jeudi 9 mai 2013

Chris Harman : "Comment la révolution a été vaincue"

(Article paru en anglais dans le numéro 30 de la revue International Socialism, en automne 1967. La tra­duc­tion franç­aise, réalisée par Hassan Berber, a été publiée par Socialisme International et est dis­po­ni­ble sur le site de Socialisme - http://www.revue-socia­lisme.org - avec d’autres textes du SWP bri­tan­ni­que ou de cette ten­dance aujourd’hui à la LCR. N.D.L.R.)

1. Les deux révo­lutions

La pér­iode qui se situe entre les deux révolutions de Février et d’Octobre 1917 a été façonnée par deux pro­ces­sus simul­tanés. Le pre­mier eut lieu dans les villes et s’est tra­duit par une crois­sance très rapide de la cons­cience de la classe ouvrière. Aux alen­tours des Journées de juillet, il semble qu’au moins les ouvriers indus­triels aient perçu clai­re­ment les diver­gen­ces d’intérêts entre les clas­ses socia­les au sein de la révo­lution. Dans les cam­pa­gnes, se mit en place une autre forme de différ­enc­iation entre les clas­ses. Elle ne concerna pas, d’un côté, une classe de propriét­aires de moyens de pro­duc­tion (la bourgeoi­sie) et, de l’autre, une classe qui ne pou­vait même pas prét­endre à la pro­priété indi­vi­duelle de ses outils de pro­duc­tion (le prolé­tariat). Elle appa­rut entre deux clas­ses dont l’exis­tence était liée à la pro­priété privée de la terre : les grands pro­priét­aires fon­ciers et les pay­sans. Ces der­niers n’aspi­raient pas au socia­lisme. Leur but était de s’empa­rer des domai­nes des gros pro­priét­aires, mais dans le but de les divi­ser en par­cel­les indi­vi­duel­les. Même les kou­laks (les pay­sans riches), pou­vaient par­ti­ci­per à ce mou­ve­ment. La révo­lution n’aurait pu avoir lieu sans la simul­tanéité de ces deux pro­ces­sus. Cependant, ce qui les unis­sait n’était pas un projet final commun, mais le seul fait que la bourgeoi­sie indus­trielle, pour des rai­sons his­toriques contin­gen­tes, ne pou­vait rompre politique­ment avec les grands pro­priét­aires fon­ciers. L’inca­pa­cité de la bour­geoi­sie à rompre avec l’aris­to­cra­tie fon­cière poussa tem­po­rai­re­ment les pay­sans (et par conséquent, l’armée) dans le même camp que les ouvriers :
« Pour que se fût fondé un l’État sovié­tique, il fallut le rap­pro­che­ment et la pénét­ration mutuelle de deux fac­teurs de nature his­to­ri­que tout à fait différ­ente : une guerre de pay­sans (mou­ve­ment clas­si­que à l’aube du dével­oppe-ment capi­ta­liste), et une insur­rec­tion prolétarienne (mou­ve­ment qui signale le déclin de la société bour­geoise) (1). »
L’insur­rec­tion urbaine n’aurait pu être victorieuse sans la sym­pa­thie d’une armée essentiel­le­ment com­posée de pay­sans. Et ceux-ci n’auraient pu mener une lutte cou­ronnée de succès s’ils n’avaient été conduits et soudés par une force cen­tra­lisée, extéri­eure à eux. Dans la Russie de 1917, seule la classe ouvrière orga­nisée représ­entait une telle force. Ce fut cette pos­si­bi­lité d’entraîner der­rière eux la pay­san­ne­rie, au moment cru­cial, qui permit aux ouvriers de conser­ver le pou­voir dans les villes.
La bour­geoi­sie et ses alliés, les grands propriét­aires fon­ciers, furent donc expro­priés. Mais les clas­ses qui par­ti­cipèrent à cette expro­pria­tion ne par­ta­geaient pas d’intérêts com­muns fon­da­men­taux et à long terme. Dans les villes, il exis­tait une classe dont l’exis­tence même dép­endait de l’acti­vité col­lec­tive ; dans les cam­pa­gnes, il y avait une classe dont les mem­bres ne pou­vaient s’unir que momentanément pour s’empa­rer des terres, mais dans le but de les culti­ver indi­vi­duel­le­ment. Dès que l’expro­pria­tion des terres eut lieu et qu’il ne fut plus néc­ess­aire de se déf­endre par la force, seuls des mobi­les extérieurs pou­vaient rattacher les pay­sans à un quel­conque État .
La révo­lution représ­entait alors une véritable dic­ta­ture des ouvriers sur d’autres clas­ses urbai­nes - dans les plus gran­des villes sous la forme du règne de la majo­rité au sein de soviets - et une dic­ta­ture des villes sur les campagnes. Au cours de la pre­mière pér­iode de la divi­sion des gran­des pro­priétés fon­cières, cette dic­ta­ture pou­vait comp­ter sur le sou­tien des pay­sans et était même déf­endue par leurs baï­onn­ettes. Qu’allait-il se passer ensuite ?
Cette ques­tion avait pré­occupé les socia­listes russes bien avant la révo­lution. Tous les marxis­tes en Russie (y com­pris Lénine, mais excepté Trotsky et, au pre­mier chef, Parvus) esti­maient que la future révo­lution ne pou­vait être que bour­geoise, parce qu’ils avaient conscience qu’elle serait déses­pérément noyée dans la masse pay­sanne.
Lorsque Parvus et Trotsky suggé­rèrent pour la pre­mière fois que la révo­lution pour­rait donner nais­sance à un gou­ver­ne­ment socia­liste, Lénine écrivit : « C’est impos­si­ble car une telle dic­ta­ture révo­luti­onn­aire ne peut être stable (…) que si elle a le sou­tien d’une large majo­rité de la popula­tion. Or, le prolé­tariat russe ne représ­ente aujourd’hui qu’une mino­rité de la popu­la­tion russe. » Lénine main­tint cette posi­tion jusqu’en 1917. Finalement, il admit (et lutta pour) la pos­si­bi­lité d’une issue socia­liste à la révolution, parce qu’il y voyait une phase de la révolu­tion mon­diale qui proté­gerait la classe ouvrière mino­ri­taire en Russie contre les interventions étrangères et l’aide­rait à s’atti­rer les bonnes grâces de la pay­san­ne­rie russe. Huit mois avant la révo­lution d’Octobre, il écrivait à des tra­vailleurs suis­ses : « Le prolétariat russe ne peut, seul, mener la révo­lution socia­liste à la vic­toire ». Quatre mois après la révo­lution (le 7 mars 1918) il affir­mait de nou­veau : « C’est une vérité abso­lue que sans la révo­lution alle­mande nous sommes per­dus (2) ».

2. La guerre civile

Pendant les pre­mières années du pou­voir sovié­tique, la pers­pec­tive d’une révo­lution mon­diale sembla se confir­mer. La pér­iode 1918-1919 fut caractérisée par des soulèvements d’une ampleur que l’on n’avait pas connue depuis 1848. En Allemagne et en Au-triche, la déf­aite mili­taire entraîna le renversement de la monar­chie. Partout sur­gis­saient des soviets. En Hongrie et en Bavière, des gou­ver­ne­ments sovié­tiques pri­rent même le pou­voir, mais pen­dant peu de temps. En Italie, les usines furent occupées.
Mais il n’était pas si facile de liqui­der l’héri­tage de cin­quante ans de poli­ti­que gradua­liste. Les diri­geants des partis sociaux-démoc­rates et des syn­di­cats surent occu­per le vide laissé par les partis bour­geois dis­crédités. Les partis com­mu­nis­tes, en revan­che, n’étaient pas encore assez bien orga­nisés pour en profiter. Ils se lancèrent dans l’action alors qu’ils ne dis­po­saient pas encore d’un sou­tien de masse ; lorsqu’ils en béné­ficièrent, ils ne surent pas agir. Malgré cela, la sta­bi­lité de l’Europe après 1919 était pour le moins préc­aire. Dans tous les pays européens, les struc­tu­res socia­les furent sévè­rement menacées au cours des quinze années qui sui­vi­rent. L’expéri­ence, tant des partis com­mu­nis­tes que de la classe ouvrière, les mit en bien meilleure posi­tion de com­prendre ce qui se pas­sait.
Les bol­che­viks russes n’avaient cepen­dant pas l’inten­tion d’atten­dre que la révo­lution éclate à l’étr­anger. La déf­ense de la République sovié­tique et le sou­tien apporté à la révo­lution dans d’autres pays cons­ti­tuaient pour eux deux objec­tifs insé­pa­rables.
Entre-temps, de toute façon, les pre­mières tâches à accom­plir en Russie étaient dictées non par les diri­geants bol­che­viks, mais par les puis­san­ces impér­ial­istes inter­na­tio­na­les. Elles avaient lancé une « croi­sade » contre la République sovié­tique. Il fal­lait mettre en échec les armées blan­ches et étrangères avant de pren­dre en considé­ration toute autre ques­tion. Toutes les res­sour­ces dis­po­ni­bles devaient être utilisées à cette fin.
Les effets com­binés du sou­tien popu­laire, de l’enthou­siasme des révo­luti­onn­aires et d’une volonté de fer per­mi­rent de refou­ler les forces contre-révo­luti­onn­aires, même si, dans l’Extrême-Orient sovié­tique, celles-ci continuèrent à opérer jusqu’en 1924. Mais le prix à payer s’avéra énorme. Certes, on ne peut l’évaluer seu­le­ment en termes matériels. Mais, si l’on considère unique­ment l’aspect éco­no­mique, ce coût se révéla très impres­sion­nant. Ce fut la pro­duc­tion indus­trielle et agri­cole qui souf­frit le plus. En 1920, la pro­duc­tion de fonte brute ne représen­tait plus que 3 % du chif­fre d’avant-guerre, le chan­vre 10 %, le lin 25 %, le coton 11 %, et la bet­te­rave 15 %.
Pour la popu­la­tion, cela se tra­dui­sit par des pri­va­tions, des souf­fran­ces et la famine. Plus encore, l’effon­dre­ment de la pro­duc­tion indus­trielle entraîna la dis­lo­ca­tion de la classe ouvrière. Cette der­nière fut réd­uite à 43 % de ses effec­tifs d’avant-guerre. Les autres ouvriers étaient retournés dans leurs vil­la­ges, ou avaient péri sur le champ de bataille. En termes pure­ment quan­ti­ta­tifs, la classe ouvrière qui avait dirigé la révo­lution, dont les pra­ti­ques démoc­ra­tiques avaient cons­ti­tué la force vive du pou­voir sovié­tique, était réd­uite de moitié. En termes réels, la situa­tion était pire. Ce qui res­tait de la classe ouvrière ne représ­entait même pas la moitié de la classe qui avait été poussée à agir col­lec­ti­ve­ment par la nature même de sa condi­tion.
La pro­duc­tion indus­trielle ne représ­entait plus que 18 % de celle d’avant-guerre, la produc­ti­vité du tra­vail, un tiers seu­le­ment. Le pro­duit du tra­vail des ouvriers n’était pas suffisant pour assu­rer leur survie. Beaucoup eurent recours au troc direct des biens qu’ils produi­saient - et même des pièces de machi­nes - contre la nour­ri­ture que les pay­sans proposaient. Non seu­le­ment la classe qui avait mené la révo­lution était décimée, mais les liens qui unis­saient ses mem­bres se désintégraient rapidement. Le per­son­nel des usines n’était plus com­posé de ceux qui avaient cons­ti­tué le noyau du mou­ve­ment révo­luti­onn­aire de 1917. Les ouvriers les plus mili­tants étaient partis se battre au front et beau­coup d’entre eux étaient morts. Ceux qui avaient survécu étaient indispen­sa­bles non seu­le­ment dans les usines, mais aussi comme cadres au sein de l’armée, ou comme com­mis­sai­res pour sur­veiller les adminis­tra­teurs de l’appa­reil d’État. De jeunes pay­sans venant des cam­pa­gnes reculées, dé-pour­vus de toutes aspi­ra­tions ou tra­di­tions socia­lis­tes, pri­rent leur place dans les usines.
Qu’allait-il adve­nir de la révo­lution si la classe qui l’avait réalisée avait cessé d’exis­ter, dans tous les sens du terme ? Les diri­geants bol­che­viks n’auraient pu prévoir un tel problème. Ils avaient tou­jours affirmé que l’iso­le­ment de la révo­lution abou­ti­rait à son écra­sement par des armées étrangères ou par une contre-révo­lution intéri­eure. Ils étaient dés­ormais confrontés au succès par­tiel de la contre-révo­lution étrangère qui, en détr­uisant la classe qui avait dirigé la révolution, lais­sait en même temps intact l’appa­reil l’État qu’elle avait cons­truit. Le pou­voir révolu­tion­naire avait survécu, mais des changements très impor­tants inter­ve­naient dans sa com­po­si­tion interne.

3. Du pou­voir sovié­tique à la dic­ta­ture bol­che­vi­que

Les ins­ti­tu­tions révo­luti­onn­aires de 1917 - par dessus tout, les soviets - étaient organique­ment liées à la classe qui avait mené la révo­lution. Entre les aspi­ra­tions et les objec­tifs de ses mem­bres, d’un côté, et ceux des travailleurs qui les avaient élus, de l’autre, il ne pou­vait exis­ter de fossé. Quand la majo­rité était men­che­vik, les soviets étaient mencheviks. Lorsque les masses se tournèrent vers les bol­che­viks, les soviets devin­rent bol­che­viks. Au sein des soviets et dans les usines, le Parti bol­che­vik ne représ­entait qu’un groupe parmi d’autres : dotés d’une solide cons­cience de classe, ses mili­tants étaient bien orga­nisés, ils savaient déf­endre leur poli­ti­que et suggérer des actions. La cohér­ence de leurs concep­tions et leur auto-dis­ci­pline leur per­met­taient de mettre en pra­ti­que leur poli­ti­que avec effi­ca­cité - mais seu­le­ment à la condi­tion que la masse des tra­vailleurs les suive.
Même les oppo­sants sérieux aux bol­che­viks le reconnu­rent : « Comprenez, je vous prie, que nous assis-tons en fait à une insur­rec­tion vic­to­rieuse du prolé­tariat - il sou­tient pres­que dans sa totalité Lénine et attend sa libé­ration sociale de l’insur­rec­tion... (3) » Cette dia­lec­ti­que démoc­ra­tique du parti et de la classe sub­sista encore pen­dant les premières années de la guerre civile. Les bolcheviks détenaient le pou­voir parce qu’ils avaient gagné la majo­rité au sein des soviets. Mais il exis­tait d’autres partis. Les men­che­viks continuèrent à opérer léga­lement et à riva­li­ser avec les bol­che­viks jusqu’en juin 1918.
La déci­mation de la classe ouvrière chan­gea tout cela. Par la force des choses, les ins­titutions sovié­tiques s’auto­no­misèrent de la classe dont elles avaient surgi. Les ouvriers et les pay­sans qui com­bat­taient pen­dant la guerre civile ne pou­vaient s’autogou­ver­ner col­lectivement sur la base d’usines qu’ils avaient quittées. L’orga­ni­sa­tion et la coor­di­na­tion des ouvriers socia­lis­tes dis­persés dans des zones de combat éloignées les unes des autres devaient être assurées par un appa­reil gou­verne-mental cen­tra­lisé indép­endant de leur contrôle direct - du moins tem­po­rai­re­ment.
Les bol­che­viks pen­saient qu’une telle struc­ture ne pou­vait être effi­cace que si elle ras­sem­blait uni­que­ment ceux qui avaient sou-tenu la révo­lution sans hési­tation - c’est-à-dire eux-mêmes.
Les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires de droite fai­saient partie des ins­ti­ga­teurs de la contre-révo­lution. Les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires de gauche avaient eu recours au ter­ro­risme lors-qu’ils étaient en dés­accord avec la poli­ti­que gou­ver­ne­men­tale. Quant aux men­che­viks, ils sou­te­naient les bol­che­viks face à la contre-révo­lution, tout en exi­geant qu’ils cèdent le pou­voir à l’Assemblée cons­ti­tuante (une des reven­di­ca­tions prin­ci­pa­les de la contre-révo­lution). En pra­ti­que, cela signi­fiait que le Parti men­che­vik regrou­pait par­ti­sans et opposants au pou­voir sovié­tique. Beaucoup de ses mem­bres passèrent du côté des Blancs.
Par exem­ple, les orga­ni­sa­tions men­che­viks de la région de la Volga étaient soli­dai­res du gou­ver­ne­ment contre-révo­luti­onn­aire de Samara ; Ivan Maiski, membre du comité cen­tral men­che­vik - qui plus tard devint ambassadeur de Staline -, intégra ce gou­ver­ne­ment (4). Les bol­che­viks laissèrent les mem­bres de ce parti en liberté (du moins la plu­part du temps), mais les empêchèrent d’opérer en tant que véri­table force poli­ti­que. Par exem­ple, les men­che­viks n’eurent pas de presse légale après juin 1918, sauf pen­dant trois mois au cours de l’année qui suivit.
Les bol­che­viks n’avaient pas le choix. Ils ne pou­vaient aban­don­ner le pou­voir sous prét­exte que la classe qu’ils représ­entaient s’était dis­soute en le déf­endant. Ils ne pou­vaient pas non plus tolérer la pro­pa­ga­tion d’idées qui minaient les bases de ce pou­voir - jus­te­ment parce que la classe ouvrière n’exis­tait plus en tant qu’agent orga­nisé col­lec­ti­ve­ment, capa­ble de dét­er­miner ses pro­pres intérêts. Par néc­essité, l’État sovié­tique de 1917 fut rem­placé par l’Etat-Parti unique à partir de 1920. Les soviets qui sub­sis­taient n’étaient de plus en plus qu’une façade du pou­voir bolchevik, même si d’autres partis, par exem­ple les men­che­viks, conti­nuèrent d’opérer en leur sein jusqu’en 1920. Ainsi, à partir de 1919, aucune élection ne fut orga­nisée dans le soviet de Moscou pendant une pér­iode de 18 mois (5).

4. Cronstadt et la Nouvelle poli­ti­que éco­no­mique (Nep)

Paradoxalement, la fin de la guerre civile n’amél­iora pas la situa­tion. A bien des égards, elle l’aggrava. La menace imméd­iate de la contre-révo­lution une fois levée, le lien qui unis­sait les deux pro­ces­sus révo­luti­onn­aires - le pou­voir ouvrier dans les villes et le soulèvement paysan dans les cam­pa­gnes - était rompu. Ayant pris le contrôle des terres, les pay­sans se désintéressèrent des idéaux révolution­nai­res col­lec­ti­vis­tes d’Octobre. Leurs aspirations étaient dét­erminées par les moda­lités d’orga­ni­sa­tion de leur tra­vail. Chacun d’entre eux cher­chait à amél­iorer son propre niveau de vie en culti­vant son lopin de terre per­son­nel. En fait, un seul fac­teur pou­vait ras­sem­bler les pay­sans en un groupe cohérent : l’oppo­si­tion aux impôts et aux réq­ui­sitions forcées de céréales des­tinées à ali­men­ter les popu­la­tions urbai­nes.
Cette oppo­si­tion attei­gnit son apogée une semaine avant le Xe Congrès du Parti. Les marins se sou­levèrent à Cronstadt, for­te­resse qui protégeait les abords de Petrograd. Depuis, on a sou­vent avancé que les évé­nements ultérieurs mar­quèrent la pre­mière rup­ture du régime bolchevik avec ses objec­tifs socia­lis­tes. Le fait que les marins de Cronstadt aient cons­ti­tué l’un des prin­ci­paux aiguillons de la révo­lution de 1917 a sou­vent été uti­lisé comme argu­ment en faveur de cette conclu­sion. Pourtant, à cette époque, per­sonne au sein du Parti bol­che­vik - même l’Opposition ouvrière qui affir­mait ex-primer l’anti­pa­thie de beau­coup de tra­vailleurs à l’égard du régime - n’épr­ouvait de doutes sur la conduite à tenir. La raison en était simple. Le Cronstadt de 1920 n’était pas celui de 1917. La com­po­si­tion de classe de ses marins avait changé. Les meilleurs éléments socia­lis­tes étaient partis depuis long­temps se battre sur le front, au sein de l’armée.
Pour la plu­part, ils avaient été rem­placés par des pay­sans dont la fidélité au régime était celle de leur classe. Cela se refléta dans les mots d’ordre avancés lors du soulè­vement : « Des soviets sans bol­che­viks » et « un marché agri­cole libre ». Les diri­geants bol­che­viks ne pou­vaient accéder à de telles reven­di­ca­tions. Cela aurait signi­fié renon­cer aux objec­tifs socia­lis­tes sans com­bat­tre. Malgré toutes ses erreurs, seul le Parti bol­che­vik avait sou­tenu le pou­voir sovié­tique sans rés­erve aucune, alors que les autres partis, y com­pris les partis socia­lis­tes, avaient vacillé entre les soviets et les Blancs. Les meilleurs mili­tants s’étaient tournés vers les bol­che­viks. Le slogan « Des soviets sans bol­che­viks », ne pou­vait signi­fier que des soviets privés du parti qui avait cons­tam­ment tenté d’expri­mer les objec­tifs socia­lis­tes et col­lec­ti­vis­tes de la classe ouvrière au cours de la révo­lution. La rév­olte de Cronstadt exprima la pro­fonde diver­gence d’intérêts, à long terme, entre les deux clas­ses qui avaient fait la révo­lution. L’écra­sement du soulè­vement de Cronstadt ne doit pas être considéré comme une atta­que contre le contenu socia­liste de la révo­lution. Ce fut plutôt une ten­ta­tive désespérée des révo­luti­onn­aires de déf­endre les objec­tifs col­lec­ti­vis­tes de la révo­lution, en uti­li­sant la force contre la pay­san­ne­rie qui s’oppo­sait de plus en plus à leur poli­ti­que (6).
Pourtant le fait que les évé­nements de Cronstadt aient pu se pro­duire fut en soi un signe inquiétant, puisqu’ils remet­taient totalement en ques­tion le rôle diri­geant de la classe ouvrière dans la révo­lution. Celui-ci était assuré non par le mode de pro­duc­tion supérieur que la classe ouvrière représ­entait, ni par sa pro­duc­ti­vité du tra­vail plus élevée, mais par la force phy­si­que pure. Et cette contrainte n’était pas exercée direc­te­ment par les ouvriers en armes, mais par un parti seu­le­ment lié indirec­te­ment à la classe ouvrière, par ses idées, et non direc­te­ment comme ce fut le cas en 1917.
Une telle poli­ti­que était néc­ess­aire. Pour-tant, elle com­por­tait peu de choses que les socia­lis­tes auraient pu sou­te­nir en toute autre cir­cons­tance. Au lieu de représ­enter le « mouvement cons­cient et indép­endant de l’immense majo­rité dans l’intérêt de l’immense majo­rité », la révo­lution russe en était arrivée au stade où elle met­tait en œuvre l’exploi­ta­tion des campagnes par les villes, en employant unique-ment la force. Pour toutes les ten­dan­ces à l’intérieur du Parti bol­che­vik, il était clair que la révo­lution ris­quait d’être à nou­veau menacée par des insur­rec­tions pay­san­nes.
Il ne sem­blait y avoir qu’une seule solu­tion : céder aux reven­di­ca­tions pay­san­nes tout en main­te­nant un puis­sant appa­reil l’État « socialiste » cen­tra­lisé. Ce fut l’objec­tif de la Nouvelle poli­ti­que éco­no­mique (Nep). Son but était de réc­on­cilier les pay­sans avec le régime, et de sti­mu­ler le dével­op­pement éco­no­mique en accor­dant une liberté rela­tive à la pro­duc­tion agri­cole. L’État et les entre­pri­ses d’État devaient fonc­tion­ner uni­que­ment comme les com­po­san­tes d’une éco­nomie gou­vernée par les besoins de la pro­duc­tion agri­cole et le jeu des forces du marché.

5. Le Parti, l’État et la classe ouvrière de 1921 à 1928.

Pendant la pér­iode de la Nep, l’affir­ma­tion selon laquelle la Russie serait « socia­liste » ne pou­vait plus être jus­ti­fiée, ni par le rap­port de la classe ouvrière à l’État qu’elle avait créé, ni par la nature des rap­ports éco­no­miques internes. Les ouvriers n’exerçaient pas le pou­voir et l’éco­nomie n’était pas pla­ni­fiée. l’État, ce « ras­sem­ble­ment d’hommes armés » qui con-trôlait et poliçait la société, se trou­vait entre les mains d’un parti guidé par des inten­tions socia­lis­tes. Il sem­blait donc que l’orien­ta­tion de sa poli­ti­que serait socia­liste.
Pourtant la situa­tion était plus com­plexe que cela. D’abord, les ins­ti­tu­tions de l’État qui domi­naient la société russe étaient bien différentes du parti socia­liste mili­tant de 1917. Ceux qui avaient été mem­bres du Parti bolchevik au moment de la révo­lution de Février étaient des socia­lis­tes dévoués qui avaient pris des ris­ques énormes en com­bat­tant l’oppres­sion tsa­riste afin de mettre en pra­ti­que leurs idéaux.
Même quatre années de guerre civile et d’iso­le­ment par rap­port à la masse des tra­vailleurs ne pou­vaient faci­le­ment anni­hi­ler leurs aspi­ra­tions socia­lis­tes. Mais en 1919 ils ne représ­entaient plus que 10 % du Parti, et 2,5% en 1922. Pendant la révo­lution et la guerre civile, le Parti avait connu une crois­sance cons­tante. Cela reflétait en partie l’atti­rance que sa politique exerçait sur les ouvriers les plus actifs et les indi­vi­dus les plus convain­cus de la vali­dité du socia­lisme. Mais cela pro­ve­nait aussi d’autres phénomènes. Une fois la classe ouvrière décimée, le Parti avait dû pren­dre en charge tous les domai­nes aupa­ra­vant gérés par les soviets. Le Parti ne pou­vait le faire qu’en accrois­sant ses effec­tifs. Dès que l’issue de la guerre civile devint claire, beau­coup d’indi­vi­dus ayant peu ou même aucune convic­tion socia­liste tentèrent d’entrer dans le Parti. Ce der­nier était donc loin de représ­enter une force socia­liste homogène. On pou­vait au mieux considérer que seuls ses diri­geants et ses mem­bres les plus actifs étaient vrai­ment fidèles à la tra­di­tion socia­liste.
La dilu­tion interne du Parti fut accom­pa­gnée d’un phénomène ana­lo­gue au sein de l’appa­reil d’État. Afin de conser­ver son contrôle sur la société russe, le Parti bol­che­vik avait été contraint d’employer des mil­liers de mem­bres de l’ancienne bureau­cra­tie tsa­riste afin de faire fonc­tion­ner la machine gou­ver­ne­men­tale. En théorie, les bol­che­viks diri­geaient le travail de ces fonc­tion­nai­res dans un sens socialiste. En pra­ti­que, les ancien­nes habi­tu­des et mét­hodes de tra­vail, les atti­tu­des pré-révo­luti­onn­aires (envers les masses en particulier) domi­naient sou­vent. Lénine savait ce que cela impli­quait :
« Qu’est-ce donc qui manque », demanda-t-il lors du congrès du Parti en mars 1922. « C’est clair : ce qui manque, c’est la culture com­mu­niste chez les diri­geants. De fait, si nous considérons Moscou - 4700 communistes res­pon­sa­bles - et si nous considérons la machine bureau­cra­ti­que, cette masse énorme, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort que l’on puisse dire que les com­mu­nis­tes mènent. A dire vrai ce ne sont pas eux qui mènent. C’est eux qui sont menés (7). »
A la fin de 1922, il déc­larait que l’appa­reil l’État était « emprunté au tsa­risme et à peine marqué par le monde sovié­tique [...] une ma-chine tsa­riste et bour­geoise ». En 1920, au cours de la contro­verse sur le rôle des syn­di­cats, Lénine affir­mait : « En fait, notre État n’est pas un État ouvrier, mais un État ouvrier-paysan [...]. Mais ce n’est pas tout. Le pro­gramme de notre Parti... montre que notre État est un État ouvrier prés­entant des déf­or­mations bureau­cra­ti­ques (8). »
La situa­tion réelle était encore pire. Non seu­le­ment les vieux bol­che­viks se trou­vaient dans une posi­tion où l’action des différ­entes forces de clas­ses hos­ti­les se com­bi­nait à l’iner­tie bureau­cra­ti­que, ren­dant ainsi les idéaux socia­lis­tes dif­fi­ci­les à réa­liser, mais ces aspi­ra­tions elles-mêmes ne pou­vaient rester indé­fi­niment impermé­ables à l’envi­ron­ne­ment hos­tile. La néc­essité de former une armée dis­ci­plinée à partir d’une masse pay­sanne sou­vent indiffér­ente avait donné des habi­tu­des autoritaires à beau­coup des meilleurs mili­tants du Parti.
Sous le régime de la Nep, la situa­tion avait changé. Mais elle était fort éloignée de l’inte­rac­tion démoc­ra­tique entre diri­geants et dirigés qui cons­ti­tue l’essence même d’une démoc­ratie socia­liste. Dès lors, de nom­breux mem­bres du Parti se trouvèrent contraints de contrôler la société en recher­chant des com­pro­mis avec le petit commerçant, le petit capi­ta­liste et le koulak (le paysan riche). Ils devaient représ­enter les intérêts de l’État ouvrier contre ces éléments, mais sans les affron­ter phy­si­que­ment et direc­te­ment comme avant. Ils devaient par­ve­nir à une coopé­ration limitée avec eux.
Les mem­bres du Parti sem­blaient sou­vent plus influencés par les rela­tions direc­tes et tan­gi­bles qu’ils entre­te­naient avec ces éléments petits bour­geois que par leurs liens dis­tants avec une classe ouvrière faible et démo­ralisée. Surtout, l’influence de l’ancienne bureaucratie dans laquelle ses mem­bres étaient immergés pénétrait le Parti. Isolé de la classe qui aurait pu prés­erver son pou­voir, le Parti était contraint de s’impo­ser une dis­ci­pline de fer.
Ainsi, lors du Xe Congrès, même si on affirma que les débats à l’intérieur du Parti allaient conti­nuer (9), la for­ma­tion de frac­tions fut « tem­po­rai­re­ment » inter­dite. Cette exi­gence de cohésion interne dégénéra rapi­de­ment en une accep­ta­tion des mét­hodes bureau­cra­ti­ques à l’intérieur du Parti. Dès avril 1920, des oppo­sants s’en étaient plaints. En 1922, Lénine écrivait : « Nous avons non seulement une bureau­cra­tie dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques, mais aussi dans les ins­ti­tu­tions du Parti ».
Le sort réservé aux oppo­si­tions suc­ces­si­ves illus­tre par­fai­te­ment l’érosion de la démoc­ratie interne. En 1917 et 1918, les débats libres au sein du Parti étaient chose cou­rante, ainsi que le droit pour les différ­entes ten­dan­ces de s’orga­ni­ser autour d’une plate-forme. Lénine lui même se trouva en mino­rité à deux repri­ses : à l’époque des « Thèses d’avril » et, pres­que un an plus tard, pen­dant les négoc­iations de Brest-Litovsk. En novem­bre 1917, les bolche­viks qui refu­saient que leur parti assume seul le pou­voir dém­issionnèrent du gou­verne-ment afin de lui forcer la main. Ils ne subi­rent aucune sanc­tion.
Les différe­nds au sein du Parti au sujet de l’offen­sive contre Varsovie et sur le rôle des syn­di­cats étaient déb­attus tout à fait libre­ment dans sa presse. Même en 1921, le pro­gramme de l’Opposition ouvrière fut imprimé à 250 000 exem­plai­res par le Parti lui-même, et deux mem­bres de l’Opposition furent élus au Comité cen­tral. En 1923, alors que l’Opposition de gauche se for­mait, il lui fut encore pos­si­ble d’expo­ser ses idées dans les colon­nes de la Pravda, bien qu’on y trouvât dix arti­cles dé-fen­dant la direc­tion, contre un qui la cri­ti­quait.
Mais au cours de cette pér­iode, les pos­sibilités pour une oppo­si­tion d’agir effec­ti­ve­ment dimi­nuèrent. Après le Xe congrès du Parti, l’Opposition ouvrière fut inter­dite. En 1923, la Plate-forme des 46 de l’Opposition déc­larait : « C’est de plus en plus la hiér­archie des secrét­aires du Parti qui recrute les par­ti­ci­pants aux confér­ences et aux congrès (10) ». Même Boukharine, par­ti­san de la direc­tion et rédacteur en chef de la Pravda, déc­rivait le fonction­ne­ment du Parti comme tota­le­ment antidémoc­ra­tique :
« (...) les secrét­aires des noyaux [communistes] sont d’ordi­naire nommés par les comités de quar­tiers et ceux-ci ne ten­tent même pas de faire admet­tre leurs can­di­dats par ces noyaux. Ils se conten­tent de nommer tel ou tel cama­rade. Mais lorsqu’on passe au vote, on procède d’une façon qui dés­ormais est acceptée de tous. On pose la ques­tion sui­vante à l’assis­tance : ’Qui est contre ?’ et, étant donné que per­sonne n’ose s’oppo­ser à la pro­po­si­tion, le can­di­dat désigné est élu (11). »
La véri­table étendue de la bureau­cra­ti­sa­tion appa­rut lors­que le « trium­vi­rat » qui avait pris le contrôle de la direc­tion du Parti pen­dant la mala­die de Lénine, se divisa. Vers la fin de 1925, Zinoviev, Kamenev et Kroupskaya rejoi­gni­rent les rangs de l’oppo­si­tion à la direction, dés­ormais contrôlée par Staline. Zinoviev diri­geait la fédé­ration de Leningrad. Il contrôlait l’appa­reil admi­nis­tra­tif de la capi­tale du Nord et plu­sieurs quo­ti­diens influents. Au XIVe Congrès du Parti, tous les délégués de Leningrad le sou­tin­rent contre le Centre. Mais quel­ques semai­nes après la déf­aite de l’oppo­si­tion, toutes les cel­lu­les de Leningrad, à l’excep­tion de quel­ques cen­tai­nes d’opposition­nels invétérés, votèrent des réso­lutions sou­te­nant la poli­ti­que de Staline. Pour par­ve­nir à un tel rés­ultat, il avait suffi de rem­pla­cer les chefs de l’admi­nis­tra­tion du Parti de la ville. Qui contrôlait la bureau­cra­tie contrôlait le Parti. Quand Zinoviev était à sa tête, celui-ci était dans l’oppo­si­tion. Dès que Staline rattacha la ville à l’appa­reil natio­nal qu’il contrôlait, elle adhéra à sa poli­ti­que. Un simple chan­ge­ment de direc­tion trans­forma le monolithe zino­vie­viste en un mono­li­the sta­li­nien.
L’émerg­ence de la bureau­cra­tie au sein de l’appa­reil sovié­tique et du Parti fut d’abord le rés­ultat de la déci­mation de la classe ouvrière durant la guerre civile. Mais elle se pour­sui­vit sous le régime de la Nep, lors­que la classe ouvrière recom­mença à croître et l’indus­trie à connaître une relance. Au lieu d’élever le statut de la classe ouvrière au sein de l’ « l’État ouvrier », la reprise éco­no­mique l’abaissa.
En termes pure­ment matériels, les concessions accordées à la pay­san­ne­rie par la Nep aggravèrent la posi­tion (déjà préc­aire) de l’ouvrier. « Acclamé de toute part, sous le communisme de guerre, comme le héros épo­nyme de la dic­ta­ture du prolé­tariat, il (l’ouvrier) était menacé de deve­nir le laissé pour compte de la Nep. Pendant la crise éco­no­mique de 1923, les déf­enseurs de la poli­ti­que offi­cielle, tout comme ceux qui s’y oppo­saient au nom du dével­op­pement indus­triel, ignorèrent les reven­di­ca­tions et les intérêts des ouvriers industriels car ils ne les considéraient pas comme une ques­tion essen­tiel­le (12). »
Le statut de l’ouvrier se détér­iora non seulement vis-à-vis de celui du paysan, mais également par rap­port à celui des direc­teurs et des hauts cadres de l’indus­trie. Alors qu’en 1922, les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les clas­saient 65 % du per­son­nel de direc­tion dans la caté­gorie des ouvriers (et 35 % dans les autres), un an plus tard, les chif­fres s’étaient qua­si­ment inversés : 36 % seu­le­ment étaient des ouvriers (64 % appar­te­nant à d’autres caté­gories (13)). Les « patrons rouges » com­mençaient à émerger en tant que groupe pri­vilégié béné­ficiant de salaires élevés et, grâce à « la direc­tion des entre-prises par un seul homme », du droit d’embau­cher et de licen­cier à volonté. A cette époque, le chômage devint endé­mique dans l’éco­nomie sovié­tique, attei­gnant le chif­fre de 1 250 000 en 1923-1924.

6. Les divi­sions au sein du Parti, de 1921 à 1929

Les hommes font l’his­toire mais dans des cir­cons­tan­ces qu’ils ne choi­sis­sent pas. Au cours de ce pro­ces­sus, ils chan­gent autant ces cir­cons­tan­ces qu’ils se trans­for­ment eux-mêmes. Le Parti bol­che­vik, comme n’importe quel groupe social dans l’his­toire, n’éch­appa pas à cette règle. En ten­tant de prés­erver le tissu social de la Russie au milieu du chaos de la guerre civile, de la contre-révo­lution et de la famine, ses objec­tifs socia­lis­tes contri­buèrent à influen­cer le cours de l’his­toire. Mais les forces socia­les avec les­quel­les les bol­che­viks durent com­po­ser ne pou­vaient man­quer d’influen­cer à leur tour les mem­bres du Parti. Pour que l’URSS ne s’effon­dre pas à l’époque de la Nep, le Parti dut servir de méd­iateur entre les différ­entes clas­ses socia­les afin d’empêcher tout conflit des­truc­teur. La révo­lution ne pou­vait sur­vi­vre que si le Parti et l’État satis­fai­saient aux besoins de clas­ses différ­entes, sou­vent anta­go­nis­tes. Des com­pro­mis devaient être trouvés pour satis­faire les aspirations indi­vi­dua­lis­tes des pay­sans, en même temps que les objec­tifs démoc­ra­tiques et collec­ti­vis­tes du socia­lisme.
Au cours de ce pro­ces­sus, le Parti qui s’était élevé au-dessus des clas­ses socia­les en vint à refléter les conflits entre ces clas­ses dans ses pro­pres struc­tu­res. Les pres­sions des clas­ses socia­les sur le Parti condui­si­rent cer­tai­nes de ses frac­tions à définir leurs aspi­ra­tions socia­lis­tes en fonc­tion des intérêts de clas­ses différ­entes. Parmi ces der­nières, celle qui aurait pu exer­cer de véritables pres­sions socia­lis­tes, la classe ouvrière, était la plus faible, la plus dés­or­ganisée et la moins à même d’exer­cer de telles pres­sions.

7. L’Opposition de gauche

Il ne fait aucun doute que les idées de l’Opposition de gauche en fai­saient la frac­tion du Parti la plus proche de la tra­di­tion révolution­naire du bol­che­visme. A ses yeux le socialisme ne pou­vait se résumer au lent développement d’une éco­nomie agri­cole, ni à une ac-cumu­la­tion pri­mi­tive radi­cale. La démoc­ratie ouvrière devait occu­per une place cen­trale dans le socia­lisme. L’Opposition de gauche refusa de subor­don­ner la révo­lution mon­diale aux exi­gen­ces de « la cons­truc­tion du socia­lisme dans un seul pays », slogan réacti­onn­aire et chau­vin. Cependant, on ne peut affir­mer que l’Opposition de gauche représ­entait (au sens direct) la frac­tion « prolé­tari­enne » au sein du Parti. Car, dans l’URSS des années 20, la classe ouvrière, moins que tout autre, exerça une pres­sion sur le Parti. Après la guerre civile, sa recons­ti­tu­tion se fit dans des condi­tions dif­fi­ci­les, qui affai­bli­rent sa capa­cité à se battre pour ses pro­pres intérêts.
Le taux de chômage était élevé ; les meilleurs mili­tants ouvriers soit étaient morts durant la guerre civile, soit avaient été absorbés dans la bureau­cra­tie ; une grande partie de la classe ouvrière était alors com­posée de jeunes pay­sans réc­emment venus de la cam­pa­gne. L’atti­tude cou­rante de l’ouvrier n’était pas de sou­te­nir l’Opposition de gauche, mais de se désint­éresser des dis­cus­sions poli­ti­ques. De ce fait, la classe ouvrière était aisément mani­pu­la­ble par en haut - du moins la plu­part du temps. L’Opposition de gauche se trou­vait dans une situa­tion, fami­lière pour beau­coup de socia­lis­tes, où elle déf­endait un pro­gramme socia­liste d’action pour la classe ouvrière alors que les tra­vailleurs eux-mêmes étaient trop épuisés et démo­ralisés pour se battre.
Les dif­fi­cultés de l’Opposition ne surgissaient pas uni­que­ment de l’apa­thie des travailleurs, mais aussi des réalités éco­no­miques dont l’Opposition avait par­fai­te­ment conscience.
Selon elle, la rareté objec­tive des res­sour­ces ren­drait la vie dif­fi­cile, quelle que soit la politique choi­sie. L’Opposition insis­tait sur le besoin de dével­opper l’indus­trie natio­nale et sur la néc­essité, pour y par­ve­nir, d’étendre la révolu­tion. Mais à court terme, elle n’avait pas grand-chose à pro­po­ser aux tra­vailleurs, même si une poli­ti­que socia­liste cor­recte était appliquée. Lorsque Trotsky et Preobrajenski deman­daient le ren­for­ce­ment de la pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique, ils sou­li­gnaient qu’il ne pour­rait être réalisé sans pres­su­rer les pay­sans et sans que les ouvriers accep­tent des sacri­fi­ces. L’Opposition uni­fiée des « trots­kys­tes » et des « zino­vie­vistes » en 1926, réc­lama en prio­rité des amél­io­rations pour la classe ouvrière. Mais elle fut éga­lement suf­fi­sam­ment réal­iste pour dén­oncer comme uto­pi­ques les pro­mes­ses que Staline fai­sait aux ouvriers.
Il est impos­si­ble - faute de place - d’ana­ly­ser ici les différ­entes plate-formes présentées par l’Opposition de gauche. Schématique­ment, elles com­por­taient trois éléments cen­traux liés les uns aux autres.
1. La révo­lution ne pour­rait pro­gres­ser dans un sens socia­liste qu’en aug­men­tant le poids éco­no­mique des villes par rap­port à la campagne, de l’indus­trie par rap­port à l’agri­culture. Cela exi­geait la pla­ni­fi­ca­tion de l’indus­trie et une poli­ti­que de dis­cri­mi­na­tion délibérée à l’égard du paysan riche, par l’impôt. Si l’on ne pre­nait pas ces mesu­res, le koulak accu­mule-rait un pou­voir éco­no­mique suf­fi­sant pour subor­don­ner l’État à ses pro­pres intérêts, provo-quant ainsi un nou­veau Thermidor (une contre-révo­lution interne).
2. Ce dével­op­pement indus­triel devait être accom­pa­gné par un élarg­is­sement de la démocratie ouvrière, afin de contre­car­rer les tendances bureau­cra­ti­ques au sein du Parti et de l’État.
3. Ces deux pre­mières orien­ta­tions politiques pour­raient prés­erver l’URSS en tant que cita­delle de la révo­lution, mais elles ne pour-raient créer le haut niveau de culture et de produc­tion matéri­elle néc­ess­aire au socia­lisme. Pour cela, il fal­lait que la révo­lution s’étende à l’étr­anger.
Du point de vue stric­te­ment éco­no­mique, ce pro­gramme ne com­por­tait rien d’irréal­iste. L’indus­tria­li­sa­tion fut pla­ni­fiée et l’État « pres­sura » les pay­sans- mais d’une manière qui contre­di­sait les objec­tifs de l’Opposition. Ceux qui, depuis 1923, contrôlaient le Parti ne perçurent pas la sagesse de ce pro­gramme. Seule la grave crise éco­no­mique de 1928 les força à pla­ni­fier et à accé­lérer l’indus­tria­li­sa­tion. Pendant cinq ans, ils avaient persécuté l’Opposition de gauche et déporté ses diri­geants. Le deuxième élément du pro­gramme ne fut jamais appli­qué. Quant au troi­sième, qui représ­entait encore un des prin­ci­pes de l’ortho­doxie bol­che­vik en 1923 (14), il fut défi­ni­ti­vement rejeté par les diri­geants du Parti en 1925.
Il ne le fut pas pour des rai­sons éco­nomiques mais à cause de l’équi­libre des forces socia­les qui s’affir­mait au sein du Parti. Le pro­gramme de l’Opposition réc­lamait la rupture avec un rythme de pro­duc­tion dét­erminé par les pres­sions éco­no­miques de la pay­sannerie. Deux forces socia­les opposées à ce programme s’étaient cons­ti­tuées à l’intérieur du Parti.

8. La Droite et le Centre

La Droite ras­sem­blait ceux qui considéraient que les conces­sions faites aux pay­sans ne nui­saient pas à la cons­truc­tion du socia­lisme. Elle vou­lait que le Parti modi­fie son pro­gramme en fonc­tion des aspi­ra­tions de la pay­san­ne­rie. Cette volonté ne se résumait pas à une simple plate-forme théo­rique. Elle exprimait les intérêts de tous ceux qui, dans les institu­tions du Parti et des soviets, s’accommodaient par­fai­te­ment de la coopé­ration avec les pay­sans, y com­pris les kou­laks, les fermiers capi­ta­lis­tes et les Nepmen (ceux qui avaient pro­fité de la Nep et s’étaient enri­chis). Boukharine, qui appe­lait les pay­sans à s’enri­chir, devint leur porte-parole théo­rique.
Le Centre, quant à lui, s’appuyait sur des forces socia­les à l’intérieur comme à l’extérieur du Parti. Il se sou­ciait sur­tout de prés­erver une cer­taine cohésion sociale. Il cher­chait à éviter les ten­sions qui pou­vaient surgir des ten­ta­ti­ves de subor­don­ner la cam­pa­gne à la ville, mais en revan­che il n’affir­mait pas aussi net­te­ment que la Droite une atti­tude favo­ra­ble aux pay­sans. Le Centre ras­sem­blait prin­ci­pa­le­ment des éléments de l’appa­reil du Parti dont l’objec­tif essen­tiel était de prés­erver la cohésion du Parti par des moyens bureau­cra­ti­ques. Son diri­geant était le chef de l’appa­reil du Parti : Staline.
A cette époque, l’Opposition de gauche considérait la frac­tion sta­li­nienne comme un groupe cen­triste, oscil­lant entre les tra­di­tions du Parti (incarnées par le pro­gramme de l’Opposition de gauche) et la Droite. En 1928, lors­que Staline reprit sou­dai­ne­ment à son compte le pre­mier élément du pro­gramme de l’Opposition, s’atta­quant à la Droite aussi vio­lem­ment qu’il l’avait fait contre la gauche quel­ques mois aupa­ra­vant, se lançant dans l’indus­tria­li­sa­tion et l’expro­pria­tion totale de la pay­san­ne­rie (ce qu’on appelle d’ordi­naire la « col­lec­ti­vi­sa­tion »), cette inter­pré­tation fut sérieu­se­ment ébranlée. Staline dis­po­sait d’une solide base sociale qui lui était propre. Il pouvait conti­nuer à régner sans que le prolé­tariat ni la pay­san­ne­rie n’exer­cent le pou­voir.
L’Opposition de gauche, mue par les aspirations socia­lis­tes et les tra­di­tions ouvrières du Parti, ten­tait de les tra­duire en une poli­ti­que réal­iste ; l’Opposition de Droite cher­chait à s’adap­ter aux pres­sions qu’exerçait le paysan sur le Parti ; quant à la frac­tion sta­li­nienne vic­to­rieuse, elle repo­sait sur la bureau­cra­tie du Parti elle même.
Celle-ci avait émergé comme élément subor­donné à l’intérieur de la struc­ture sociale créée par la révo­lution. Au début, elle ne fai­sait que rem­plir cer­tai­nes fonc­tions élém­ent­aires d’un parti ouvrier. Avec la déci­mation de la classe ouvrière au cours de la guerre civile, le Parti se retrouva, en quel­que sorte, sus­pendu au-dessus de la classe. Dans ce contexte, le main­tien de sa propre cohésion, et de celle de l’État, devint essen­tiel. Cette tâche fut de plus en plus accom­plie, au sein de l’État, puis dans le Parti, par des mét­hodes de contrôle bureaucra­ti­ques - sou­vent exercées par d’ex-bureau­cra­tes de l’ancien régime tsa­riste. L’appa­reil acquit un pou­voir crois­sant à l’intérieur du Parti - nom­mant les fonc­tionnaires à tous les niveaux, et choi­sis­sant les délégués aux Congrès. Mais puis­que le Parti, et non la classe, contrôlait l’État et l’indus­trie, ce fut son appa­reil qui hérita des acquis que les tra­vailleurs avaient obte­nus au cours de la révolu­tion.
La pre­mière conséqu­ence poli­ti­que qui en rés­ulta fut le dével­op­pement de l’iner­tie bureau­cra­ti­que. Les bureau­cra­tes de l’appa­reil oppo­saient une rés­ist­ance pas­sive à toute me-sure sus­cep­ti­ble de gêner leur posi­tion sociale. Ils com­mencèrent à agir comme une force répres­sive à l’égard de tout groupe qui pour­rait éventu­el­lement les remet­tre en cause. D’où leur hos­ti­lité aux pro­gram­mes de l’Opposition de gauche et leur refus que l’on dis­cute sérieusement de ses idées.
Contre les mena­ces de dés­ordre social, la bureau­cra­tie s’allia tout natu­rel­le­ment avec la Droite et Boukharine. Cette alliance cacha le fait qu’elle deve­nait pro­gres­si­ve­ment une entité sociale à part entière, entre­te­nant une rela­tion par­ti­cu­lière avec les moyens de pro­duc­tion. La répr­ession qu’elle exerçait à l’encontre de l’Opposition passa pour une ten­ta­tive d’impo­ser au Parti, par en haut, une poli­ti­que favo­ra­ble à la pay­san­ne­rie. Alors qu’en fait elle cher­chait à écarter toute oppo­si­tion à son pou­voir dans l’État et l’indus­trie. Même après avoir pro­clamé « le socia­lisme dans un seul pays », ses échecs à l’étr­anger sem­blaient rés­ulter plus de l’iner­tie bureau­cra­ti­que et d’une poli­ti­que intéri­eure favo­ra­ble à la pay­san­ne­rie, que d’un rôle contre-révo­luti­onn­aire cons­cient.
Pourtant, au cours de cette pér­iode, la bureau­cra­tie se trans­for­mait de classe en soi en classe pour soi. Au moment de l’intro­duc­tion de la Nep, le pou­voir au sein du Parti et de l’État était contrôlé par un petit groupe de fonc­tion­nai­res. Ceux-ci ne cons­ti­tuaient pas une classe domi­nante homogène. Ils étaient loin d’avoir une cons­cience com­mune et de par­ta­ger un projet commun. Les poli­ti­ques qu’ils met­taient en œuvre avaient été façonnées par des mem­bres du Parti encore très influencés par les tra­di­tions du socia­lisme révo­luti­onn­aire. Si, en Russie, les cir­cons­tan­ces avaient fait dis­pa­raître la démoc­ratie ouvrière, il exis­tait au moins la pos­si­bi­lité pour ceux qui étaient influencés par les tra­di­tions du Parti, de la faire revi­vre, lorsqu’une relance indus­trielle interne inter­vien­drait et que la révo­lution s’étendrait à d’autres pays. A l’éch­elle mon­diale, le Parti conti­nuait sans aucun doute à jouer son rôle révo­luti­onn­aire. En conseillant les partis étr­angers, il commit des erreurs - dont cer­tai­nes déc­oulaient sans aucun doute de sa propre bureau­cra­ti­sa­tion -, mais il ne commit pas le crime de les subor­don­ner à ses pro­pres intérêts natio­naux.
Au cours des luttes frac­tion­nel­les des an-nées 20, se réa­lisa le pro­ces­sus par lequel ce groupe social rejeta l’héri­tage de la révo­lution pour deve­nir une classe sociale dis­tincte et cons­ciente.

9. La contre-révo­lution

On a sou­vent affirmé que l’émerg­ence du sta­li­nisme en URSS ne peut être défini comme « contre-révo­lution » parce que ce fut un processus gra­duel (par exem­ple, Trotsky pen­sait qu’un tel point de vue consis­tait à « dér­ouler le film du réf­orm­isme à l’envers »). C’est là une appli­ca­tion erronée de la mét­hode marxiste. Le pas­sage d’une forme de société à une autre n’a pas en toutes cir­cons­tan­ces été le rés­ultat d’un chan­ge­ment brutal. C’est le cas pour la transition d’un État capi­ta­liste à un État ouvrier parce que la classe ouvrière ne peut exer­cer son pou­voir que d’un seul coup, col­lec­ti­ve­ment, à la suite d’un affron­te­ment vic­to­rieux (point culmi­nant de lon­gues années de lutte) contre la classe domi­nante. Mais dans de nom­breux cas au cours de la tran­si­tion du féo­dal­isme au capi­ta­lisme, il n’y a pas eu un seul affron­te­ment, mais toute une série de conflits à différents niveaux, la classe éco­no­mique décisive (la bour­geoi­sie) obte­nant des conces­sions poli­ti­ques en sa faveur.
La contre-révo­lution en URSS a suivi la seconde voie plutôt que la pre­mière. La bureaucratie n’eut pas à pren­dre le pou­voir d’un coup. La déci­mation de la classe ouvrière lui donna le pou­voir à tous les échelons de la société sovié­tique. Ses mem­bres contrôlaient l’indus­trie, la police et l’armée. Ils n’eurent même pas à arra­cher le contrôle de l’appa­reil d’État pour l’ali­gner sur leur pou­voir économique, comme la bour­geoi­sie y était par­ve­nue dans plu­sieurs pays sans enga­ger de confrontation directe. La bureau­cra­tie n’eut qu’à adap­ter à ses pro­pres intérêts les struc­tu­res poli­ti­ques et indus­triel­les qu’elle contrôlait déjà. Ce pro­ces­sus ne fut pas « gra­duel » mais se réa­lisa par une suc­ces­sion de chan­ge­ments qua­li­ta­tifs visant à adap­ter le mode de fonction­ne­ment du Parti aux exi­gen­ces de la bureau­cra­tie cen­trale.
Chacun de ces chan­ge­ments qua­li­ta­tifs néc­es­sita une confron­ta­tion directe avec les éléments du Parti qui, pour quel­que raison que ce soit, conti­nuaient à déf­endre la tra­di­tion socia­liste révo­luti­onn­aire.
La pre­mière (et la plus impor­tante) confron­ta­tion opposa la bureau­cra­tie à l’Opposition de gauche en 1923. Celle-ci n’expri­mait pas une oppo­si­tion ferme et claire au pro­ces­sus qui se dér­oulait au sein du Parti. Par exem­ple, son diri­geant, Trotsky, avait tenu des propos sub­sti­tu­tis­tes scan­da­leux lors du débat sur les syn­di­cats en 1920 ; sa pre­mière déc­la­ration publi­que - la Plate-forme des 46 - ne fut acceptée par ses signa­tai­res qu’accom­pa­gnée de nom­breu­ses rés­erves et amen­de­ments. La bureau­cra­tie se retourna pour­tant contre l’Opposition avec une vio­lence sans pré­cédent. Afin de prés­erver son pou­voir, le groupe diri­geant du Parti eut recours à des mét­hodes dont on n’avait jamais usé aupa­ra­vant au sein du Parti bol­che­vik. Le dénig­rement systé­ma­tique des oppo­sants rem­plaça les argu­ments ration­nels. Le secré­tariat du Parti qui s’occu­pait des nomi­na­tions com­mença pour la pre­mière fois ouver­te­ment à dép­lacer de leurs postes les sym­pa­thi­sants de l’Opposition (ainsi la majo­rité du Comité cen­tral du Komsomol fut congédiée et mutée dans des pro­vin­ces loin­tai­nes pour avoir riposté à des atta­ques visant Trotsky).
Pour jus­ti­fier de pareilles mesu­res, la fraction diri­geante inventa deux nou­vel­les entités idéo­lo­giques qu’elle opposa l’une à l’autre. D’une part, elle ins­taura le culte du « lénin­isme » (en dépit des pro­tes­ta­tions de sa veuve). Elle tenta d’élever Lénine au statut de semi-divi­nité en momi­fiant son cada­vre à la manière des pha­raons égyptiens. D’autre part, elle inventa le « trots­kysme », ten­dance qu’elle opposa au lénin­isme, jus­ti­fiant cette inven­tion par des cita­tions de Lénine vieilles de dix ou vingt ans, tirées de leur contexte, tout en ignorant sa der­nière déc­la­ration (son « Testament ») qui qua­li­fiait Trotsky de « membre le plus capable du Comité cen­tral » et suggérait l’éviction de Staline.
Les diri­geants du Parti répétèrent systé­ma­tiq­uement ces fal­si­fi­ca­tions et ces men­son­ges pour contre­car­rer toute menace à leur pou­voir dans le Parti (Zinoviev, à l’époque membre du « trium­vi­rat », l’admit plus tard). En agis­sant ainsi, une frac­tion du Parti montra que son propre pou­voir lui impor­tait plus que la tra­di­tion socia­liste de libre discussion au sein de l’orga­ni­sa­tion. En réd­uisant la théorie à un simple acces­soire de ses ambitions, la bureau­cra­tie du Parti affir­mait son iden­tité propre contre d’autres grou­pes sociaux.
La seconde confron­ta­tion majeure débuta différ­emment. Elle ne cons­ti­tua pas, à ses dé-buts, un conflit entre des mem­bres du Parti mus par des aspi­ra­tions socia­lis­tes et une bureau­cra­tie de plus en plus puis­sante. Elle com­mença par un affron­te­ment entre le dirigeant le plus en vue du Parti (à l’époque, Zinoviev) et l’appa­reil qui détenait le véri­table pou­voir. A Leningrad, Zinoviev contrôlait une sec­tion de la bureau­cra­tie, qui dis­po­sait d’une large indép­end­ance par rap­port au reste de l’appa­reil. Bien que son mode de fonc­tionnement ne fût pas différent de celui qui avait cours dans le reste du pays, l’indép­end­ance même de cette frac­tion bureau­cra­ti­que constituait un obs­ta­cle pour la bureau­cra­tie cen­trale. Elle représ­entait une source pos­si­ble de pertur­ba­tions pour sa domi­na­tion glo­bale. C’est pour­quoi il fal­lait la faire ren­trer dans le giron de l’appa­reil cen­tral.
Zinoviev fut écarté de sa posi­tion diri­geante au sein du Parti. Il se tourna alors vers les traditions his­to­ri­ques du bol­che­visme et la politique de la gauche, même s’il ne perdit jamais l’espoir de réintégrer le bloc diri­geant, vacillant sans cesse pen­dant les dix années sui­van­tes entre celle-ci et l’appa­reil.
Après la chute de Zinoviev, le pou­voir passa aux mains de Staline. Par l’emploi illi­mité des mét­hodes bureau­cra­ti­ques de contrôle du Parti, le mépris pour la théorie, l’hos­ti­lité envers les tra­di­tions de la révo­lution au sein de laquelle il ne joua qu’un rôle mineur, la volonté de se déb­arr­asser par tous les moyens de ceux qui avaient effective­ment dirigé la révo­lution, Staline incar­nait la cons­cience crois­sante que l’appa­reil avait de son propre rôle. Il donna la pleine mesure de toutes ses « qua­lités » au cours du combat qu’il enga­gea contre la nou­velle oppo­si­tion. Les salles furent « bourrées », les inter­ve­nants hués, les oppo­sants envoyés à des postes peu impor­tants dans des régions reculées, d’ex-offi­ciers tsa­ris­tes employés comme agents pro­vo­ca­teurs pour jeter le dis­crédit sur les grou­pes oppo­si­tion­nels. Puis, en 1928, Staline com­mença à imiter direc­te­ment les tsars en dép­ortant les révo­luti­onn­aires vers la Sibérie. A plus long terme, cela ne devait pas lui suffire. Il réus­sira à accom­plir ce dont même les Romanoff n’avaient pas été capa­bles : assassiner systé­ma­tiq­uement tous ceux qui avaient cons­ti­tué le parti révo­luti­onn­aire de 1917.
Vers 1928, la frac­tion sta­li­nienne contrôlait plei­ne­ment le Parti et l’État. Lorsque Boukharine et la Droite rom­pi­rent avec elle, hor­ri­fiés par ce qu’ils avaient contri­bué à créer, leur posi­tion fut encore plus préc­aire que ne l’avait été celle de l’Opposition de gauche. Mais le Parti ne contrôlait pas l’ensem­ble de la société sovié­tique. Les villes, où résidait le pou­voir effec­tif, étaient tou­jours noyées dans un océan de pro­duc­tion agri­cole. La bureau­cra­tie avait usurpé les acquis ouvriers de la révo­lution mais, jusque-là, la pay­san­ne­rie avait été épargnée. La bureau­cra­tie en prit cons­cience brutale­ment lors­que, en 1928, les pay­sans refusèrent en masse de vendre leurs cér­éales.
La conso­li­da­tion de la domi­na­tion des villes sur la cam­pa­gne, réclamée depuis des années par l’Opposition de gauche, fut réalisée. Cela condui­sit cer­tains oppo­sants comme Preobrajenski et Radek à se ral­lier à Staline. Pourtant cette poli­ti­que était l’anti­thèse de celle de la gauche. Celle-ci avait affirmé la néc­essité de subor­don­ner la pro­duc­tion agri­cole aux indus-tries contrôlées par les ouvriers des villes. Mais dés­ormais, ces der­niers n’en avaient plus le contrôle. Elles étaient aux mains de la bureau­cra­tie qui détenait les rênes de l’État. La domi­na­tion des villes sur la cam­pa­gne ne signi­fiait plus la domi­na­tion de la classe ouvrière sur la pay­san­ne­rie, mais celle de la bureau­cra­tie sur la der­nière frac­tion de la société qui éch­appait à son contrôle. Cette domi­na­tion fut imposée avec toute la férocité dont ont tou­jours fait preuve les clas­ses diri­gean­tes exploi­teu­ses. Les kou­laks en souf­fri­rent et, avec eux, toutes les cou­ches de la popu­la­tion rurale. Par ce tournant « à gauche » de 1928, la bureau­cra­tie acheva de liqui­der la révo­lution de 1917, à la cam­pa­gne comme dans les villes.
On ne peut douter qu’en 1928 une nou­velle classe s’était emparée du pou­voir en URSS. Pour pren­dre le pou­voir, elle n’avait pas été contrainte à une confron­ta­tion mili­taire directe avec la classe ouvrière, car le pou­voir direct des tra­vailleurs n’exis­tait plus depuis 1918. Mais elle dut purger le Parti au pou­voir de tous ceux qui avaient conservé des liens, même les plus ténus, avec la tra­di­tion socia­liste. Lorsqu’une classe ouvrière revi­gorée s’affron­tera à la bureau­cra­tie, à Berlin et à Budapest, ou même en Russie (par exem­ple à Novotcherkassk, en 1962), celle-ci uti­li­sera les chars dont elle n’avait pas eu besoin en 1928.
L’Opposition de gauche n’avait pas une cons­cience claire de ce qu’elle com­bat­tait. Trotsky, jusqu’à sa mort, crut que l’appa­reil l’État qui allait le pour­chas­ser et le faire assassiner était un « État ouvrier dégénéré ». Pourtant, seule cette oppo­si­tion se battit pied à pied contre la des­truc­tion de la révo­lution en URSS par l’appa­reil sta­li­nien et contre la façon dont cet appa­reil empêchait la révo­lution de s’étendre à d’autres pays (15). Pendant toute une pér­iode his­to­ri­que, l’Opposition de gauche fut la seule à com­bat­tre les effets néf­astes du stalinisme et de la social-démoc­ratie sur le mouvement socia­liste. Sa théorie de la nature de l’URSS rendit sa tâche plus dif­fi­cile, mais elle conti­nua de l’accom­plir. C’est pour­quoi aujourd’hui tout mou­ve­ment authen­ti­que­ment révo­luti­onn­aire doit s’ins­crire dans cette tra­di­tion.


NOTES

1. L. Trotsky, Histoire de la révo­lution russe, Seuil, Points poli­ti­ques, Paris 1967, p. 89.
2. Lénine, Œuvres, vol. 27, p. 95.
3. Martov à Axelrod, 19 novem­bre 1917, cité par Israël Getzler, Martov, Cambridge, 1967.
4. Israël Getzler, op. cit., p. 183.
5. Idem, p. 199.
6. Voir Trotsky, « Beaucoup de tapage autour de Cronstadt », 15 jan­vier 1938, dans sup­plément à Critique com­mu­niste, Paris, octo­bre 1976 et dans ce bul­le­tin pp. 35-41.
7. Lénine, Œuvres, vol. 33, p. 293.
8. Lénine, Œuvres, vol. 32, pp. 16-17.
9. Voir la rép­onse de Lénine à Riazanov qui deman­dait l’inter­dic­tion de la pra­ti­que cou­rante, au sein du Parti, que les grou­pes se réun­issent autour de plates-formes : « Nous ne pou­vons priver le Parti et les mem­bres du Comité cen­tral du droit d’en appe­ler au Parti si une ques­tion fon­da­men­tale sus­cite des diver­gen­ces. Je ne vois pas com­ment nous le pour­rions ! » Lénine, Œuvres, vol. 32, p. 274.
10. Cité dans E. H. Carr, The Interregnum, p. 369.
11. Cité par M. Schachtmann, op. cit., p. 172.
12. E. H. Carr, op. cit., p. 39.
13. idem.
14. Voir Staline, De Lénine et du lénin­isme, édition sovié­tique de 1924, p . 40 : « Peut-on résoudre ce pro­blème, peut-on obte­nir la vic­toire défi­ni­tive du socia­lisme dans un seul pays sans les efforts conju­gués des prolét­aires de plu­sieurs pays avancés ? Non, c’est impos­si­ble. » (Cité par Trotsky, L’Internationale com­mu­niste après Lénine, PUF, Paris, 1979, p. 125). [Voir aussi Les Questions du lénin­isme, Maspero, p. 52. L’édition chi­noise publie une ver­sion modi­fiée (sans men­tion) de ce texte : Des prin­ci­pes du lénin­isme, Éditions de Pékin, 1967, p. 40. N.d.T.]
15. Je ne traite pas ici des pre­mières oppo­si­tions : l’Opposition ouvrière et le Groupe du centralisme démoc­ra­tique. Bien qu’ils sur­gi­rent comme une réaction à la bureau­cra­ti­sa­tion et à la dégénéres­cence de la révo­lution, ils représentèrent aussi en partie une réaction uto­pi­que contre la réalité objec­tive elle-même (le poids considé­rable de la pay­san­ne­rie et la fai­blesse indis­cu­ta­ble de la classe ouvrière). Ceux qui survé­curent à l’Opposition ouvrière (et qui comptèrent) intégrèrent plus tard l’Opposition de gauche, alors que les diri­geants de celle-ci, Kollontai et Chliapnikov, capi­tulèrent devant Staline.

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