lundi 13 mai 2013

Courte biographie de Voltairine de Cleyre


Courte biographie de Voltairine de Cleyre



Par Chris Crass

(Pour rédiger ce bref résumé de la vie de Voltairine de Cleyre, Chris Crass s’est sur­tout servi du livre de Paul Avrich, inédit en français à ce jour. C’est pour­quoi cet ouvrage est cité fréqu­emment dans le texte ci-des­sous. Certains pas­sa­ges étant repris dans l’arti­cle sui­vant du même auteur ( « Traditions amé­ric­aines et défi anar­chiste », p. 15), nous avons conservé uni­que­ment ce qui concer­nait la vie de Voltairine, en indi­quant les coupes effec­tuées. Ceux qui désirent consul­ter le texte intégral, en anglais, le trou­ve­ront sur le site info­shop.org-anar­cha-femi­nism).

Voltairine de Cleyre est née le 17 novem­bre 1866 à Leslie, dans le Michigan. Libre-pen­seur, son père admire beau­coup Voltaire, notam­ment sa cri­ti­que de la reli­gion, ce qui expli­que le choix du prénom de sa fille. (…) Le grand-père mater­nel de Voltairine avait déf­endu des posi­tions abo­li­tion­nis­tes et par­ti­cipé au « chemin de fer sou­ter­rain » (à la filière clan­des­tine) qui aidait les escla­ves à fuir jusqu’au Canada. Quant au père de Voltairine, lui-même, il avait émigré de France et était un arti­san socia­liste et libre-pen­seur. (…) Il tra­vaille de très lon­gues heures pour gagner un maigre salaire, sa femme fait des tra­vaux de cou­ture à domi­cile, mais leurs enfants sont cons­tam­ment « sous-ali­mentés » et « très fai­bles phy­si­que­ment ». Selon Addie, l’une des sœurs de Voltairine, leur enfance misé­rable expli­que le radi­ca­lisme de Voltairine ainsi que « sa pro­fonde sym­pa­thie et sa com­préh­ension pour les pau­vres ». Ces dif­fi­cultés matéri­elles contri­buent éga­lement à mul­ti­plier les points de fric­tion entre leurs parents, qui finis­sent par se séparer.

L’enfer du cou­vent

Voltairine étudie ensuite pen­dant trois ans et demi dans un cou­vent où son père l’envoie pour com­bat­tre sa paresse et son absence de bonnes manières. Pourquoi cet homme anti­clé­rical et libre-pen­seur a-t-pris une telle décision ? Avrich pense qu’il était exaspéré par la situa­tion éco­no­mique dans laquelle il se trou­vait et ne vou­lait pas que Voltairine connaisse la pau­vreté. Il espérait que la for­ma­tion acquise au cou­vent aide­rait sa fille à se déf­endre dans la vie. Cette expéri­ence va influen­cer toute l’exis­tence de Voltairine. Si elle apprit beau­coup de choses, notam­ment à parler français et à jouer du piano, ce séjour dans une ins­ti­tu­tion catho­li­que poussa aussi son esprit rebelle dans une direc­tion anti-auto­ri­taire.
Dans son essai « Comment je devins anar­chiste », elle expli­que l’impact et l’influence dura­bles du cou­vent sur sa pensée. « J’ai réussi fina­le­ment à en sortir et j’étais une libre-pen­seuse lors­que j’en suis partie, trois ans plus tard, même si, dans ma soli­tude, je n’avais jamais lu un seul livre ni entendu une seule parole qui m’ait aidée. J’ai tra­versé la Vallée de l’Ombre de la Mort, et mon âme porte encore de blan­ches cica­tri­ces, là où l’Ignorance et la Superstition m’ont brûlé de leur feu infer­nal, durant cette sinis­tre pér­iode de ma vie. (…) A côté de la bataille de ma jeu­nesse, tous les autres com­bats que j’ai dû mener ont été faci­les, car, quel­les que soient les cir­cons­tan­ces extéri­eures, je n’obéis dés­ormais plus qu’à ma seule volonté intéri­eure. Je ne dois prêter allége­ance à per­sonne et ne le ferai jamais plus ; je me dirige len­te­ment vers un seul but : la connais­sance, l’affir­ma­tion de ma propre liberté, avec toutes les res­pon­sa­bi­lités qui en déc­oulent. Telle est, j’en suis convain­cue, la raison essen­tielle de mon atti­rance pour l’anar­chisme. »

La libre-pensée

Dès qu’elle quitte le cou­vent, Voltairine se met à donner des cours par­ti­cu­liers de musi­que, de français, d’écri­ture et de cal­li­gra­phie, acti­vité qui lui permit de gagner son pain jusqu’à sa mort. Voltairine com­mence parallè­lement une car­rière de confér­encière et d’écriv­aine. Voulant se déb­arr­asser des influen­ces auto­ri­tai­res de l’Eglise sur sa for­ma­tion intel­lec­tuelle, elle se lance avec fer­veur dans le mou­ve­ment pour la libre-pensée, en pleine crois­sance à l’époque. Selon l’auteure fémin­iste Wendy McElroy, ce cou­rant « anti­clé­rical, anti­chrétien, vou­lait obte­nir la sépa­ration de l’Eglise et de l’Etat afin que les ques­tions reli­gieu­ses dép­endent seu­le­ment de la cons­cience et de la faculté de rai­son­ner de chaque indi­vidu ». Comme l’expli­que Avrich, « (…) anar­chis­tes et libres-pen­seurs eurent tou­jours beau­coup d’affi­nités car ils par­ta­geaient un point de vue anti-auto­ri­taire et une tra­di­tion com­mune de radi­ca­lisme laïc­iste. » C’est à tra­vers son enga­ge­ment pour la libre-pensée que Voltairine déc­ouvrit l’anar­chisme - évo­lution clas­si­que à l’époque pour beau­coup de liber­tai­res, en tout cas ceux qui étaient nés aux Etats-Unis.
En 1886, Voltairine com­mence à écrire pour un heb­do­ma­daire libre-pen­seur The Progressive Age et en devient rapi­de­ment la réd­act­rice en chef. A l’époque elle donne des confér­ences dans la région de Grand Rapids, Michigan, où elle vit, et dans d’autres villes de cet Etat. Elle traite de sujets comme la reli­gion, Thomas Paine (1) , Mary Wollstonecraft (2) (qui était l’une de ses héroïnes) et la libre-pensée. Voltairine prend la parole à Chicago, Philadelphie et Boston. Elle par­ti­cipe aussi fréqu­emment à des tournées de confér­ences orga­nisées par l’American Secular Society (Association laïc­iste amé­ric­aine) à tra­vers tout l’Ohio et la Pennsylvanie. Elle s’adresse à des grou­pes ratio­na­lis­tes, des clubs libéraux et des asso­cia­tions de libres-pen­seurs. Sa répu­tation d’ora­trice gran­dit et ses audi­teurs trou­vent ses confér­ences « riches et ori­gi­na­les » comme l’écrivit Emma Goldman. Elle envoie aussi des arti­cles et des poèmes aux prin­ci­pa­les publi­ca­tions laïc­istes du pays. En déc­embre 1887, Voltairine com­mence à s’intér­esser aux ques­tions éco­no­miques et poli­ti­ques, après avoir écouté une confér­ence sur le socia­lisme présentée par Clarence Darrow (3). Écr­ivant un arti­cle à ce sujet dans The Truth Seeker, elle remar­que : « C’était la pre­mière fois que j’enten­dais parler d’un plan d’amél­io­ration de la condi­tion ouvrière qui expli­que le cours de l’évo­lution éco­no­mique. Je me suis pré­cipitée vers ces théories comme quelqu’un qui s’éch­ap­perait en cou­rant de l’obs­cu­rité pour trou­ver la lumière. »
Quelques semai­nes plus tard, Voltairine se déc­lare socia­liste. Elle est attirée par le mes­sage anti­ca­pi­ta­liste de ce cou­rant et son appel à la lutte de la classe ouvrière contre l’ordre éco­no­mique domi­nant. Cependant, comme l’expli­que Emma Goldman, son « amour inné de la liberté ne pou­vait se conci­lier avec les concep­tions état­istes du socia­lisme ». Voltairine se trouve obligée de déf­endre le socia­lisme dans des débats avec les anar­chis­tes, à un moment décisif pour l’his­toire de ce cou­rant. En effet, le 11 novem­bre 1887, quatre anar­chis­tes sont pendus par l’Etat d’Illinois. Ils pas­se­ront à la postérité sous le nom des « mar­tyrs de Haymarket ». Leur empri­son­ne­ment, leur procès gro­tes­que et leur exé­cution décl­enchent un vaste mou­ve­ment de soli­da­rité dans le monde entier (…).

« Qu’on les pende ! »

En mai 1886, lors­que Voltairine entend parler pour la pre­mière fois de l’arres­ta­tion des anar­chis­tes de Chicago, elle s’exclame : « Qu’on les pende ! » Elle se trouve momen­tanément emportée par la vague d’hos­ti­lité contre les anar­chis­tes, les syn­di­cats et les immi­grés qui se répand dans le pays. En effet, la presse entame une vio­lente cam­pa­gne à partir du 5 mai, le jour sui­vant la tragédie de Haymarket. Rappelons l’enchaî­nement des faits.
Le 1er mai 1886, une grève géné­rale éclate dans les prin­ci­pa­les villes des États-Unis. Des cen­tai­nes de mil­liers d’ouvriers mani­fes­tent dans les rues en exi­geant la mise en appli­ca­tion imméd­iate de la journée de 8 heures. Le combat pour la réd­uction du temps de tra­vail a pris de l’ampleur depuis quel­ques années dans les prin­ci­paux cen­tres indus­triels du pays. Chicago est à l’avant-garde de ce mou­ve­ment, que les anar­chis­tes diri­gent et orga­ni­sent dans cette ville. La presse bour­geoise les dén­once cons­tam­ment et les patrons crai­gnent le pou­voir crois­sant des orga­ni­sa­tions ouvrières. Le 3 mai 1886, la police de Chicago ouvre le feu sur des grév­istes, tuant et bles­sant plu­sieurs per­son­nes. Les anar­chis­tes appel­lent alors à un ras­sem­ble­ment de pro­tes­ta­tion le len­de­main. Le 4 mai, un mee­ting se tient à Haymarket Square où plu­sieurs cen­tai­nes d’ouvriers vien­nent écouter des syn­di­ca­lis­tes radi­caux. La police encer­cle le ras­sem­ble­ment et le déc­lare illégal. Les flics char­gent les tra­vailleurs mais tout à coup quelqu’un, du côté des mani­fes­tants, lance une bombe qui tue un offi­cier de police et en blesse plu­sieurs autres. Les flics orga­ni­sent imméd­ia­tement une série de des­cen­tes et de per­qui­si­tions dans les domi­ci­les et les locaux des anar­chis­tes, arrêtant et inter­ro­geant des cen­tai­nes de sym­pa­thi­sants. Huit hommes sont jugés res­pon­sa­bles de l’atten­tat et déclarés cou­pa­bles de meur­tre, même si cer­tains d’entre eux n’étaient même pas présents sur les lieux. (…) Deux mili­tants sont condamnés à perpétuité, un troi­sième à 15 ans, un qua­trième se sui­cide parce qu’il dénie à l’Etat le droit de lui ôter la vie, et les quatre der­niers sont pendus le 11 novem­bre 1887. Voltairine regrette rapi­de­ment sa réaction ini­tiale et, peu après l’exé­cution des mar­tyrs de Haymarket, elle se conver­tit à l’anar­chisme. (…). L’anni­ver­saire de l’exé­cution des mar­tyrs de Haymarket devient une date impor­tante pour le mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal, et par­ti­cu­liè­rement aux Etats-Unis. Les céré­monies orga­nisées à cette occa­sion sont aussi l’occa­sion de se comp­ter et de donner une nou­velle impul­sion au combat contre l’exploi­ta­tion. (…) Beaucoup d’audi­teurs trou­vent les dis­cours de Voltairine par­ti­cu­liè­rement pas­sionnés et sti­mu­lants. Elle prend la parole aux côtés d’autres anar­chis­tes célèbres comme Emma Goldman, Alexander Berkman et Lucy Parsons, l’épouse d’un des mar­tyrs de Haymarket, Albert Parsons, et l’une des orga­ni­sa­tri­ces les plus infa­ti­ga­bles du mou­ve­ment (…). Chaque année, Voltairine par­ti­cipe à ces mani­fes­ta­tions, même lorsqu’elle est pro­fondément déprimée ou malade, car elle y puise de l’ins­pi­ra­tion et du cou­rage. (…)
« L’année 1888 marque un tour­nant dans la vie de Voltairine de Cleyre, expli­que Avrich. C’est l’année où elle devient anar­chiste et écrit ses pre­miers essais anar­chis­tes, mais aussi l’année où, pen­dant une tournée de confér­ences, elle ren­contre les trois hommes qui vont jouer un rôle impor­tant dans sa vie : T. Hamilton Garside, dont elle tomba pas­sionnément amou­reuse ; James B. Elliott, dont elle eut un enfant ; et Dyer D. Lum, avec lequel elle entre­tint une rela­tion intel­lec­tuelle, morale et phy­si­que, qui fut plus impor­tante que celles avec Garside et Elliott, mais qui se ter­mina, comme les autres, par une tragédie. »

Trois échecs

Garside don­nait lui aussi des confér­ences sur la lutte sociale et, lors­que Voltairine tombe amou­reuse de lui, elle n’a que 21 ans. Il rompt rapi­de­ment avec elle et ce rejet la frappe cruel­le­ment, comme en tém­oignent nombre de ses poèmes de l’époque. Cette pre­mière expéri­ence néga­tive la plonge dans une grave dépr­ession, avi­vant sa sen­sa­tion d’iso­le­ment, mais sti­mu­lant aussi sa réflexion fémin­iste sur les rela­tions entre les sexes et la façon dont la société réduit les femmes à un simple rôle d’objets sexuels.
La rela­tion de Dyer Lum avec Voltairine fut d’un tout autre ordre car elle influença pro­fondément son évo­lution poli­ti­que et qu’ils cons­trui­si­rent une amitié « indéf­ec­tible », selon Avrich. Lum avait vingt-sept ans de plus que la jeune femme et une grande expéri­ence poli­ti­que. Il avait appar­tenu au mou­ve­ment abo­li­tion­niste et s’était porté volon­taire pour se battre pen­dant la Guerre de Sécession afin d’ « en finir avec l’escla­vage ». Il connais­sait bien la plu­part des mar­tyrs de Haymarket et avait milité avec eux. C’était un auteur pro­li­fi­que et ils écri­virent à quatre mains un long roman social et phi­lo­so­phi­que, qui ne fut jamais publié et que l’on a mal­heu­reu­se­ment perdu. Ils menèrent aussi un tra­vail de réflexion poli­ti­que en commun. A l’époque, des débats très vio­lents oppo­saient les différ­entes ten­dan­ces idéo­lo­giques du mou­ve­ment anar­chiste (…). Voltairine et Dyer Lum écri­virent de nom­breux arti­cles pour les publi­ca­tions de ces divers cou­rants et avancèrent l’idée d’un « anar­chisme sans adjec­tifs » (4). (…) Dans l’un des essais les plus connus de Voltairine (« L’anar­chisme »), elle défend l’idée d’une plus grande tolér­ance dans le mou­ve­ment anar­chiste, (…) étendant cette tolér­ance jusqu’à l’anar­chiste chrétien Tolstoï et d’autres pen­seurs très cri­ti­qués par les athées du mou­ve­ment. (…)
Si les idées de Voltairine de Cleyre et Dyer Lum conver­geaient sur de nom­breux points, Avrich sou­li­gne qu’ils avaient aussi des diver­gen­ces impor­tan­tes, notam­ment en ce qui concerne « la posi­tion des femmes dans la société actuelle et ce qu’elle devrait être ». A ce sujet, Voltairine prend une « posi­tion plus tran­chée » que Lum. Ils n’ont pas non plus le même avis sur les moyens de chan­ger la société. Lum pense que la révo­lution pro­vo­quera iné­vi­tab­lement une lutte vio­lente entre la classe ouvrière et la classe patro­nale, convic­tion qu’il tire notam­ment de la Guerre de Sécession et des effets qu’elle eut sur l’abo­li­tion de l’escla­vage. Voltairine penche plutôt pour la non-vio­lence mais com­prend ceux qui ont recours à d’autres mét­hodes. Elle dés­appr­ouve les différents assas­si­nats commis par des anar­chis­tes au tour­nant du XXe siècle mais cher­che tou­jours à en expli­quer les rai­sons. Lorsque le pré­sident McKinley fut abattu par Leon Czolgosz, elle déc­lara que la vio­lence du capi­ta­lisme et l’iné­galité éco­no­mique pous­saient les gens à uti­li­ser la vio­lence.

Trois balles dans le corps

Les opi­nions non-vio­len­tes de Voltairine et sa com­préh­ension pour ceux qui uti­li­sent la vio­lence vont être bru­ta­le­ment mises à l’épr­euve à la fin de l’année 1902. Comme nous l’avons déjà dit, Voltairine gagnait sa vie en don­nant des cours par­ti­cu­liers. Elle ensei­gnait sur­tout l’anglais à des famil­les et des ouvriers juifs pour les­quel­les elle avait le plus grand res­pect et avec les­quels elle tra­vaillait fréqu­emment. Un jour, l’un de ses anciens élèves, Herman Helcher, l’attend dans la rue et tente de l’assas­si­ner. Il lui tire une balle dans la poi­trine, puis, lorsqu’elle s’effon­dre, deux autres balles dans le dos. Elle réussit pour­tant à se rele­ver et à mar­cher encore plu­sieurs dizai­nes de mètres avant qu’un médecin, qui heu­reu­se­ment pas­sait par là, vienne à son secours et appelle une ambu­lance. Elle est dans un état cri­ti­que et l’on craint pour sa vie. Mais quel­ques jours plus tard, elle com­mence à récupérer et sa condi­tion se sta­bi­lise. Ce qu’elle fait ensuite scan­da­lise ou met en colère nombre de ses conci­toyens, mais lui vaut, à long terme, le res­pect de pas mal de gens. Convaincue que le capi­ta­lisme et l’auto­ri­ta­risme cor­rom­pent les êtres humains et les pous­sent à uti­li­ser la vio­lence, elle réagit, face à cette ten­ta­tive d’assas­si­nat, conformément à ses convic­tions. Voltairine refuse d’iden­ti­fier Helcher comme son agres­seur et de déposer la moin­dre plainte contre lui. En cela, elle « res­pec­tait les ensei­gne­ments de Tolstoï, qui prônait de rendre un bien pour un mal » (Paul Avrich).
Elle écrit ensuite une lettre qui sera publiée par le prin­ci­pal quo­ti­dien de Philadelphie, ville où elle habite à l’époque. « Le jeune homme qui, selon cer­tains, m’a tiré dessus est fou. Le fait qu’il ne mange pas à sa faim et n’ait pas un tra­vail sain l’a rendu ainsi. Il devrait être placé dans un asile psy­chia­tri­que. Ce serait une offense à la civi­li­sa­tion de l’envoyer en prison pour un acte com­mandé par un cer­veau malade. » « Je n’épr­ouve aucun res­sen­ti­ment contre cet indi­vidu. Si la société per­met­tait à chaque homme, chaque femme et chaque enfant de mener une vie nor­male, il n’y aurait pas de vio­lence dans ce monde. Je suis rem­plie d’hor­reur quand je pense que des actes bru­taux sont commis au nom de l’Etat. Chaque acte de vio­lence trouve son écho dans un autre acte de vio­lence. La matra­que du poli­cier fait naître de nou­veaux cri­mi­nels. » « Contrairement à ce que croient la plu­part des gens, l’anar­chisme sou­haite la " paix sur la terre pour les hommes de bonne volonté". Les actes de vio­lence commis au nom de l’anar­chie sont le fait d’hommes et de femmes qui ont oublié d’être des phi­lo­so­phes - des pro­fes­seurs du peuple - parce que leurs souf­fran­ces phy­si­ques et men­ta­les les pous­sent au dés­espoir. » Après sa conva­les­cence, Voltairine entame une série de confér­ences sur « Le crime et sa répr­ession », la réf­orme des pri­sons et leur sup­pres­sion. Elle conti­nue à se battre pour que la jus­tice soit clém­ente envers Helcher. Selon Avrich, « les propos de Voltairine de Cleyre sont lar­ge­ment évoqués dans la presse de Philadelphie ». Les jour­naux locaux, qui avaient vio­lem­ment cri­ti­qué l’anar­chisme, adou­cis­sent leur ton lorsqu’ils par­lent de Voltairine et elle devient une sorte de célébrité car son atti­tude lui vaut même l’admi­ra­tion de cer­tains de ses plus farou­ches adver­sai­res. La rela­tion entre Voltairine et Dyer Lum se ter­mine au bout de cinq ans lorsqu’il se sui­cide en 1893, au terme d’une grave dépr­ession. Voltairine, elle-même, se trouva au bord du sui­cide plu­sieurs fois, suite à de pro­fon­des dépr­essions et à ses mala­dies. (…) Le troi­sième homme impor­tant dans la vie de Voltairine se nom­mait James B. Elliott et elle le ren­contra en 1888. Il mili­tait dans le mou­ve­ment pour la libre-pensée et tous deux firent connais­sance lors­que la Friendship Liberal League (5) invita Voltairine à venir parler à ses mem­bres à Philadelphie. Voltairine vécut dans cette ville pen­dant plus de vingt ans, entre 1889 et 1910. Sa rela­tion avec Elliott ne dure pas long­temps, mais elle se retrouve enceinte de lui et met au monde, le 12 juin 1890, le petit Harry de Cleyre. Harry allait être son seul enfant. Elle n’avait aucune inten­tion d’être mère et ne vou­lait pas élever d’enfants. Selon Avrich, « phy­si­que­ment, émoti­onn­el­lement et finan­ciè­rement, elle ne se sen­tait pas capa­ble de faire face aux res­pon­sa­bi­lités de la mater­nité ». Harry fut élevé par son père à Philadelphie. Si Harry et Voltairine eurent peu de contacts, Harry aima, res­pecta et admira tou­jours sa mère. D’ailleurs il prit son nom, et non celui de son père, et appela sa pre­mière fille Voltairine. (…)

Une mili­tante infa­ti­ga­ble

A Philadelphie, Voltairine est très active dans divers domai­nes. Pour les femmes de la Ladies Liberal League, orga­ni­sa­tion de libres-pen­seu­ses dont elle a été l’une des fon­da­tri­ces en 1892, elle met au point un pro­gramme de confér­ences sur des thèmes comme la sexua­lité, les inter­dits, la cri­mi­na­lité, le socia­lisme et l’anar­chisme. Elle par­ti­cipe aussi à la création du Club de la science sociale, un groupe anar­chiste de dis­cus­sion et de lec­ture. (…) Elle orga­nise des réunions publi­ques qui atti­rent des cen­tai­nes d’audi­teurs désireux d’écouter des anar­chis­tes et des syn­di­ca­lis­tes radi­caux qui vien­nent des quatre coins du pays. Elle col­lecte des fonds, s’occupe de la dis­tri­bu­tion de bro­chu­res et de livres, et se consa­cre à bien d’autres tâches pra­ti­ques. En 1905, Voltairine et plu­sieurs de ses amies anar­chis­tes (notam­ment Natasha Notkin (6), Perle McLeod (7) et Mary Hansen), ouvrent la Bibliothèque révo­luti­onn­aire, qui prête des ouvra­ges radi­caux aux ouvriers pour une somme modi­que et est ouverte à des heures conve­nant aux sala­riés.
Voltairine de Cleyre voyage deux fois en Europe durant cette pér­iode. Pour ses acti­vités de confér­encière, elle avait par­couru les Etats-Unis de nom­breu­ses fois, et en tant qu’orga­ni­sa­trice elle s’était occupée d’héb­erger des ora­teurs étr­angers, ce qui lui avait permis de connaître de nom­breux révo­luti­onn­aires européens. Invitée par les anar­chis­tes anglais, elle se rend en Europe où elle donne des dizai­nes de confér­ences sur des sujets comme l’ « his­toire de l’anar­chisme aux États-Unis », « l’anar­chisme et l’éco­nomie », la « ques­tion des femmes » ou « l’anar­chisme et la ques­tion syn­di­cale ». (…) En Angleterre, elle ren­contre des cama­ra­des russes, espa­gnols et français, et noue bien sûr de nom­breux contacts et ami­tiés avec des anar­chis­tes bri­tan­ni­ques. A son retour aux Etats-Unis elle com­mence à écrire une rubri­que inti­tulée « American Notes » pour Freedom, un jour­nal anar­chiste de Londres (8). Elle entre­prend aussi de tra­duire en anglais un livre de l’anar­chiste français Jean Grave (9).
Durant toute sa vie, elle tra­dui­sit de nom­breux poèmes et arti­cles du yid­dish en anglais, et tra­dui­sit aussi de l’espa­gnol L’Ecole moderne, un livre de Francisco Ferrer (10) qui contri­bua à la création et l’essor de ce mou­ve­ment péda­go­gique aux États-Unis. Au début du XXe siècle, des dizai­nes d’écoles se créèrent pour mettre en pra­ti­que les mét­hodes d’édu­cation anar­chiste et d’appren­tis­sage col­lec­tif.
Entre 1890 et 1910, Voltairine est l’une des anar­chis­tes les plus popu­lai­res et res­pectées aux Etats-Unis, et dans le mou­ve­ment anar­chiste inter­na­tio­nal. Ses écrits sont tra­duits en danois, suédois, ita­lien, russe, yid­dish, chi­nois, alle­mand, tchèque et espa­gnol. Elle est aussi l’une des fémin­istes les plus radi­ca­les de son époque, et contri­bue, avec d’autres femmes anar­chis­tes, à faire pro­gres­ser ladite « ques­tion fémi­nine ». En 1895, dans une confér­ence aux femmes de la Ligue libé­rale, elle déc­lare : « (la ques­tion sexuelle) est plus impor­tante pour nous que n’importe quelle autre, à cause de l’inter­dit qui pèse sur nous, de ses conséqu­ences imméd­iates sur notre vie quo­ti­dienne, du mystère incroya­ble de la sexua­lité et des ter­ri­bles conséqu­ences de notre igno­rance à ce sujet » (…). Toute sa vie, Voltairine a com­battu le système de la domi­na­tion mas­cu­line. Selon Avrich, « une grande part de sa rév­olte pro­ve­nait de ses expéri­ences per­son­nel­les, de la façon dont la traitèrent la plu­part des hommes qui par­tagèrent sa vie … et virent en elle un objet sexuel, une repro­duc­trice ou une domes­ti­que. »(…)

Voltairine et Emma

Il existe de nom­breu­ses simi­li­tu­des entre Emma Goldman et Voltairine de Cleyre. Toutes deux ont été for­te­ment influencées par l’exé­cution des mar­tyrs de Haymarket, ont beau­coup voyagé pour donner des confér­ences et orga­ni­ser des réunions, et ont beau­coup écrit pour des jour­naux révo­luti­onn­aires. Elles ont éga­lement com­battu pour la libé­ration des femmes dans la société et dans les rangs du mou­ve­ment anar­chiste. Comme le remar­que Sharon Presley : « Voltairine de Cleyre et Emma Goldman eurent des expéri­ences très sem­bla­bles avec les hommes car leurs amants avaient, ce qui n’était guère étonnant à l’époque, des concep­tions très tra­di­tion­nel­les en matière de rôles sexuels. Mais si les deux femmes par­ta­geaient les mêmes idées poli­ti­ques et les mêmes pas­sions dans de nom­breux domai­nes, elles ne furent jamais amies. » (…)
Néanmoins, Voltairine et Emma surent mettre de côté leurs différe­nds per­son­nels à plu­sieurs occa­sions et se sou­te­nir mutuel­le­ment. Emma vint en aide à Voltairine lors­que celle-ci fut gra­ve­ment malade et Voltairine déf­endit publi­que­ment Emma lorsqu’elle fut systé­ma­tiq­uement arrêtée chaque fois qu’elle pre­nait la parole dans des réunions de chômeurs pen­dant la crise éco­no­mique de 1908. A cette occa­sion Voltairine de Cleyre écrivit un essai inti­tulé « En déf­ense d’Emma Goldman et de la liberté de parole ». Lorsque Emma Goldman créa le jour­nal Mother Earth, Voltairine devint aus­sitôt une fidèle col­la­bo­ra­trice et une ardente sup­por­ter. Après la mort de Voltairine, Mother Earth consa­cra un numéro spécial à la vie et à l’œuvre de Voltairine et, deux ans plus tard, en 1914, Emma Goldman et Alexander Berkman publièrent un recueil de textes de Voltairine de Cleyre, qu’ils présentèrent comme « un arse­nal de connais­san­ces indis­pen­sa­bles pour l’apprenti et le soldat de la liberté ».

La révo­lution mexi­caine

Gravement dépr­es­sive et malade, Voltairine démé­nage à Chicago en 1910. Elle conti­nue à écrire et donner des confér­ences, mais elle ne se départ pas d’un cer­tain pes­si­misme his­to­ri­que et épr­ouve des doutes sur la valeur de sa propre contri­bu­tion à la lutte pour la libé­ration de l’huma­nité.
« Au prin­temps 1911, à un moment où elle est plongée dans un pro­fond dés­espoir, Voltairine reprend cou­rage grâce à la révo­lution qui éclate au Mexique et sur­tout grâce à l’action de Ricardo Flores Magon (11), l’anar­chiste mexi­cain le plus impor­tant de l’époque », écrit Avrich. Voltairine et ses cama­ra­des ras­sem­blent des fonds pour aider la révo­lution et com­men­cent à donner des confér­ences pour expli­quer ce qui se passe et l’impor­tance de la soli­da­rité inter­na­tio­nale. Flores Magon éditait le jour­nal anar­chiste Regeneracion, popu­laire non seu­le­ment au Mexique mais aussi dans les com­mu­nautés mexi­cai­nes-amé­ric­aines dans tout le Sud-Ouest des États-Unis. Voltairine devient la cor­res­pon­dante et la dis­tri­bu­trice de ce pér­io­dique à Chicago et par­ti­cipe à la création d’un comité de sou­tien pour réc­olter des fonds et dével­opper la soli­da­rité. Au cours de la der­nière année de sa vie elle écrit son remar­qua­ble essai sur l’action directe et sou­tient les syn­di­ca­lis­tes des IWW. Sa santé s’affai­blit considé­rab­lement et elle meurt le 20 juin 1812. Deux mille per­son­nes assis­tent à ses funérailles au cime­tière de Waldheim, où elle est enterrée à proxi­mité des mar­tyrs de Haymarket.

Notes du tra­duc­teur.

1.Thomas Paine (1737-1808). Journaliste et pam­phlét­aire bri­tan­ni­que, il prit parti d’abord pour l’indép­end­ance des colo­nies bri­tan­ni­ques, lorsqu’il émigra en Amérique, puis pour la Révolution franç­aise. Député du Pas-de-Calais en 1792, il refuse de voter la condam­na­tion à mort de Louis XVI. Il est empri­sonné sous la Terreur et libéré après le 9-Thermidor. Sa cri­ti­que des gou­ver­ne­ments établis et de l’Eglise, son plai­doyer pour la République, en font l’un des pion­niers de la libre-pensée, même s’il n’était pas athée. Principaux ouvra­ges : Théorie et pra­ti­que des droits de l’homme, Le Sens commun, Le Siècle de la raison.
2. Mary Wollstonecraft (1759-1797). Ecrivaine bri­tan­ni­que qui déf­endit dans ses écrits la Révolution franç­aise et l’égalité pour les femmes. Epouse de l’anar­chiste com­mu­niste William Godwin et mère de la future Mary Shelley. En français : Défense des droits de la femme, trad. M.T. Cachin, Payot.
3. Clarence Darrow (1857-1938). Avocat et ora­teur. Il déf­endit les anar­chis­tes de Haymarket puis des socia­lis­tes ou des syn­di­ca­lis­tes comme Eugene Debs ou « Big Bill » Haywood.
4. Autrement dit, sans étiqu­ettes. Cf. l’arti­cle « Traditions amé­ric­aines et défi anar­chiste » de Chris Crass, dans ce même numéro.
5. A l’époque le mot anglais libe­ral signi­fiait agnos­ti­que, scep­ti­que, ratio­na­liste, voire athée !
6. Natasha Notkin, mili­tante révo­luti­onn­aire russe.
7. Perle McLeod (1861-1915), mili­tante anar­chiste d’ori­gine écoss­aise qui aida beau­coup Voltairine après la ten­ta­tive d’assas­si­nat dont cette der­nière fut vic­time. Elle déc­lara à un jour­na­liste : « Nous sommes pour tuer le système, pas les hommes. Rien ne sert de tuer les pré­sidents ou les rois. Ce qu’il nous faut liqui­der, ce sont les systèmes sociaux qui ren­dent pos­si­ble l’exis­tence des pré­sidents et des rois. »
8. Freedom, Fondé en 1886, ce jour­nal existe tou­jours et paraît tous les 15 jours.
9. Jean Grave (1854-1939). Cordonnier, auto­di­dacte, il diri­gea plu­sieurs jour­naux anar­chis­tes (Le Révolté, La Révolte et Les Temps nou­veaux) et vul­ga­risa les thèses de Kropotkine. Interventionniste pen­dant la Première Guerre mon­diale, il conti­nua à mili­ter après 1918, malgré l’hos­ti­lité dont il était l’objet chez ses cama­ra­des anti­mi­li­ta­ris­tes. Quelques titres parmi des dizai­nes : Le Machinisme, L’Individu et la société, La Colonisation, La Conquête des pou­voirs publics, La Société future, La Société mou­rante et l’anar­chie, Le Mouvement liber­taire sous la Troisième République, etc.
10. Francisco Ferrer (1859-1909). Pédagogue et anar­chiste espa­gnol. Fusillé pour avoir « ins­piré idéo­lo­giq­uement » l’insur­rec­tion de 1909 contre l’expé­dition mili­taire espa­gnole au Maroc. Son inno­cence fut reconnue trois ans plus tard…
11. Ricardo Flores Magon (1873-1922). Journaliste, il lutte contre la dic­ta­ture de Porfirio Diaz et fonde le Parti libéral mexi­cain en 1905. Il évolue vers l’anar­chisme après 1908. Emprisonné aux Etats-Unis en 1905, 1907, et 1912 pour son action mili­tante, il est fina­le­ment condamné en 1918 à vingt ans de prison, en vertu d’une loi sur l’espion­nage (!) et meurt dans le ter­ri­ble pénit­encier de Leavenworth. En français : Propos d’un agi­ta­teur, trad. M. Velasquez, 1993, L’Insomniaque.

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