­lité, leur vision pro­phé­tique et leur farouche esprit révolutionnaire.
Il n’y a pas très long­temps encore Trotsky et Lénine étaient dénoncés comme des « agents de l’Allemagne » à la solde du Kaiser. Seuls ceux qui gobent encore les men­son­ges des jour­naux, et ne connais­sent rien de ces deux hommes, peu­vent accor­der foi à de telles accu­sa­tions. Rien n’est plus mép­ri­sable ou mina­ble que d’accu­ser quelqu’un d’être un « agent alle­mand » parce qu’il refuse de croire à des phra­ses ron­flan­tes du genre : « Il faut nous battre afin d’assu­rer la sécurité du monde pour déf­endre la démoc­ratie. » Alors que cette démoc­ratie est fouettée à Tulsa, lyn­chée à Butte, jetée en prison, outragée et bannie de nos pro­pres côtes. Lénine et Trotsky n’ont pas besoin de se jus­ti­fier. Aux cré­dules, à ceux qui pen­sent que les jour­na­lis­tes « ne men­tent jamais », précisons tout de même que, lors­que Trotsky se trou­vait aux États-Unis, il vivait dans un immeuble mina­ble et était si démuni qu’il avait tout juste de quoi manger. Certes, l’un des quo­ti­diens socia­lis­tes juifs les plus prospères lui offrit une posi­tion confor­ta­ble, à condi­tion qu’il apprenne à faire des com­pro­mis et à mettre en veilleuse son zèle révo­luti­onn­aire. Trotsky pré­féra rester pauvre et garder le respect de lui-même. Lorsqu’il décida de retour­ner en Russie, au début de la révo­lution, ses amis organisèrent une col­lecte pour payer son voyage - telle était la situa­tion finan­cière de ce prét­endu « agent alle­mand ».
Quant à Lénine, toute sa vie il a lutté sans relâche pour la Russie. Ses idéaux révo­lutionnaires sont en quelque sorte le fruit d’un héritage. Son frère fut exécuté sur l’ordre du tsar. Lénine avait donc aussi une raison person­nelle pour haïr l’auto­cra­tie et consa­crer sa vie à la libé­ration de la Russie. Quelle absur­dité d’accu­ser un homme comme lui de sym­pa­thies pour l’impér­ial­isme alle­mand ! Mais même les bruyants calom­nia­teurs de Lénine et Trotsky ont été réduits à un silence hon­teux par les puis­san­tes per­son­na­lités et l’intégrité incorrup­ti­ble de ces gran­des figu­res de la révo­lution. Dans un sens, il n’est guère sur­pre­nant que peu de gens aux États-Unis com­pren­nent ce que représ­entent les bol­che­viks. La révo­lution russe reste encore une énigme pour l’esprit amé­ricain. Ignorant sou­ve­rai­ne­ment ses propres tra­di­tions révo­luti­onn­aires, tou­jours en adoration devant la majesté de l’État, l’Américain moyen a appris à croire que la révo­lution n’a aucune justifi­ca­tion dans son propre pays et que dans « la Russie obs­cu­rantiste » elle devait uni­que­ment servir à se débarrasser du tsar. A condi­tion qu’elle se dér­oule de façon civi­lisée et qu’elle prés­ente avec respect ses excu­ses à l’auto­crate de Moscou. De plus, main­te­nant qu’un gou­ver­ne­ment aussi stable que le nôtre a pris les rênes, les Russes devraient aus­sitôt suivre notre exem­ple et « sou­te­nir le Président comme un seul homme ».
Imaginez donc la sur­prise de l’Américain moyen lors­que les Russes, après avoir chassé le tsar et sup­primé la monar­chie elle-même, ont expulsé les « libéraux » du genre de Milioukov et de Lvov, et même le socia­liste Kerenski, par la même porte que le tsar. Enfin, pour cou­ron­ner le tout, sont arrivés les bol­che­viks, qui se déc­larent hos­ti­les à la fois au roi et à tous les maîtres, pro­priét­aires ter­riens et capita­lis­tes. C’est vrai­ment trop pour l’esprit démoc­ra­tique des Américains. Heureusement pour la Russie, ses habi­tants n’ont jamais pro­fité des bien­faits de la Démocratie, de ses valeurs ins­ti­tu­tion­na­lisées, légalisées, clas­si­fiées de l’édu­cation et de la culture, valeurs qui sont « toutes cou­sues à la machine et se défont au pre­mier accroc ». Les Russes sont un peuple terre-à-terre, dont l’esprit n’a été ni gâté ni cor­rompu. Pour eux, la révo­lution ne s’est jamais résumée à des jeux poli­ti­ciens, au rem­pla­ce­ment d’un auto­crate par un autre. Ce n’est pas dans des écoles guindées dirigées par des maîtres sté­riles ni dans des manuels pous­siéreux que le peuple russe a fait son appren­tis­sage au cours des cent der­nières années. C’est grâce à ses grands mar­tyrs révo­luti­onn­aires, aux esprits les plus nobles que le monde ait jamais connus, que le peuple a appris le sens de la révo­lution ; il sait qu’elle signi­fie un pro­fond chan­ge­ment éco­no­mique et social, enra­ciné dans les besoins et les espoirs des gens et que la révo­lution ne pren­dra fin que lors­que les déshérités auront touché leur dû. En un mot, le peuple russe a vu dans le renver­se­ment de Nicolas II le début - et non la fin - de la révo­lution.
Plus que la tyran­nie du tsar, le moujik dé-tes­tait la tyran­nie du col­lec­teur d’impôts que lui envoyait le propriét­aire ter­rien pour lui voler sa der­nière vache ou son der­nier cheval, et fina­le­ment lui enle­ver sa terre elle-même, ou pour le fouet­ter et le traîner en prison lorsqu’il ne pou­vait pas payer ses impôts. Que lui impor­tait, au moujik, que le tsar fût chassé de son trône, si son ennemi direct, le barine (le maître) conti­nuait à avoir les clés de sa vie - la terre ? Matoushka Zemlya (la Terre Mère), tel est le surnom affec­tueux que la langue russe attri­bue à la terre. Pour les Russes, la terre est tout, la joie, la source de la vie, la nour­rice, la Matoushka aimée (la Petite Mère). La révo­lution russe ne signi­fie rien pour le moujik, si elle ne libère pas la terre et ne dé-trône pas le pro­priét­aire ter­rien, le capi­ta­liste, après avoir chassé le tsar. Ceci expli­que le fonde­ment his­to­ri­que de l’action des bolcheviks, leur jus­ti­fi­ca­tion sociale et éco­no­mique. Les bol­che­viks ne sont puis­sants que parce qu’ils représ­entent le peuple. Dès qu’ils ne déf­endront plus ses intérêts, ils devront partir, tout comme le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire et Kerenski ont dû le faire. Car le peuple russe ne sera satisfait que lors­que la terre et les moyens de sub­sis­tance devien­dront la pro­priété des enfants de la Russie. Sinon le bolche­visme dis­pa­raîtra.
Pour la pre­mière fois depuis des siècles, les Russes ont décidé qu’ils devaient être écoutés, et que leurs voix allaient attein­dre non pas le cœur des clas­ses diri­gean­tes - ils savent qu’elles n’en ont pas - mais celui des peu­ples du monde, y com­pris le peuple amé­ricain. C’est là que résident l’impor­tance capi­tale, le sens fondamen­tal de la révo­lution russe, révolution sym­bo­lisée par les bol­che­viks. Partant de la prém­isse historique que toutes les guer­res sont des guer­res capi­ta­lis­tes, et que les masses n’ont aucun intérêt à renforcer les des­seins impér­ial­istes de leurs exploi­teurs, les bol­che­viks insis­tent pour conclure la paix et exiger qu’il n’y ait ni indemnités ni annexions prévues dans les traités. Pour com­men­cer, la Russie a été saignée au cours d’une guerre ordonnée par un tsar sangui­naire. Pourquoi les Russes devraient-ils conti­nuer à sacri­fier le meilleur de leurs hommes qui pour­raient être employés à une tâche plus utile, comme la reconstruc­tion du pays par exem­ple ? Pour cons­truire un monde plus sûr pour la démoc­ratie ? Quelle farce ! Les Alliés n’ont-ils pas perdu tout droit à la sympathie du peuple russe dès lors qu’ils ont lié le sort de leur Déesse, la Démocratie, à celui du knout de l’auto­cra­tie russe ? Comment peu-vent-ils oser se plain­dre que la Russie désire ardem­ment la paix, alors qu’elle vient de se déb­arr­asser, avec succès, de l’héri­tage de siècles d’oppres­sion !
Les Alliés sont-ils sincères, lorsqu’ils nous van­tent les mérites de la Démocratie ? Pour-quoi donc, dans ce cas, ont-ils refusé de reconnaître la révo­lution russe, et ce bien avant que les « ter­ri­bles bol­che­viks » en aient pris la direc­tion ? L’Angleterre, ce pays qui prétend déf­endre la liberté des peti­tes nations, et maintient prison­nières entre ses grif­fes l’Inde et l’Irlande, n’a rien voulu savoir de la révo­lution russe. La France, ce prétendu ber­ceau de la Liberté, a rejeté le délégué russe venu assis­ter à sa confér­ence pour la paix. Certes, les États-Unis ont reconnu la Russie révo­luti­onn­aire, mais seu­le­ment parce qu’ils espéraient que Milioukov ou Kerenski res­te­raient au pou­voir. Dans de telles cir­cons­tan­ces, pour­quoi la Russie conti­nue­rait-elle à participer à la guerre ? Les bol­che­viks ont déjà admi­nis­tré une leçon au monde : ils ont montré que les négociations sur la paix doi­vent être lancées par les peu­ples eux-mêmes. Ceux qui décl­enchent les guer­res et en tirent profit ne peu­vent pro­cla­mer la paix. Il s’agit d’une des contri­bu­tions les plus impor­tan­tes que les bol­che­viks aient apportées au pro­grès de l’huma­nité. Ils pen­sent que les dis­cus­sions sur la paix doi­vent être menées ouver­te­ment, fran­che­ment, avec le consen­te­ment total des peu­ples représentés.
Les bol­che­viks ne se livre­ront à aucune des intri­gues diplo­ma­ti­ques secrètes qui abou­tis-sent à trahir les peuples, et les mènent à d’iné­vi­tables dés­astres. Sur cette base, les bol­che­viks ont invité les autres puissances à par­ti­ci­per à la confér­ence géné­rale pour la paix qui s’est tenue à Brest-Litovsk. Leur sug­ges­tion n’a sus­cité que le mépris. Les prét­entions démoc­ra­tiques des Alliés, lorsqu’elles sont mises à l’épr­euve, se sont révélées bien creu­ses. La tra­hi­son des Alliés qui ont aban­donné le peuple russe auto­rise les bol­che­viks à conclure une paix séparée. Après avoir été rejetés par les Alliés, ils n’ont aucune honte à déc­larer qu’ils veulent conclure une paix séparée. Abandonnés par les Alliés, les bol­che­viks ne sont pas moins forts. Trotsky a su expri­mer l’influence morale des bol­che­viks en énonçant ce para­doxe appa­rent : « Notre faiblesse sera notre force. » Faibles car ils ne dis­po­sent pas des ins­tru­ments de l’auto­cra­tie, les bol­che­viks sont forts parce qu’ils possèdent un objec­tif révo­luti­onn­aire commun. L’opi­nion morale du monde sera plus profondément influencée par le désir sincère des Russes d’agir honnê­tement à la table des négoc­iations de paix que par tous les faux-fuyants, les conni­ven­ces et l’hypo­cri­sie de diplo­ma­tes cultivés.
Les bol­che­viks exi­gent que les obli­ga­tions et les indem­nités contractées par les clas­ses diri­gean­tes soient répudiées. Pourquoi devraient-ils res­pec­ter les enga­ge­ments pris par le tsar ? Le peuple n’a pas sous­crit à ces engagements ; il ne s’est pas engagé envers les autres pays bel­ligérants ; on ne l’a pas davan­tage consulté pour savoir s’il vou­lait être mas­sa­cré que l’on a consulté le peuple amé­ricain à ce sujet. Pourquoi les Russes devraient-ils payer pour les crimes d’un auto­crate ? Pourquoi devraient-ils léguer à leurs enfants, et aux enfants de leurs enfants, des prêts pour faire la guerre et ensuite payer des indem­nités ? Les bolcheviks affirment que les accords ou les contrats conclus par les enne­mis du peuple doi­vent être assumés par ces indi­vi­dus et non par le peuple lui-même. Si le tsar s’est engagé auprès d’autres pays, les États débiteurs devraient le faire extra­der et le rendre res­pon­sa­ble des traités qu’il a signés. Mais les bol­che­viks considèrent que le peuple n’a jamais été consulté, qu’il a com­battu et versé son sang et sacri­fié sa vie pen­dant trois ans et demi. Donc ils ne paie­ront que les dettes qu’ils ont contractées eux-mêmes, en toute connais­sance de cause et pour un objec­tif approuvé par le peuple. Tels sont les seuls prêts, dettes et indem­nités de guerre qu’ils entendent payer.
Les bol­che­viks n’ont pas de projet impérialiste. Ils com­bat­tent pour la liberté (2) et ceux qui déf­endent les prin­ci­pes de la liberté ne veu­lent pas annexer d’autres peu­ples et d’autres pays. En vérité, un authen­ti­que liber-taire ne cher­chera jamais à annexer d’autres indi­vi­dus, car pour lui tant qu’une seule nation, un seul peuple ou un seul indi­vidu est réduit en escla­vage, il est éga­lement en danger. C’est pour­quoi les bol­che­viks exi­gent une paix sans annexions ni indem­nités. Ils ne se sen­tent pas mora­le­ment obligés de res­pec­ter les enga­ge­ments pris par le tsar, le Kaiser ou d’autres diri­geants impér­ial­istes. On accuse les bol­che­viks de trahir les Alliés. A-t-on demandé au peuple russe s’il vou­lait se join­dre aux Alliés ? Les bol­che­viks sont des commu­nis­tes, ils déf­endent, avec toute la pas­sion et l’inten­sité de leur être, le prin­cipe de l’inter­na­tio­na­lisme. « Nos alliés, déc­larent-ils, ne sont pas les gou­ver­ne­ments de l’Angleterre, de la France, de l’Italie ou des États-Unis ; nos alliés sont les peu­ples anglais, français, ita­lien, amé­ricain et alle­mand. Ce sont nos seuls amis, et nous ne nous les tra­hi­rons ni ne les décevrons jamais. Nous vou­lons servir nos alliés, les peu­ples du monde, et non les clas­ses diri­gean­tes, les diplo­ma­tes, les Premiers minis­tres, tous ces mes­sieurs qui déclenchent les guer­res. » Telle est, jusqu’à présent, la posi­tion des bol­che­viks. Ils ont mis en pra­ti­que cette politi­que au cours des der­nières semai­nes, lorsqu’ils se sont aperçus que les traités de paix alle­mands impliquaient la mise en escla­vage et la dép­end­ance d’autres peu­ples. « Nous vou­lons la paix, affir­ment-ils. Nous la deman­dons pour nous-mêmes parce que nous sommes per­suadés que notre paix pous­sera d’autres peuples à exiger et faire la paix, que les clas­ses diri­gean­tes le veuillent ou pas. » Dans une lettre au « citoyen ambas­sa­deur » de Perse, Trotsky a écrit : « Le traité anglo-russe de 1907 était dirigé contre la liberté et l’indép­end­ance du peuple perse : il est donc défi­ni­ti­vement annulé et caduc. De plus, nous dénonçons tous les accords qui ont précédé et suivi ledit accord et qui pour­raient res­trein­dre les droits du peuple perse à une exis­tence libre et indép­end­ante. » Les bol­che­viks sont accusés de pren­dre pos­ses­sion des terres. C’est une ter­ri­ble accusation … si l’on croit en l’invio­la­bi­lité de la pro­priété privée. L’atteinte à la pro­priété est considérée comme le plus grave des crimes. Certains peu­vent jus­ti­fier le mas­sa­cre d’êtres humains mais la pro­priété privée est, à leurs yeux, sacrée et invio­la­ble. Heureusement, les bol­che­viks ont tiré les leçons du passé. Ils sa-vent que, dans le passé, plu­sieurs révo­lutions ont échoué parce que les masses n’avaient pas pris pos­ses­sion des moyens de sub­sis­tance.
Les bol­che­viks ont commis un autre crime ter­ri­ble - ils se sont emparés des ban­ques. Ils se sont sou­ve­nus que, durant la Commune de Paris, lors­que les femmes et les enfants mou-raient de faim dans les rues, les com­mu­nards ont commis l’erreur d’envoyer leurs cama­ra­des protéger la Banque de France, et qu’ensuite le gou­ver­ne­ment français a uti­lisé les fonds de cette même banque pour libérer cinq cent mille pri­son­niers de guerre qui ont marché sur Paris et noyé la Commune dans le sang de 30 000 ouvriers français . A l’époque, en 1871, la bour­geoi­sie française n’était pas gênée que ses sol­dats uti­li­sent des fusils alle­mands pour massacrer le peuple français. « La fin jus­ti­fiant les moyens », la bour­geoi­sie n’a pas hésité, et n’hési­tera pas, à utiliser les armes pour main­te­nir sa domination.
Les bol­che­viks ont soi­gneu­se­ment étudié l’his­toire. Ils n’igno­rent pas que les clas­ses diri­gean­tes pré­fé­reraient même que le tsar ou le Kaiser res­tent au pou­voir plutôt que triom­phe la révo­lution. Ils savent que si la bourgeoi­sie pou­vait conser­ver les riches­ses qu’elle a volées au peuple sous forme de terres et de capi­taux, elle sou­doie­rait le diable lui-même pour éch­apper à la révo­lution. Affamé et sans res­sour­ces, le peuple risque­rait fort de suc­com­ber face à ce cruel mar­chan­dage.
C’est pour­quoi les bol­che­viks ont pris posses­sion des ban­ques et appel­lent les pay­sans à confis­quer les terres. Ils n’ont aucun désir de rendre à l’État les ban­ques et les terres, les matières pre­mières et les pro­duits des efforts du Travail. Les bol­che­viks désirent placer toutes les res­sour­ces natu­rel­les et les riches­ses du pays entre les mains du peuple pour une pro­priété et un usage com­muns, parce que le peuple russe est communiste par ins­tinct et par tra­di­tion, et qu’il n’a ni le besoin ni le désir d’un système fondé sur la concurrence. Les bol­che­viks concré­tisent les rêves, les espoirs, le fruit des dis­cus­sions publi­ques et privées de beau­coup de gens. Ils sont en train de cons­truire un nouvel ordre social qui émergera du chaos et des conflits qu’ils doi­vent main­te­nant affron­ter. Pourquoi tant de révo­luti­onn­aires russes sont-ils opposés aux bolche­viks ? Certains des hommes et des femmes les plus brillants de ce peuple comme notre chère Babouchka Breshkovs­kaia, Pierre Kropotkine et d’autres sont hos­ti­les aux bol­che­viks. Ces per­son­nes de grande valeur se sont laissé abuser par l’éclat fal­la­cieux du libé­ral­isme poli­ti­que incarné par la France républic­aine, l’Angleterre cons­titution­nelle et l’Amérique démoc­ra­tique. Elles doi­vent encore com­pren­dre - hélas ! - que la ligne de dém­ar­cation entre le libé­ral­isme et l’auto­cra­tie n’est qu’ima­gi­naire. Il n’existe en fait qu’une seule différ­ence entre les deux : les peu­ples qui vivent sous un régime auto­cra­ti­que savent qu’ils sont réduits en escla­vage ; ils aiment la liberté au point qu’ils sont prêts à se battre et à mourir pour elle ; par contre, ceux qui vivent dans une démoc­ratie ima­gi­nent qu’ils sont libres et se satis­font de leurs chaînes. Les révolutionnaires russes qui s’oppo­sent aux bol­che­viks se ren­dront rapi­de­ment compte que ces der­niers représ­entent les prin­ci­pes les plus fon­da­men­taux et les plus élevés de la liberté humaine et du bien-être écono­mique. Mais que feront les bol­che­viks s’ils rencontrent l’oppo­si­tion de tous les autres gouver­ne­ments ? Il n’est pas impossi­ble que si les bol­che­viks arri­vent à contrôler tota­le­ment le pou­voir éco­no­mique et social en Russie, les gouver­ne­ments alliés fas­sent cause com­mune avec l’impér­ial­isme alle­mand pour les écraser. On peut pré­dire, sans risque de se trom­per, que des éléments impér­ial­istes se join­dront à la bour­geoi­sie pour éli­miner la révolution russe.
Les bol­che­viks ont par­fai­te­ment cons­cience de ces dan­gers et ils uti­li­sent les moyens les plus effi­ca­ces pour les com­bat­tre. Leur in-fluence sur le prolé­tariat alle­mand et autri­chien est incom­men­su­ra­ble. Les pri­son­niers allemands, en reve­nant au pays, empor­tent avec eux le mes­sage du bol­che­visme dans leurs tran­chées et leurs caser­nes, dans les champs et les usines, et ils font pren­dre cons­cience au peuple qu’un seul pou­voir peut écraser l’auto­cra­tie. Le tra­vail édu­catif des bol­che­viks parmi le peuple alle­mand com­mence à avoir de l’effet. Il a cer­tai­ne­ment déjà accom­pli cent fois plus que tous les dis­cours des Alliés sur la néc­essité d’étendre la rév­olte aux Empires cen­traux. Même si les bol­che­viks ne réuss­issent pas à concré­tiser leur rêve magni­fi­que, à mettre en pra­ti­que leurs concep­tions et la paix universelle, leur ten­ta­tive de s’allier avec tous les peu­ples opprimés, de donner la terre aux pay­sans et de per­met­tre aux ouvriers qui produi­sent les riches­ses de jouir des choses qu’ils pro­dui­sent - le fait même qu’ils exis­tent et qu’ils exi­gent tout cela exer­cera une telle influence sur le reste de l’huma­nité que les êtres humains ne pour­ront plus jamais être aussi banaux, ordinaires et satis­faits d’eux-mêmes qu’ils l’étaient avant que les bol­che­viks apparais­sent à l’hori­zon de la vie humaine. Tel est le rôle que les bol­che­viks jouent dans nos vies, dans les vies des Allemands, des Français et de tous les autres peu­ples. Nous ne pour­rons plus jamais être les mêmes, parce que chaque fois que nous serons enva­his par le dés­espoir, le pes­si­misme, chaque fois que nous croi­rons que tout est fini, nous nous tour­ne­rons vers la Russie. Et là-bas le Grand Espoir qui s’est incarné dans les bol­che­viks chas­sera le voile noir qui s’est abattu sur nos cœurs, nous inci­tant à haïr nos frères, para­ly­sant notre esprit et enchaînant nos mem­bres, nous fai­sant plier le dos et émas­culant nos volontés.
Les bol­che­viks sont venus pour défier le monde. Celui-ci ne pourra plus jamais se reposer dans sa vieille indo­lence sor­dide. Il doit accep­ter le défi. Il l’a déjà accepté en Allemagne, en Autriche et en Roumanie, en France et en Italie, et même aux États-Unis Comme une lumière sou­daine, le bol­che­visme se répand dans le monde entier, écl­airant la Grande Vision, la récha­uffant pour lui per­met­tre de naître - la Nouvelle Vie de la fra­ter­nité humaine et du bien-être social.

1. Cette affir­ma­tion est inexacte en ce qui concerne Trotsky puis­que ce der­nier cher­cha pen­dant des années à réc­on­cilier les deux frac­tions du P.O.S.D.R., ce qui lui fut abon­dam­ment repro­ché après 1923 par Staline et ses épi­gones, pour les­quels la vérité était une et indi­visible (N.d.T.)
2. Emma Goldman emploie à trois repri­ses le mot « liber­ta­rian » (liber­taire) pour désigner les bol­che­viks mais j’ai atténué ici l’expres­sion de son enthou­siasme, sup­po­sant qu’elle emploie ce terme dans le sens de « partisan de la liberté » plutôt que comme syno­nyme d’ « anar­chiste » (N.d.T.).

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