lundi 13 mai 2013

Chris Crass : traditions américaines et défi anarchiste


Chris Crass : traditions américaines et défi anarchiste

De 1890 à 1910, Voltairine de Cleyre fut l’une des anar­chis­tes les plus popu­lai­res et les plus célèbres aux Etats-Unis. Ecrivaine et confér­encière pro­li­fi­que, elle s’intér­essa à de nom­breu­ses ques­tions : reli­gion, libre-pensée, mariage, sexua­lité fémi­nine, formes de répr­ession de la cri­mi­na­lité, rap­ports entre pensée anar­chiste et tra­di­tions amé­ric­aines, lutte des clas­ses, mou­ve­ment pour le droit de vote des femmes et leur libé­ration.

Après sa mort, les différ­entes contri­bu­tions de Voltairine de Cleyre à la pensée poli­ti­que amé­ric­aine ont été lar­ge­ment ignorées ou mar­gi­na­lisées. Si les sym­pa­thi­sants anar­chis­tes actuels savent qu’elle a été une figure mar­quante de la tra­di­tion liber­taire, ses écrits et ses dis­cours n’ont pas béné­ficié d’une grande audience depuis le déclin du mou­ve­ment anar­chiste amé­ricain qui a com­mencé durant la Première Guerre mon­diale et s’est accéléré dans les années 20, suite aux « raids de Palmer » (1), au procès et à l’exé­cution de Sacco et Vanzetti, et à toute une série d’expul­sions, d’empri­son­ne­ments et d’assas­si­nats qui ont réduit au silence cer­tai­nes des voix les plus puis­san­tes de la tra­di­tion révo­luti­onn­aire (2) de ce pays. Dans les années 60 et 70 (3), le renou­veau des mou­ve­ments liber­tai­res aux Etats-Unis pro­vo­qua un regain d’intérêt pour l’his­toire de l’anar­chisme. En 1978, un pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­sité de Princeton, Paul Avrich, publia le pre­mier de six livres consa­crés à l’anar­chisme amé­ricain. Il s’agis­sait d’une bio­gra­phie inti­tulée An American Anarchist. The Life of Voltairine de Cleyre (Une anar­chiste amé­ric­aine. La Vie de Voltairine de Cleyre). Les essais de Voltairine de Cleyre, ras­sem­blés et publiés par Emma Goldman et Alexandre Berkman en 1914, furent repu­bliés et dif­fusés dans les milieux anar­chis­tes, huma­nis­tes et fémin­istes. Dans la pré­face de son livre, Avrich écrit : « Libre-pen­seuse, fémin­iste et anar­chiste, Voltairine de Cleyre est tou­jours aussi actuelle soixante-dix ans plus tard (…). Elle a tou­jours cri­ti­qué de façon éloqu­ente le pou­voir poli­ti­que incontrôlé, la sou­mis­sion de l’indi­vidu, la dés­hu­ma­ni­sation des tra­vailleurs et la déva­lo­ri­sation de la culture ; sa vision d’une société liber­taire, déc­ent­ralisée, fondée sur la coopé­ration volon­taire et l’entraide, peut ins­pi­rer les nou­vel­les géné­rations d’idéal­istes et de réf­or­mateurs sociaux (4) . » Lorsque l’on se penche sur les idées et la vie de Voltairine de Cleyre, on est forcément amené à s’intér­esser au mou­ve­ment anar­chiste au tour­nant du XXe siècle. On déc­ouvre alors que les théories poli­ti­ques de Voltairine de Cleyre pui­saient dans plu­sieurs tra­di­tions amé­ric­aines. La pensée anar­chiste a tou­jours connu de mul­ti­ples ten­dan­ces. Voltairine de Cleyre croyait en ce qu’elle-même et d’autres ont appelé « l’anar­chisme sans adjec­tifs ».

A l’époque, il exis­tait déjà plu­sieurs écoles de pensée concur­ren­tes qui diver­geaient sur­tout à propos des ques­tions éco­no­miques et des stratégies de chan­ge­ment social. Les deux ten­dan­ces majeu­res étaient les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes (anar­chis­tes phi­lo­so­phes ou anar­chis­tes scien­ti­fi­ques) et les anar­cho-com­mu­nis­tes (socia­lis­tes liber­tai­res ou anar­chis­tes sociaux). Selon Voltairine de Cleyre, ces deux cou­rants avaient apporté une contri­bu­tion posi­tive et riche d’ensei­gne­ments ; les anar­chis­tes devaient donc s’unir autour de leurs concep­tions anti-auto­ri­tai­res com­mu­nes et lais­ser le champ libre à l’expé­rim­en­tation en ce qui concerne les théories éco­no­miques et les mét­hodes d’agi­ta­tion et d’orga­ni­sa­tion. Si cer­tains furent convain­cus par ces argu­ments, le mou­ve­ment resta cepen­dant divisé sur ces ques­tions. Dans ses pro­pres écrits et au cours de son évo­lution théo­rique, Voltairine de Cleyre conçut sa propre syn­thèse, qui s’ajouta à son apport ori­gi­nal dans d’autres domai­nes. Avant d’expo­ser ses concep­tions poli­ti­ques pro­pre­ment dites, il nous faut d’abord expli­quer briè­vement ce que représ­entaient l’anar­chisme indi­vi­dua­liste et l’anar­cho-com­mu­nisme aux États-Unis. Dans son tra­vail pion­nier sur l’anar­chisme amé­ricain, Eunice Minette Schuster s’est atta­chée à déc­rire l’évo­lution de la pensée anar­chiste depuis la pér­iode colo­niale jusqu’en 1932, date de la publi­ca­tion de son livre Native American Anarchism : A Study of Left-Wing Individualism (L’anar­chisme amé­ricain autoch­tone : une étude de l’indi­vi­dua­lisme de gauche). Dans cet ouvrage qui étudie l’anar­chisme « pure­ment » amé­ricain, elle relate l’évo­lution spé­ci­fique de l’anar­chisme indi­vi­dua­liste de Thoreau (5) jusqu’aux actions et aux écrits des époux Heywood (6) et de Benjamin Tucker (7) .

Thoreau a influencé tous les cou­rants de la pensée poli­ti­que amé­ric­aine. Il « était un anar­chiste dans le sens où il croyait en la sou­ve­rai­neté de l’indi­vidu et en la coopé­ration volon­taire », écrit Schuster. Et elle pour­suit : « Il considérait que l’indi­vidu pri­mait, qu’il était libre de vivre et d’agir selon ses meilleu­res incli­na­tions, à la fois ration­nel­les et émoti­onn­elles. Seules les rela­tions de "bon voi­si­nage" devaient exiger de lui un effort. Pour lui, la liberté et la jus­tice étaient les valeurs essen­tiel­les. » Elle cite ensuite Thoreau : « Le meilleur gou­ver­ne­ment est celui qui ne gou­verne rien. Lorsque les hommes seront prêts (pour une telle idée), tel sera le gou­ver­ne­ment qu’ils auront (8) ». Walden, l’un des livres de Thoreau, ses essais sur John Brown (9), l’escla­vage, et son étude clas­si­que sur la déso­béi­ssance civile cons­ti­tuent une des pier­res angu­lai­res de la pensée poli­ti­que amé­ric­aine et ces textes ont influencé la gauche radi­cale pen­dant des déc­ennies.

Quant aux époux Heywood, ils pro­fes­saient un indi­vi­dua­lisme anar­chiste centré sur le droit de l’indi­vidu à décider de ses rela­tions sexuel­les et mari­ta­les, à avoir accès au contrôle des nais­san­ces et à l’édu­cation sexuelle. Ils étaient éga­lement par­ti­sans de l’abo­li­tion de l’escla­vage, négation même de la liberté indi­vi­duelle. Les Heywood furent arrêtés de mul­ti­ples fois et contraints de payer des amen­des à cause des lois Comstock (10) qui inter­di­saient toute pro­pa­gande (y com­pris par la poste) sur le contrôle des nais­san­ces, litté­ra­ture considérée comme « obscène ». Les Heywood venaient tous deux de la Nouvelle-Angleterre et, durant toute leur vie, ils déf­en­dirent l’idée que la liberté indi­vi­duelle (telle qu’elle s’exprime dans les notions d’auto­no­mie et d’indép­end­ance dans la Déclaration d’indép­end­ance) devait être élargie et déf­endue contre la force coer­ci­tive de l’État et des lois qui sou­met­taient les femmes, les escla­ves afri­cains et les Indiens (11). Benjamin Tucker est cer­tai­ne­ment l’anar­chiste indi­vi­dua­liste le plus connu, et celui dont les écrits ont été le plus lus à l’époque. Il publiait le jour­nal Liberty. Selon lui, l’indi­vi­dua­lisme anar­chiste plon­geait ses raci­nes dans le dével­op­pement de la pensée poli­ti­que amé­ric­aine qui a tou­jours mis l’accent sur les droits des indi­vi­dus. Il expli­quait qu’il n’était lui-même qu’un « intré­pide démoc­rate jef­fer­so­nien (12) » .

Tucker et les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes croyaient éga­lement que l’on pou­vait étudier scien­ti­fi­que­ment la société. Selon eux, la science per­met­trait, un jour, de savoir com­ment orga­ni­ser celle-ci afin de dével­opper au maxi­mum la liberté et l’égalité. Le thème de la science et de la société intér­essait des cer­cles très larges : le tay­lo­risme et le for­disme (13) vou­laient impo­ser un mana­ge­ment scien­ti­fi­que pour aug­men­ter au maxi­mum la pro­duc­ti­vité des ouvriers et la marge de profit des patrons ; les socia­lis­tes et com­mu­nis­tes européens sou­hai­taient gérer l’éco­nomie de façon scien­ti­fi­que afin que les béné­fices du tra­vail revien­nent à tous ; les par­ti­sans du dar­wi­nisme social (14) prét­endaient que la science avait dét­erminé ceux qui étaient aptes (ou inap­tes) à la vie sociale et établi les hiér­archies entre les clas­ses et entre les races. L’espoir dans le poten­tiel de la science était aussi par­tagé par de nom­breux anar­cho-com­mu­nis­tes - en par­ti­cu­lier par son prin­ci­pal théo­ricien, Pierre Kropotkine, qui était éga­lement un savant. Pour les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes, la Frontière amé­ric­aine était un fac­teur impor­tant dans le dével­op­pement de la démoc­ratie. Ils auraient sans doute approuvé en grande partie l’his­to­rien Frederick Jackson Turner qui dével­oppa la « thèse de la Frontière » à propos de la culture poli­ti­que amé­ric­aine. « L’indi­vi­dua­lisme de la Frontière a dès le départ promu l’idée de la démoc­ratie » écrit Turner (15). Les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes croyaient en la pro­priété privée. Ils pen­saient que les hommes et les femmes avaient le droit de jouir du pro­duit de leur tra­vail et qu’ils devaient pou­voir conclure entre eux des contrats libres pour com­mer­cer et même s’embau­cher les uns les autres. Ils prônaient une éco­nomie ins­pirée par le lais­sez-faire mais pen­saient aussi que chaque être humain avait droit à la pro­priété et que celle-ci devrait être par­tagée à peu près équi­tab­lement. Ce point est la prin­ci­pale source de diver­gence avec les autres ten­dan­ces anar­chis­tes. Selon celles-ci, les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes défin­issent la pro­priété à partir d’une vision idéalisée du passé amé­ricain, qui remonte à une époque où l’on dis­tri­buait des terres aux famil­les afin qu’elles les culti­vent et où l’État était faible, ce qui expli­que l’impor­tance du thème de la Frontière. Au début de son évo­lution poli­ti­que, Voltairine de Cleyre fut influencée par Tucker et les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes. Attirée par leurs idées anti-auto­ri­tai­res et l’impor­tance qu’ils accor­daient à la liberté per­son­nelle, elle écrivit pour la revue Liberty et pour d’autres publi­ca­tions du même cou­rant. Mais rapi­de­ment elle se mit à cri­ti­quer leur accep­ta­tion de la pro­priété privée et leur manque de cons­cience de classe. Elle vivait à Philadelphie, l’un des prin­ci­paux cen­tres indus­triels du pays et ensei­gnait l’anglais aux ouvriers immi­grés. Ses liens directs avec les tra­vailleurs, ainsi que le fait qu’elle-même ait vécu dans la pau­vreté toute sa vie la poussèrent à reje­ter le capi­ta­lisme et la pro­priété privée comme étant des ins­ti­tu­tions qui asser­vis­saient l’huma­nité. Si elle conti­nua à écrire pour des publi­ca­tions anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes et à apprécier leurs contri­bu­tions, elle milita sur­tout avec les anar­cho-com­mu­nis­tes.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le niveau de l’immi­gra­tion aux Etats-Unis grimpa en flèche. Les usines des gran­des villes néc­es­sitant une main-d’œuvre bon marché, des cen­tai­nes de mil­liers d’immi­grés vin­rent cher­cher du tra­vail en Amérique. Nombre d’entre eux importèrent les idées socia­lis­tes et anar­chis­tes europé­ennes et le mou­ve­ment anar­chiste amé­ricain s’étendit au fur et à mesure que ces immi­grés rejoi­gnaient ses rangs. Les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes n’ont jamais eu d’influence signi­fi­ca­tive et n’ont pas réussi à sus­ci­ter un mou­ve­ment social - beau­coup d’entre eux se méfiaient des mou­ve­ments de masse parce qu’ils croyaient que ceux-ci limi­taient la liberté de l’indi­vidu. Si une grande partie des anar­cho-com­mu­nis­tes étaient nés aux Etats-Unis, beau­coup étaient aussi des immi­grés. C’est à cette époque que le mou­ve­ment ouvrier pro­gressa éga­lement à pas de géant dans le pays et les immi­grés furent, là aussi, à l’ori­gine de cette expan­sion.

Les idées révo­luti­onn­aires importées aux Etats-Unis par de nom­breux immi­grants effrayèrent la classe domi­nante - ce qui motiva en grande partie le retour de bâton contre les immi­grés. Le Know Nothing Party (16), orga­ni­sa­tion nata­liste et hos­tile à l’immi­gra­tion, se dével­oppa au début du XIXe siècle. Ce groupe uti­li­sait la vio­lence et l’inti­mi­da­tion contre les immi­grants. Son slogan favori était « L’Amérique aux Américains ! ». Dans un de ses textes il sou­li­gne le danger que les immi­grants font courir aux ins­ti­tu­tions poli­ti­ques amé­ric­aines : « Jamais les espoirs, les inquié­tudes, les doutes et les peurs qui agi­tent les partis poli­ti­ques dans ce pays n’ont autant pesé sur leur avenir proche … jamais une menace aussi grande n’a pesé sur les déma­gogues et les poli­ti­cards (17) » . Le Know Nothing Party se dével­oppa après l’arrivée des « qua­rante-hui­tards », ces réfugiés poli­ti­ques qui avaient fui l’Europe après l’échec de la révo­lution de 1848 sur le conti­nent. Schuster écrit qu’à Louisville, dans le Kentucky, des mem­bres du Know Nothing Party atta­quèrent des « qua­rante-hui­tards » alle­mands à coups de pier­res et de matra­ques pour les empêcher de voter aux élections. D’autres Allemands furent vio­lem­ment pris à partie par la foule et cer­tains d’entre eux tués (18). Le mou­ve­ment des Know Nothing annonçait la vio­lence dirigée contre les immi­grants en général et les révo­luti­onn­aires en par­ti­cu­lier. Avant et pen­dant sa pré­sid­ence, Theodore Roosevelt fus­ti­gea les immi­grés radi­caux et affirma que les étr­angers devaient être assi­milés, si néc­ess­aire par la force, et trans­formés en de véri­tables Américains ; ils devaient reje­ter leur langue et leur culture et adop­ter la culture anglaise et anglo-saxonne des Etats-Unis. Dans son livre True Americanism (Le véri­table amé­ri­can­isme) Roosevelt écrit : (l’immi­gré) « doit appren­dre que la vie en Amérique est incom­pa­ti­ble avec toute forme d’anar­chie, quelle qu’elle soit » ; le contrôle de l’immi­gra­tion est néc­ess­aire pour écarter « les indi­vi­dus mal­sains de toutes les races - pas seu­le­ment les cri­mi­nels, les idiots et les pau­vres, mais les anar­chis­tes comme Most ou O’Donovan Rossa (19) ». Ces deux hommes étaient nés en Europe et prônaient la révo­lution pour abat­tre le capi­ta­lisme et la pro­priété privée. Most était une figure diri­geante dans le mou­ve­ment anar­cho-com­mu­niste et cri­ti­quait sévè­rement Tucker et les indi­vi­dua­lis­tes.

Comme Most, beau­coup d’anar­cho-com­mu­nis­tes étaient des immi­grants : il exis­tait des jour­naux en yid­dish, en ita­lien, en alle­mand, en espa­gnol et en fin­lan­dais -et bien sûr des publi­ca­tions en langue anglaise. Dans les réunions et mani­fes­ta­tions anar­chis­tes et ouvrières de l’époque, les ora­teurs s’adres­saient à la foule en plu­sieurs lan­gues. Le flux de l’immi­gra­tion donna nais­sance à un mou­ve­ment anar­chiste mul­ti­cultu­rel. Ce mou­ve­ment n’entre­te­nait pas de liens étroits avec les « tra­di­tions amé­ric­aines » dont se réc­lamaient les anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes. Ses idées avaient mûri au cours des conflits en Europe et dans les cen­tres indus­triels des Etats-Unis. Doté d’une grande cons­cience de classe, ce mou­ve­ment prônait l’action directe : grèves, sabo­ta­ges, boy­cotts, mar­ches, mee­tings et par­fois représailles contre les patrons et les poli­ti­ciens (20).

Dans sa contri­bu­tion unique à la pensée poli­ti­que, Voltairine de Cleyre fusionna l’apport des deux ten­dan­ces de l’anar­chisme. Elle était par­fai­te­ment cons­ciente des anta­go­nis­mes de classe et vou­lait détr­uire le capi­ta­lisme et l’État, mais sou­hai­tait aussi établir un lien entre le mou­ve­ment anar­chiste en général et la tra­di­tion démoc­ra­tique amé­ric­aine. Dans son essai L’Anarchisme et les tra­di­tions poli­ti­ques amé­ric­aines (21), elle affirme que les libertés indi­vi­duel­les définies dans la Déclaration d’indép­end­ance et le Bill of Rights (22) contri­buent à poser les fon­da­tions de la liberté humaine. Selon elle, ce qui a miné la démoc­ratie aux États-Unis, c’est la peur de la liberté qu’éprouvèrent la classe diri­geante et les grands pro­priét­aires fon­ciers ; en effet, ceux-ci conçurent une Constitution qui retira aux gens le pou­voir de contrôler leur propre vie. Les diri­geants poli­ti­ques ont créé l’Etat parce qu’ils croyaient que la liberté ne pou­vait naître que de l’ordre. Les anar­chis­tes, pen­sent, eux, que « La liberté est la mère et non la fille de l’ordre (23). » En sou­li­gnant cette rela­tion entre la pensée anar­chiste et la tra­di­tion poli­ti­que amé­ric­aine, Voltairine de Cleyre s’atta­qua direc­te­ment au préjugé très rép­andu selon lequel l’anar­chisme était une phi­lo­so­phie d’ori­gine étrangère, igno­rant ou mép­risant ce qu’est la démoc­ratie et un gou­ver­ne­ment cons­ti­tu­tion­nel. Née aux Etats-Unis et ayant tou­jours écrit en anglais, Voltairine de Cleyre pou­vait s’adres­ser à un public différent et sa posi­tion per­son­nelle remet­tait en cause le stér­éo­type « anar­chiste = étr­anger ». Dans ses écrits et ses dis­cours, elle com­bi­nait le combat pour la liberté poli­ti­que et les droits indi­vi­duels des anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes avec les stratégies anti-capi­ta­lis­tes des anar­cho-com­mu­nis­tes, fondées sur la cons­cience et l’orga­ni­sa­tion du prolé­tariat. Elle essaya éga­lement d’intro­duire ses pro­pres concep­tions poli­ti­ques fémin­istes dans le mou­ve­ment anar­chiste - qui n’avait pas encore élaboré de rép­onse à ladite « ques­tion des femmes ». Dans la bio­gra­phie qu’il lui a consa­crée, Paul Avrich affirme : « Toute la vie de Voltairine de Cleyre exprime sa rév­olte contre le système de la domi­na­tion mas­cu­line qui, comme toutes les formes de tyran­nie et d’exploi­ta­tion, s’oppo­sait à son esprit anar­chiste. » Elle écrivit :« Toute femme doit se deman­der : Pourquoi suis-je l’esclave de l’Homme ? Pourquoi prétend-on que mon cer­veau n’est pas l’égal du sien ? Pourquoi ne me paie-t-on pas autant que lui ? Pourquoi mon mari contrôle-t-il mon corps ? Pourquoi a-t-il le droit de s’appro­prier mon tra­vail au foyer et de me donner en éch­ange ce que bon lui semble ? Pourquoi peut-il me pren­dre mes enfants ? Les dés­hériter alors qu’ils ne sont pas encore nés ? Toute femme doit se poser ces ques­tions (24) . »

Voltairine de Cleyre écrivit des arti­cles et donna des confér­ences sur des sujets comme « Le sexe esclave », « L’amour dans la liberté », « Le mariage est une mau­vaise action », « La cause des femmes contre l’ortho­doxie ». Elle déf­endait l’indép­end­ance éco­no­mique des femmes, le contrôle des nais­san­ces, l’édu­cation sexuelle et le droit des femmes à conser­ver leur auto­no­mie dans leurs rela­tions amou­reu­ses - en par­ti­cu­lier le droit d’avoir leur propre cham­bre afin de conser­ver leur indép­end­ance, ce qu’elle-même réussit à faire toute sa vie, malgré sa pau­vreté. Des femmes comme Voltairine de Cleyre et Emma Goldman ont défié le pou­voir patriar­cal dans la société… et aussi dans le mou­ve­ment anar­chiste. A tra­vers leurs idées et leurs acti­vités mili­tan­tes elles ont permis à la pensée anar­chiste d’intégrer les expéri­ences des femmes. Selon Elaine Leeder, les femmes anar­chis­tes « croyaient que les chan­ge­ments sociaux ne devaient pas seu­le­ment bou­le­ver­ser les sphères éco­no­miques et poli­ti­ques mais aussi les sphères indi­vi­duel­les et psy­cho­lo­gi­ques de la vie. Elles pen­saient que les chan­ge­ments dans les aspects per­son­nels de la vie (famille, enfants, sexua­lité) rele­vaient de l’acti­vité poli­ti­que. Au début du XXe siècle, les femmes ont apporté une nou­velle dimen­sion à la théorie anar­chiste (25) ».

La poli­ti­que fémin­iste de Voltairine de Cleyre ne remit pas seu­le­ment en cause les hommes (anar­chis­tes) mais aussi les femmes qui lut­taient pour obte­nir le droit de vote à cette époque. Voltairine de Cleyre et Emma Goldman condamnèrent les concep­tions et les actions des suf­fra­get­tes car, selon elles, le droit de vote n’abou­ti­rait jamais à l’égalité poli­ti­que pour les femmes. Regardez les ouvriers, disaient Voltairine et Emma, ils ont le droit de vote mais se sont-ils libérés pour autant de la misère, de la pau­vreté, de l’exploi­ta­tion par les patrons ? Tant que l’iné­galité éco­no­mique domi­nera la société, l’égalité des droits n’aura aucun sens.
De plus, comme Emma Goldman l’écrivit dans son essai sur « Le droit de vote des femmes », les femmes doi­vent gagner l’égalité aux côtés des hommes. « Tout d’abord en se fai­sant res­pec­ter comme des per­son­nes et en n’étant plus considérées comme des mar­chan­di­ses sexuel­les. Ensuite en refu­sant que qui­conque ait le moin­dre droit sur leur corps ; en refu­sant d’avoir des enfants si elles ne le désirent pas ; en refu­sant de servir Dieu, l’Etat, la société, leur mari, leur famille, etc . En ren­dant leur vie plus simple, plus pro­fonde et plus riche (…). C’est seu­le­ment de cette manière, pas au moyen d’un bul­le­tin de vote, que les femmes se libé­reront, devien­dront une force res­pectée, une force œuvrant pour l’amour véri­table, pour la paix, pour l’har­mo­nie ; une force offrant un feu divin et don­nant la vie ; une force qui créera des hommes et des femmes libres (26). » Voltairine de Cleyre et d’autres femmes anar­chis­tes ont réussi à rap­pro­cher fémin­isme et anar­chisme. Ce pro­grès théo­rique a eu un impact considé­rable sur les deux mou­ve­ments, et conti­nue à influen­cer leur dével­op­pement.

La vie et l’œuvre de Voltairine de Cleyre sont riches d’ensei­gne­ments. Elle a réalisé une syn­thèse fruc­tueuse entre l’anar­chisme indi­vi­dua­liste et l’anar­chisme com­mu­niste. Sa thèse selon laquelle l’anar­chie puise ses raci­nes dans la tra­di­tion démoc­ra­tique amé­ric­aine ques­tionne à la fois notre concep­tion de l’anar­chisme et celle de la démoc­ratie. Sa poli­ti­que fémin­iste a apporté de nou­veaux outils pour conce­voir l’éga­li­tar­isme et la libé­ration des femmes. Si Voltairine de Cleyre vivait aujourd’hui, je suis per­suadé qu’elle com­pren­drait com­ment la domi­na­tion blan­che et l’impér­ial­isme ont façonné la divi­sion raciale de l’Amérique. En effet, comme bien d’autres anar­chis­tes et fémin­istes de son époque, Voltairine de Cleyre n’a pro­duit aucune ana­lyse de la ques­tion raciale aux États-Unis, et cette lacune expli­que pour­quoi ses théories soulèvent peu d’intérêt aujourd’hui (27). Voltairine de Cleyre a su par­fai­te­ment dév­oiler les contra­dic­tions entre les idéaux de l’égalité et de la démoc­ratie, d’un côté, et les pra­ti­ques réelles de la société amé­ric­aine, de l’autre. En déf­endant la néc­essité d’un chan­ge­ment social radi­cal et une poli­ti­que éga­lit­aire fondée sur la coopé­ration ainsi que les prin­ci­pes anar­chis­tes et fémin­istes, Voltairine de Cleyre nous oblige à exa­mi­ner d’un œil cri­ti­que la réalité sociale et nous pousse à réfléchir à ce que pour­rait être une autre société.

Anarchiste, Chris Crass milite au sein du groupe Food Not Bombs (De la nour­ri­ture, pas des bombes) à San Francisco. Les notes ci-des­sous sont de l’auteur sauf celles sui­vies de la men­tion (N.d.T).

Notes

1. Palmer, Alexander Mitchell (1872-1936). Juriste, député démoc­rate et minis­tre de la Justice qui mena une vigou­reuse cam­pa­gne contre la gauche radi­cale et décl­encha la Grande Peur des Rouges (Red Scare) de 1919-1920. Il s’appuya sur la loi contre l’espion­nage de 1917 et la loi contre la sédition de 1918 pour lancer une cam­pa­gne extrê­mement vio­lente contre les orga­ni­sa­tions de gauche et tous les éléments contes­ta­tai­res ou révo­luti­onn­aires. Il fit expul­ser ou exiler Emma Goldman et plu­sieurs cen­tai­nes d’anar­chis­tes. Le 2 jan­vier 1920, il orga­nisa des des­cen­tes de police (qui devin­rent célèbres sous le nom de Palmer Raids) dans 33 villes simul­tanément ; des mil­liers de per­son­nes furent empri­sonnées sans la moin­dre inculpa­tion pen­dant des mois, sous prét­exte de l’immi­nence d’un « com­plot bol­che­vik ». Toute res­sem­blance avec les mét­hodes du gou­ver­ne­ment Bush après les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 et la dia­bo­li­sa­tion de l’islam (qui rem­place aujourd’hui le com­mu­nisme) est pure­ment for­tuite… (N.d.T.).
2. Dans ce texte j’ai tra­duit le mot anglais radi­cal tantôt par révo­luti­onn­aire tantôt par gauche radi­cale (N.d.T.).
3. James J. Farrell, The Spirit of the Sixties : The Making of Postwar Radicalism, Routledge Press, 1997. L’auteur sou­li­gne l’émerg­ence de ce qu’il appelle une « poli­ti­que cen­trée sur per­sonne » com­bi­nant des idées pro­ve­nant du catho­li­cisme social, de l’anar­chisme com­mu­nau­taire, du paci­fisme radi­cal et de la psy­cho­lo­gie huma­niste. Il montre l’impor­tance de la pensée et des stratégies anar­chis­tes dans l’orga­ni­sa­tion et les actions des mou­ve­ments des années 50 et 60. Son étude porte prin­ci­pa­le­ment sur l’Action catho­li­que ouvrière, les beat­niks, les mou­ve­ments pour les droits civi­ques et étudiants, l’impact de la guerre du Vietnam, et l’influence de tous ces éléments sur la pensée et la vie poli­ti­que amé­ric­aines.
4. Cité page XIX in Paul Avrich, An American Anarchist : The Life of Voltairine de Cleyre, Princeton University Press, 1978. Les recher­ches et les écrits d’Avrich ont gran­de­ment contri­bué à sti­mu­ler l’intérêt pour l’his­toire et la pensée anar­chis­tes. Ses livres sur la tragédie de Haymarket ou le procès de Sacco et Vanzetti , et ses études sur des mili­tants liber­tai­res moins connus offrent des pistes de réflexion à ceux qui vou­dront s’inter­ro­ger davan­tage sur le passé de l’anar­chisme et les leçons que les mou­ve­ments actuels pour la jus­tice sociale peu­vent en tirer.
5. Henry David Thoreau (1817-1862). Ecrivain qui, au nom de l’indi­vi­dua­lisme, s’oppo­sait à toute contrainte abu­sive de la com­mu­nauté. Il passa une nuit en prison pour avoir refusé de payer ses impôts car il s’oppo­sait à la guerre contre le Mexique. Considéré comme un des préc­urseurs de la non-vio­lence par Gandhi et Luther King, il déf­endit le raid de John Brown et ses par­ti­sans contre l’arse­nal de Harpers Ferry en vue de dis­tri­buer des armes aux escla­ves noirs. Penseur inclas­sa­ble, ses textes peu­vent être uti­lisés aussi bien par les éco­log­istes, les mili­ces patrio­ti­ques d’extrême droite ou les anar­chis­tes qui oublient qu’il écrivit un jour : « Néanmoins, pour m’expri­mer de façon concrète, en citoyen et non à la façon de ceux qui se pro­cla­ment hos­ti­les à toute forme de gou­ver­ne­ment, je ne réc­lame pas sur-le-champ sa dis­pa­ri­tion mais son amél­io­ration imméd­iate. » (N.d.T)
6. Angela et Ezra Heywood prônaient l’amour libre et firent tout pour « pro­vo­quer » les puri­tains et la jus­tice. Suite à l’adop­tion du Comstock Act en 1873, Ezra Heywood fut condamné à deux repri­ses à deux ans de tra­vaux forcés. La pre­mière fois il fut gracié par le Président des Etats-Unis, la seconde il effec­tua la pres­que tota­lité de sa peine (à 61 ans !) et mourut peu après.
7. Benjamin Ricketson Tucker (1854-1939). Traducteur de Bakounine et Proudhon, ses écrits éco­no­miques et phi­lo­so­phi­ques exercèrent une cer­taine influence sur le mou­ve­ment anar­chiste amé­ricain avant la Première Guerre mon­diale (N.d.T.).
8. Eunice Minette Schuster, Native American Anarchism : A Study of Left-Wing Individualism, publié en 1932, réédité en 1983, Loompanics Unlimited, p. 47 et 51.
9. John Brown (1800-1859) Abolitionniste amé­ricain qui en 1859 tenta de s’empa­rer avec vingt et une autres per­son­nes d’un arse­nal à Harpers Ferry, en Virginie-Occidentale ; il vou­lait y pren­dre des armes en vue de libérer les escla­ves du Sud. Fait pri­son­nier, il fut pendu et son procès eut un grand reten­tis­se­ment (N.d.T.).
10. Anthony Comstock (1844-1915) mena pen­dant qua­rante ans une cam­pa­gne contre l’ « obscénité » et fut à l’ori­gine de lois dra­co­nien­nes visant notam­ment l’ache­mi­ne­ment, par cour­rier, de matériel por­no­gra­phi­que - lois dont s’ins­pire encore le Communications Decency Act voté sous Clinton en 1996 ! (N.d.T.)
11. Schuster, P. 88-92, ibid. Il existe aussi un livre inti­tulé Free Love and Anarchism qui porte sur les Heywood et décrit leur conflit avec Comstock, leur lutte pour le contrôle des nais­san­ces et la libé­ration de la femme.
12. Schuster, P. 88, ibid. (Jefferson, Thomas (1743-1826). Troisième pré­sident des États Unis, il rédigea la Déclaration d’Indépendance en 1776. N.d.T.)
13. Les concepts du tay­lo­risme et du for­disme ont considé­rab­lement évolué mais pro­vien­nent au départ des idées mises en pra­ti­que par deux Américains : F.W. Taylor et H. Ford. F.W. Taylor, ingénieur amé­ricain, vou­lait amél­iorer la pro­duc­ti­vité des machi­nes et prét­endait sou­la­ger le tra­vail de l’ouvrier. En fait, il mit au point un système per­fec­tionné de chro­nomét­rage des gestes et des mou­ve­ments qui ne fit que ren­for­cer leur péni­bilité. De plus, le tay­lo­risme aug­menta la par­cel­li­sa­tion des tâches et l’absence de contrôle des tra­vailleurs sur ce qu’ils pro­dui­sent, accrois­sant la dés­hu­ma­ni­sation des usines. Quant à Henry Ford (1863-1947), il lutta toute sa vie contre les syn­di­cats et fut un chaud par­ti­san de la pro­duc­ti­vité. En revan­che, il déf­endit la par­ti­ci­pa­tion des ouvriers aux béné­fices de l’entre­prise, la vente à crédit et même de hauts salai­res pour ses employés ! (N.d.T.)
14. Le dar­wi­nisme social a tou­jours été puis­sant aux Etats-Unis puisqu’il donne une cau­tion pseudo-scien­ti­fi­que à la dis­cri­mi­na­tion raciale, un des prin­ci­paux fon­de­ments de la société amé­ric­aine (N.d.T.).
15. Frederick Jackson Turner, essai réédité dans From Many, One : Readings in American Political and Social Thought, sous la direc­tion de Richard. C. Sinopoli, Georgetown Press, 1997.
16. Le Know Nothing Party était un parti anti-immi­grés et anti-catho­li­ques né en 1849 et fondé par des pro­tes­tants. D’abord clan­des­tin, il se donna des struc­tu­res publi­ques sous le nom d’American Party et compta jusqu’à 43 députés sym­pa­thi­sants dans le Congrès élu en 1855. Mais son influence dimi­nua rapi­de­ment. (N.d.T.)
17. Know Nothing Party, The Silent Scourge in From Many, One, sous la direc­tion de Sinopoli, voir note 16.
18. E.M. Schuster, Native American Anarchism, p. 124, note 121.
19. Theodore Roosevelt, True Americanism dans From Many, One, ibid, p. 197, 198. Théodore Roosevelt devint le 26e pré­sident des Etats-Unis après l’assas­si­nat de McKinley par un anar­chiste, en 1901. Pendant la pré­sid­ence Roosevelt, la loi anti-anar­chiste sur l’immi­gra­tion fut adoptée : elle inter­di­sait l’entrée en Amérique à tout indi­vidu qui prônait le ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment. La Cour suprême déc­lara que cette loi était cons­ti­tu­tion­nelle. (Jeremiah O’Donovan Rossa, 1831-1915, célèbre natio­na­liste irlan­dais, membre de l’Irish Republican Brotherhood, la Fraternité répub­lic­aine irlan­daise que l’on appelle aussi les Fenians. Cette orga­ni­sa­tion en grande partie secrète fut créée simul­tanément en Irlande, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Elle est l’ancêtre, du moins dans ses ten­dan­ces les plus radi­ca­les, du Sinn Fein, puis de l’IRA au ving­tième siècle. Donovan Rossa fut empri­sonné par les Britanniques de 1858 à 1861, main­tenu en iso­le­ment dans une cel­lule obs­cure, tor­turé et menotté jour et nuit pen­dant trois ans. A la suite d’une cam­pa­gne inter­na­tio­nale, il fut exilé avec d’autres natio­na­lis­tes irlan­dais et choi­sit d’aller vivre aux Etats-Unis, où il réc­olta des fonds, créa des jour­naux dans la com­mu­nauté irlan­daise et finança une cam­pa­gne d’atten­tats ter­ro­ris­tes en Angleterre dans les années 1880. N.d.T.)
20. Les actes de vio­lence commis par les anar­chis­tes ont été gros­siè­rement exagérés et uti­lisés pour créer, dans l’opi­nion, la peur de l’anar­chiste fou, lan­ceur de bombes. Néanmoins il est vrai que des actes de vio­lence ont été commis par des anar­chis­tes aux États-Unis, comme par exem­ple la ten­ta­tive d’assas­si­nat du patron sidér­urg­iste Henry Frick par Alexandre Berkman après que Frick eut ordonné aux gros bras de l’Agence Pinkerton d’atta­quer les piquets de grève. Berkman condamna plus tard de tels actes, et en général le mou­ve­ment anar­chiste par­tage son avis. La tac­ti­que le plus sou­vent uti­lisée est celle de l’action directe non vio­lente, y com­pris aujourd’hui.
21. Ce texte paraîtra dans un numéro sui­vant de Ni patrie ni fron­tières. (N.d.T.)
22. Le Bill of Rights désigne les dix pre­miers amen­de­ments de la Constitution amé­ric­aine. Ce texte est censé garan­tir, entre autres, la liberté d’expres­sion, de reli­gion et de réunion (N.d.T.).
23. Voltairine de Cleyre, « L’anar­chisme et les tra­di­tions amé­ric­aines ».
24. Paul Avrich, ibid., p. 158.
25. Elaine Leeder, « Let Our Mothers Show the Way », p. 143 dans l’antho­lo­gie Reinventing Anarchy Again, sous la direc­tion de Howard J. Ehrlich, 1996, AK Press, p. 143. Cet essai illus­tre bien l’impor­tance que revêt encore aujourd’hui Voltairine de Cleyre pour le mou­ve­ment anar­chiste. Au début du XX e siècle, ses idées sont étonn­amment sem­bla­bles à celles du mou­ve­ment fémin­iste des années 1960 et 1970 : le per­son­nel est poli­ti­que et le poli­ti­que est per­son­nel.
26. Emma Goldman, « Woman Suffrage », in From Many, One, ibid.
27. Le mou­ve­ment fémin­iste contem­po­rain a beau­coup écrit sur ce sujet. Durant toute l’his­toire de ce mou­ve­ment, les fémin­istes de cou­leur ont lutté pour être écoutées. Cf. notam­ment le livre de Paula Giddings When and Where I Enter : The Impact of Black Women on Sex and Race in America ou celui de Cherrie Moraga et Gloria Anzualda : This Bridge Called My Back : Writings by Radical Women of Color, qui cons­ti­tua une avancée de la pensée fémin­iste en 1981. Les écrits de bell hooks per­met­tent de com­pren­dre com­ment les notions de race, de classe et de genre s’entremêlent et com­ment toutes les formes de domi­na­tion doi­vent être com­bat­tues simul­tanément. Le mou­ve­ment anar­chiste conti­nue à man­quer d’ana­ly­ses soli­des sur l’impér­ial­isme, le colo­nia­lisme, l’escla­vage et l’hégé­monie des Blancs. Cependant les anar­chis­tes de cou­leur sont en train de dével­opper une telle cri­ti­que et ils ont contri­bué à obli­ger ce mou­ve­ment majo­ri­tai­re­ment blanc à s’intér­esser au racisme, aux pri­vilèges réservés aux Blancs et aux mécan­ismes de la supré­matie blan­che.

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