lundi 6 mai 2013

De Malatesta à Arlette Laguiller: un gouffre révélateur

Le 28 mai 2002

Cette semaine, Le Monde Libertaire et Lutte Ouvrière trai­tent de la ques­tion des élections, chacun bien sûr à sa façon, mais les pro­blèmes qu’ils posent sont au fond les mêmes.
La Fédération anar­chiste repu­blie un texte de Malatesta, écrit le 15 mai 1924, sur les « anar­chis­tes électi­onn­istes », qui choi­sis­sent de voter dans cer­tains cas bien précis. Le révo­luti­onn­aire ita­lien décrit notam­ment l’évo­lution du mou­ve­ment ouvrier français qui fut anti­par­le­men­taire à ses débuts et s’effon­dra dans l’Union sacrée en 1914.
Il met en avant deux expli­ca­tions, un peu cour­tes mais tou­jours actuel­les, pour cette « invo­lu­tion » :
> « la frin­gale du pou­voir »,
> et « le désir de conci­lier le renom de révo­luti­onn­aire avec la vie sereine et les petits avan­ta­ges que s’attire celui qui rentre dans la vie poli­ti­que offi­cielle, même en tant qu’oppo­sant ».
Voilà qui devrait faire réfléchir nos trots­kys­tes hexa­go­naux qui se prés­entent à toutes les élections en jouant les coquets et les coquet­tes, c’est-à-dire en prét­endant ne pas vou­loir vrai­ment être élus. Cette semaine, Lutte ouvrière dén­once, dans un arti­cle inti­tulé « Les électeurs en démoc­ratie sur­veillée », « tous les fil­tres mis en place pour empêcher que les électeurs soient représentés par des femmes et des hommes qui les représ­entent réel­lement et qui n’auraient pas peur de dén­oncer ce qui se fait à l’Assemblée ou dans ses cou­lis­ses ».
Mais la cri­ti­que de l’État bour­geois se résume-t-elle à dén­oncer des « fil­tres » et à pro­po­ser de « révoquer ceux qu’ils ont élus et ne tien­nent pas parole » ? En clair, à réc­lamer des référ­end­ums systé­ma­tiques ou de nou­vel­les élections dans le cadre du système actuel ?
J’avais cru com­pren­dre que les révo­luti­onn­aires sou­hai­taient faire vivre et prospérer d’autres struc­tu­res que le Parlement : conseils de quar­tiers et d’usine, com­mis­sions de tra­vailleurs, asso­cia­tions de loca­tai­res, de pay­sans pro­duc­teurs, et j’en passe. Pourquoi passer cet aspect essen­tiel sous la table ? Parce qu’il est uto­pi­que dans la situa­tion actuelle ? Franchement pas plus uto­pi­que que de réc­lamer « l’inter­dic­tion des licen­cie­ments », « la levée du secret ban­caire », l’« ouver­ture des livres de comp­tes » et autres mesu­res tota­le­ment impos­si­bles à impo­ser sans une situa­tion pré-révo­luti­onn­aire. Or LO ne pense pas que la France se trouve dans une telle situa­tion.
Dans son texte de 1924, Malatesta montre aussi com­ment les anciens « anti­par­le­men­tai­res » uti­lisèrent ce qu’il appelle la « note sen­ti­men­tale » : il fal­lait voter pour obte­nir « l’amnis­tie pour les com­mu­nards », « libérer le vieux Blanqui » qui se mou­rait en prison, etc. Et déjà on employait l’argu­ment qu’il fal­lait « voter pour se comp­ter » (cela ne vous rap­pelle rien ?). « Et puis, quand le fruit fut mûr, c’est-à-dire quand les gens furent per­suadés d’aller voter, on voulut être can­di­dat et député séri­eu­sement ». Certes, Lutte Ouvrière n’en est sans doute pas encore là, mais qu’est-ce qui pourra la pré­munir contre une telle invo­lu­tion ?
En tout cas, pas cer­tains aspects de son pro­gramme comme en tém­oigne l’inter­ven­tion d’Arlette Laguiller à la fête de LO, repro­duite dans LO du 24 mai 2002 : « Parce que moins d’impôts, cela voudra dire moins de moyens pour une police huma­nisée, plus prés­ente en per­ma­nence, au contact de la popu­la­tion, de jour comme de nuit, si c’est pour assu­rer la sécurité des per­son­nes. » Cette déc­la­ration coexiste et contraste avec un arti­cle, sur la page sui­vante, dont le titre est « La fumée des flash-balls et ceux qu’elle vise » et qui se ter­mine par la phrase sui­vante : « Car si la bour­geoi­sie et son État ont besoin d’une police, c’est pour assu­rer leur propre sécurité, au besoin contre la popu­la­tion. »
On se trouve bien là au nœud de la ques­tion. En l’absence de mou­ve­ment social, de luttes impor­tan­tes de la classe ouvrière, de petits grou­pes révo­luti­onn­aires se prés­entent aux élections et, pour atti­rer le cha­land, ils s’aven­tu­rent sur le ter­rain de ce qu’ils appel­lent « l’insé­curité » en prônant une « police huma­nisée, plus prés­ente ». Et en même temps, ils expli­quent que la création d’une telle police est impos­si­ble... Allez com­pren­dre...
Certes, pour reve­nir à Malatesta, il ne suffit pas de « tou­jours rester purs », en clair de pro­cla­mer des posi­tions radi­ca­les et de ne rien faire pour les déf­endre. Mais il faut aussi pren­dre la ques­tion à la racine. Sans mobi­li­sa­tion dans les quar­tiers popu­lai­res et ouvriers, sans une renais­sance de la soli­da­rité et de l’orga­ni­sa­tion sur tous les plans entre les habi­tants de ces quar­tiers, on voit mal com­ment la prés­ence (hypo­thé­tique) d’une « police huma­nisée » (qui aurait des matra­ques en sucre d’orge et des pis­to­lets à eau ?) pour­rait chan­ger quoi que ce soit. Mais il faut reconnaître à Lutte ouvrière le mérite de poser le pro­blème... sans le rés­oudre. Les révo­luti­onn­aires sont-ils pour une « police huma­nisée » ou pour des mili­ces ouvrières ? Ou pour les deux ?
L’expéri­ence de la révo­lution russe dont se réc­lament les trots­kys­tes m’incli­ne­rait plutôt à penser que LO et la LCR seraient pour les deux, dans un pre­mier temps, puis (qu’ils le désirent ou non) on pas­se­rait aux choses séri­euses : la cons­truc­tion d’un État dirigé par des révo­luti­onn­aires pro­fes­sion­nels et sou­tenu par une police pro­fes­sion­nelle, et entre­te­nant une nuée de mou­chards et de pro­vo­ca­teurs pour fli­quer la popu­la­tion, comme c’était le cas sous les bol­che­viks, et dans tous les régimes qui se sont réclamés de la révo­lution russe jusqu’à aujourd’hui.
En déf­endant un pro­gramme maxi­ma­liste (l’abo­li­tion de l’État, de toute police, de toute armée) les anar­chis­tes sont loin de rés­oudre tous les pro­blèmes, comme l’exem­ple de l’Espagne en 1936 l’a bien montré, mais au moins ils rap­pel­lent cer­tains prin­ci­pes élém­ent­aires aux révo­luti­onn­aires qui, sur le ter­rain élec­toral, met­tent leur pro­gramme dans leur poche.

Y.C.

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