samedi 11 mai 2013

Chris Crass : Discussion avec des militants américains antiguerre



Chris Crass : Discussion avec des militants américains antiguerre


Celui qui prétend ne pas voir la couleur de la peau ou le genre de quelqu’un … ne voit pas non plus la réalité.
Le rapport ci-dessous a été rédigé par un militant anarchiste actif notamment dans le mouvement anti-guerre aux Etats-Unis. Son vocabulaire, ses préoccupations paraîtront certainement très « exotiques » aux militants français, voire scandaleuses pour des républicains intégristes ou des universalistes abstraits qui prétendent ne tenir aucun compte des différences de couleur ou de sexe entre les individus, lorsqu’ils débattent avec eux ou lorsqu’ils réfléchissent sur la société capitaliste et les moyens de la transformer radicalement - d’où l’intérêt de cet article original ici, banal de l’autre côté de l’Atlantique. S’il traite surtout de l’intervention en milieu étudiant ou du travail dans les communities (quartiers ou communautés ethniques, selon le cas), et pratiquement pas de la classe ouvrière, il pose néanmoins des questions ayant une portée universelle. Le rapport de Chris Crass est suivi d’un entretien avec l’auteur pour éclaircir certains points obscurs ou contestables. Il aurait fallu lui poser bien d’autres questions, mais, faute de place et de temps, nous avons dû nous limiter. En tout cas, ce que les deux textes montrent bien, c’est à quel point les différences culturelles entre la France et les Etats-Unis conditionnent le vocabulaire mais surtout l’activité des militants. Au-delà des dangers d’un discours que l’on qualifierait aussitôt en France de « mouvementiste », d’ « identitaire » ou de « communautariste », n’y a-t-il pas quelque chose à apprendre du cas américain ? L’interview, menée à distance, laisse beaucoup de problèmes en suspens, notamment le rôle indépendant de la classe ouvrière dans le « mouvement altermondialiste » et la façon de dépasser, sans les nier, les différences entre les genres et les origines ethniques. Répéter quelques vérités élémentaires sur le rôle du prolétariat est toujours utile, voire indispensable face à des courants qui, sous prétexte de lutter contre la prétendue « ringardise » du marxisme, ressortent de vieilles idées réformardes. Dans un article sur le nationalisme (qui, je l’espère, paraîtra dans le prochain numéro de Ni patrie ni frontières) et à partir d’un point de vue qui n’a rien à voir avec le marxisme ni même avec des positions révolutionnaires classiques, Murray Bookchin fait une constatation intéressante : à ses yeux, la fragmentation des luttes identitaires et communautaires aux États-Unis (Noirs, femmes, homosexuels, queers, avec ses dizaines de sous-catégories possibles : Noirs homosexuels, queers latinos, lesbiennes anarchistes, hommes blancs antisexistes, etc., mélangez les cartes, y a de quoi vous divertir pendant des heures) lui donne l’impression d’assister à la naissance d’une myriade de micro-nationalismes, tous plus sectaires et exclusifs les uns que les autres. Un film comme Columbus Ohio des frères Zingleton, et qui se passe sur le campus d’une université, le montre jusqu’à la caricature. Mais, d’un autre côté, force est de constater que les nouvelles générations qui se sont politisées après les défaites des années 70, la disparition de l’URSS et des démocraties populaires, et l’effondrement des partis communistes européens, n’ont pas repris à leurs comptes les vieux acquis du mouvement ouvrier. On peut traiter leurs conceptions d’ « anarchistes », de « spontanéistes », de « crypto-réformistes », etc., mais cette avalanche d’invectives ne nous fournit pas le moyen de nous adresser aux jeunes qui se politisent sur des bases très différentes de celles des années 60 et 70 et sont animés par une saine révolte contre une partie des aspects du système capitaliste. Dans ce sens, mieux connaître leur univers idéologique ne peut que nous permettre d’en discerner les ambiguïtés et d’ouvrir des pistes de réflexion et de débat. (Yves Coleman)

« Nous n’avons pas beau­coup de temps, mais il faut que nous ralen­tis­sions le rythme. » J’ai entendu cette phrase pour la pre­mière fois dans un mee­ting contre la guerre, peu après le début des bom­bar­de­ments sur l’Afghanistan.
L’orga­ni­sa­trice afro-amé­ric­aine qui l’avait pro­noncée pen­sait que nous devions mar­quer une pause pour réfléchir sur nos actions à venir et donner la prio­rité à ce qui, sur le plan straté­gique, nous per­met­trait d’uti­li­ser au mieux notre temps et nos res­sour­ces limités. Nous devions, selon elle, faire preuve de patience au milieu du chaos et ne pas hésiter à pren­dre le temps de réfléchir avant d’agir.
Le besoin de rép­ondre aux atta­ques racis­tes du gou­ver­ne­ment Bush, aux bom­bar­de­ments amé­ricains et au déman­tèlement des libertés civi­ques dans ce pays est très réel. Cependant, on peut mener une acti­vité fré­né­tique sans rien réa­liser du tout et être très occupé sans pour autant mener une action effi­cace. J’ai l’habi­tude de ces situa­tions de crise, où les cama­ra­des sont exaltés, épuisés et où le turn-over est très impor­tant, où l’on se sert peu de l’expéri­ence du passé et où l’on ne pla­ni­fie guère l’avenir, où les cimes de nos succès sont plus rares que les gouf­fres de nos frus­tra­tions. Une action réfléchie permet de pla­ni­fier, de fixer des objec­tifs, d’appren­dre à des indi­vi­dus à en orga­ni­ser d’autres et à évaluer cor­rec­te­ment une situa­tion pour mieux pré­parer des actions futu­res.

Cet arti­cle fait partie d’un projet plus large, mené en commun avec Elizabeth « Betita » Martinez de l’Institute for MultiRacial Justice (Institut pour une jus­tice mul­ti­ra­ciale). Nous vou­lions parler à des mili­tants et des orga­ni­sa­teurs actifs dans différents coins du pays afin de connaître leurs prin­ci­pa­les dif­fi­cultés et leurs axes de tra­vail dans le mou­ve­ment anti-guerre qui se dével­oppe actuel­le­ment aux États-Unis.

Nous sou­hai­tions connaître leur opi­nion sur la façon de cons­truire un puis­sant mou­ve­ment contre la guerre qui puisse affec­ter toute la société amé­ric­aine. Nous désirions aussi savoir com­ment ren­for­cer le mou­ve­ment anti­ra­ciste au sein du mou­ve­ment anti-guerre. Elisabeth Martinez s’est entre­te­nue prin­ci­pa­le­ment avec des orga­ni­sa­teurs de cou­leur, tandis que moi j’ai sur­tout parlé avec des orga­ni­sa­teurs blancs. Nous sommes tous deux guidés par une convic­tion (l’espoir d’un chan­ge­ment social à long terme est lié à la crois­sance de mou­ve­ments radi­caux mul­ti­ra­ciaux) et une cons­ta­ta­tion com­mu­nes : il reste encore une longue route à par­cou­rir pour attein­dre cet objec­tif. Sharon Martinas du Challenging White Supremacy Collective (Collectif contre la supré­matie blan­che) de San Francisco décèle trois axes d’inter­ven­tion pour les mili­tan­tEs blancs anti-guerre :

1. Une for­ma­tion poli­ti­que interne por­tant sur l’anti­ra­cisme et l’anti-impér­ial­isme. Les mou­ve­ments anti-guerre sont depuis long­temps dominés par les Blancs et mar­gi­na­li­sent les indi­vi­dus de cou­leur. Si l’on veut éviter de répéter les erreurs du passé, il est indis­pen­sa­ble d’étudier notre his­toire et d’exa­mi­ner com­ment les pri­vilèges des Blancs ont miné et minent les mou­ve­ments pour un chan­ge­ment social. Il nous faut bien connaître le fonc­tion­ne­ment de l’impér­ial­isme amé­ricain et son impact négatif sur les com­mu­nautés et les peu­ples de cou­leur, à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
2. Apprendre à écouter les autres et à parler avec res­pect à nos inter­lo­cu­teurs, en par­ti­cu­lier les Blancs favo­ra­bles à la guerre. Cela sup­pose de dével­opper notre confiance en nous-mêmes et notre capa­cité à dis­cu­ter avec autrui, d’appren­dre à mener des dis­cus­sions et à écouter ce que les gens ont à nous dire. Les mili­tants doi­vent faire preuve de modes­tie révo­luti­onn­aire et ne pas agir comme s’ils détenaient la « ligne juste ».
3. Développer des rela­tions et des allian­ces avec les orga­ni­sa­tions implantées loca­le­ment dans les com­mu­nautés de cou­leur et ayant des référ­ences poli­ti­ques pro­ches des nôtres. Leur deman­der : « De quoi avez-vous besoin en ce moment ? » Il faut dén­oncer l’impact local et inter­na­tio­nal de la poli­ti­que amé­ric­aine et cons­truire des rela­tions qui ren­for­ce­ront notre projet à long terme. Une grande partie de ce tra­vail consiste à effec­tuer des tâches concrètes et aider les mili­tants blancs à com­pren­dre la signi­fi­ca­tion du mou­ve­ment pour une jus­tice raciale. La plu­part des obs­ta­cles, des défis, des pers­pec­ti­ves et des exem­ples que les orga­ni­sa­teurs ont évoqués s’intègrent dans les trois caté­gories définies par Sharon Martinas.

Sur la for­ma­tion poli­ti­que

Pour la majo­rité des présents, la for­ma­tion et l’édu­cation poli­ti­ques, inter­nes et exter­nes, jouent, un rôle essen­tiel dans le succès d’un tra­vail mili­tant. Pour Dara Silverman, orga­ni­sa­trice à Boston de United for a Fair Economy (Mouvement une éco­nomie équi­table) et du Jewish Call to Justice (Comité des Juifs pour la jus­tice), la for­ma­tion poli­ti­que permet d’éveiller le sens cri­ti­que et d’atti­rer l’atten­tion sur le rôle d’Israël au Moyen-Orient et le combat du peuple pales­ti­nien pour sa libé­ration. La lutte contre l’apar­theid israélien a été au centre des dis­cus­sions lors de la Conférence mon­diale contre le racisme orga­nisée par les Nations unies à Durban, en août 2001. La crois­sance du mou­ve­ment inter­na­tio­nal de soli­da­rité avec les Palestiniens oblige les pro­gres­sis­tes amé­ricains à pren­dre posi­tion contre l’occu­pa­tion israéli­enne. Mais de nom­breux mili­tants affir­ment que la com­plexité de la situa­tion poli­ti­que et de l’his­toire du Moyen-Orient, et spéc­ia­lement de la Palestine et d’Israël, entrave considé­rab­lement le dével­op­pement du mou­ve­ment anti-guerre.

Selon Dara Silverman, cer­tai­nes per­son­nes se réfugient der­rière le caractère confus et com­plexe des pro­blèmes pour ne pas pren­dre posi­tion. Pourtant, avec le recul, on peut repérer de nom­breu­ses injus­ti­ces fla­gran­tes dans l’Histoire, injus­ti­ces qui au moment où elles furent com­mi­ses étaient considérées, elles aussi, comme le fruit de pro­blèmes très com­pli­qués et embrouillés. Par exem­ple, aujourd’hui tout le monde condamne les camps d’inter­ne­ment où le gou­ver­ne­ment Roosevelt/Eisenhower enferma les Américains d’ori­gine japo­naise pen­dant la Seconde Guerre mon­diale.

Cependant, en ce moment même, alors que les auto­rités inter­ro­gent des mil­liers de musul­mans, d’Arabes, Asiatiques et d’Africains du Nord et qu’elles main­tien­nent en dét­ention plus de 1000 d’entre eux, l’oppo­si­tion à ces mesu­res est très faible. De même, on a l’impres­sion que tout le monde était opposé à la guerre du Vietnam, à l’apar­theid en Afrique du Sud, à l’Holocauste en Europe, lors­que ces évé­nements ont eu lieu, ce qui n’est mal­heu­reu­se­ment pas du tout le cas. Ceux qui s’opposèrent à ces crimes furent mar­gi­na­lisés, atta­qués, et on les accusa de « ne rien com­pren­dre du tout » à ces pro­blèmes. L’occu­pa­tion israéli­enne ces­sera forcément un jour, déc­lare Dara Silverman qui espère que les mili­tants reconnaîtront la néc­essité d’accor­der la prio­rité à la lutte des Palestiniens dans le cadre du mou­ve­ment anti-guerre. Parmi les Blancs pro­gres­sis­tes, les Juifs radi­caux ont été à l’avant-garde du tra­vail de soli­da­rité avec la Palestine et conti­nuent à jouer un rôle décisif en ces temps de guerre. Laura Close, diri­geante natio­nale de l’orga­ni­sa­tion STARC (Students Transforming And Resisting Corporations Alliance, Alliance étudi­ante pour trans­for­mer les gran­des entre­pri­ses et rés­ister à leur pou­voir) tra­vaille et dis­cute avec des étudiants qui se mobi­li­sent contre la guerre un peu par­tout dans le pays. De ses conver­sa­tions avec des étudiants blancs et de cou­leur, Close conclue qu’il faut dis­tin­guer deux axes impor­tants dans la for­ma­tion poli­ti­que du mou­ve­ment étudiant, mou­ve­ment com­posé essen­tiel­le­ment de Blancs : l’ana­lyse du racisme et l’acqui­si­tion d’un savoir-faire orga­ni­sa­tion­nel.
Dans son essai « Whiteness, Organizing, Allies and Accountability » (Blanchitude, orga­ni­sa­tion, allian­ces et res­pon­sa­bi­lité »), Close écrit : « La blan­chi­tude pro­vo­que des rava­ges dans tous les milieux. Elle est présentée aux Etats-Unis comme un modèle d’huma­nité : les Blancs sont syno­ny­mes de meilleur/juste/normal tandis que les indi­vi­dus de cou­leur incar­ne­raient le deuxième choix/erroné/étr­anger. Cela rend des Blancs comme moi très imbus d’eux-mêmes et incons­cients de cer­tai­nes réalités. Nous avons ten­dance à penser que la façon dont nous orga­ni­sons des mani­fes­ta­tions, dont nous cons­trui­sons l’oppo­si­tion à la guerre est meilleure/juste/nor­male alors qu’en fait nous mar­gi­na­li­sons et igno­rons toutes sortes de gens. »

L’uni­ver­sa­li­sa­tion de l’expéri­ence blan­che est com­pli­quée encore par un pro­ces­sus que Laura Close voit se répéter chez les mili­tants étudiants blancs, en par­ti­cu­lier les hommes. Non seu­le­ment ils igno­rent ce qu’est le tra­vail d’orga­ni­sa­tion et la façon de cons­truire un mou­ve­ment d’oppo­si­tion à la guerre, mais en plus ils ont une atti­tude arro­gante, de Monsieur Je-sais-tout, qui prétend décider seul de ce qui est révo­luti­onn­aire et ne l’est pas. De nom­breux étudiants blancs, notam­ment des femmes, man­quent de confiance en leurs capa­cités d’orga­ni­sa­tion. Ces deux pro­ces­sus frei­nent considé­rab­lement la cons­truc­tion d’un mou­ve­ment anti-guerre sur les campus. Selon Laura Close, il faut abso­lu­ment mettre en place une for­ma­tion poli­ti­que solide qui dével­oppe les capa­cités d’ana­lyse, les talents et la confiance en soi des mili­tan­tEs tout en remet­tant en cause les pri­vilèges des Blancs.

« Les jeunes orga­ni­sa­teurs et orga­ni­sa­tri­ces, écrit-elle, igno­rent sou­vent ce que signi­fie l’orga­ni­sa­tion. J’ai tou­jours réussi à mener à bien des pro­jets (tenir une réunion, lancer une mani­fes­ta­tion, etc.) mais ce n’est que réc­emment que j’ai vrai­ment com­pris ce que signi­fie le verbe orga­ni­ser. (…) Il ne s’agit pas véri­tab­lement d’une théorie mais d’un ensem­ble d’apti­tu­des qui sont grosso modo les sui­van­tes (avec beau­coup de varia­tions, bien sûr !). Organiser, c’est chan­ger les rela­tions de pou­voir dans notre société : cons­truire des réseaux, des ins­ti­tu­tions, des orga­ni­sa­tions avec les­quels les pou­voirs établis (le gou­ver­ne­ment) seront forcés de comp­ter lorsqu’ils vou­dront mener une poli­ti­que nocive, comme de s’atta­quer aux pres­ta­tions socia­les ou lancer une guerre. Une action (manif, délé­gation, phone ban­king, accro­chage de ban­de­ro­les, exposé poli­ti­que dans une fac, envoi de cartes pos­ta­les de soli­da­rité ou de pro­tes­ta­tion) est bien orga­nisée lorsqu’elle est menée en conti­nuité avec l’étape antéri­eure et abou­tit à son objec­tif. Dans la pér­iode actuelle, nous ne cons­trui­sons pas un mou­ve­ment coor­donné, qui inte­ra­git, et a une pro­gres­sion cumu­la­tive ; nous menons des ini­tia­ti­ves dis­persées. Nous dép­ensons beau­coup d’énergie, c’est sûr, mais nous ne cons­trui­sons rien de solide parce que nous man­quons de savoir-faire. Mais nous pou­vons rés­oudre ce pro­blème. » En tant qu’orga­ni­sa­trice pour STARC, Laura Close par­court le pays pour ren­contrer des grou­pes d’étudiants afin de dével­opper leurs capa­cités d’ana­lyse, leur confiance en eux-mêmes et leurs talents.
Rahula Janowski sou­li­gne, elle aussi, l’impor­tance de dével­opper les ana­ly­ses anti­ra­cis­tes et de com­bat­tre les pri­vilèges des Blancs. Militante anar­chiste, Rahula nous a raconté ce qui s’est réc­emment passé lors d’une réunion liber­taire contre la guerre, réunion à laquelle assis­taient sur­tout des Blancs. Une partie de la dis­cus­sion a été consa­crée à la façon dont les anar­chis­tes doi­vent considérer les atta­ques contre les libertés civi­ques. Selon cer­tains, puis­que les anar­chis­tes pen­sent que l’Etat est une ins­ti­tu­tion illé­gi­time, il serait contraire aux prin­ci­pes liber­tai­res d’exiger quoi que ce soit de l’Etat. « Certains des par­ti­ci­pants, dit-elle, se ser­vaient d’une valeur poli­ti­que à laquelle ils tien­nent énormément - l’illé­gi­timité de l’Etat - pour éviter de par­ti­ci­per à un tra­vail de soli­da­rité anti­ra­ciste indis­pen­sa­ble : s’oppo­ser aux attein­tes à leurs libertés que subis­sent les gens de cou­leur, en par­ti­cu­lier les Arabes, les per­son­nes ori­gi­nai­res du Proche et du Moyen-Orient ainsi que les musul­mans, suite aux atten­tats du 11 sep­tem­bre. Si l’extrême gauche et les anar­chis­tes blancs étaient visés, je soupç­onne fort qu’ils ne seraient pas opposés à ripos­ter. »

Mais il faut tenir compte d’un autre pro­blème. On ne décide pas tou­jours de son axe d’inter­ven­tion. Lorsque les agents du FBI ont com­mencé à arrêter des Asiatiques et des Nord-Africains, les res­sor­tis­sants de ces com­mu­nautés n’ont pas choisi de s’intér­esser aux libertés civi­ques, cette ques­tion les a frappés de plein fouet. Cela ne doit pas nous empêcher de déf­endre une ana­lyse et une stratégie révo­luti­onn­aires sur ces ques­tions. Cependant, nous devons exa­mi­ner de façon cri­ti­que com­ment cer­tains déc­ernent à des luttes un label révo­luti­onn­aire ou réf­orm­iste, et pour­quoi ils peu­vent se per­met­tre le luxe de tour­ner le dos aux luttes pour les réf­ormes. Les posi­tions poli­ti­ques « pures et dures » sont sou­vent déf­endues par des mili­tants qui jouis­sent de pri­vilèges liés à leur appar­te­nance eth­ni­que, à leur classe ou à leur genre. Janowski sou­li­gne l’impor­tance d’avoir de telles dis­cus­sions pour sou­le­ver ces ques­tions et les creu­ser, sur­tout dans une pér­iode dif­fi­cile comme la nôtre.

Les grou­pes mul­ti­ra­ciaux impul­sent de nom­breu­ses mani­fes­ta­tions et actions poli­ti­ques visant à cons­truire une oppo­si­tion dans des com­mu­nautés différ­entes. Chantel Ghafari, mili­tant ira­nien et membre de Power (People Opposing War, Empire and Rulers, Collectif contre la guerre, l’Empire et les diri­geants poli­ti­ques) nous a décrit une action réc­ente qui s’est déroulée à l’uni­ver­sité d’Irvine, en Californie du Sud. La coa­li­tion qui a orga­nisé cette mani­fes­ta­tion com­prend des asso­cia­tions d’étudiants musul­mans, afghans et ira­niens, Academia in Action (Universitaires en lutte) et Act For Global Justice (Agissons pour la jus­tice mon­diale). Ils ont ins­tallé un camp pour les droits des réfugiés. Ce camp se com­po­sait de 25 tentes fabri­quées avec des bâches de caou­tchouc et de plas­ti­que, matériaux uti­lisés géné­ra­lement dans ce type d’abris. Une ving­taine de per­son­nes y ont dormi pen­dant trois nuits. Chaque soir, la coa­li­tion orga­ni­sait un évé­nement différent pour atti­rer l’atten­tion des étudiants. Le fait de dis­cu­ter du pro­blème des réfugiés a pro­vo­qué d’autres dis­cus­sions sur le Moyen-Orient et la poli­ti­que étrangère amé­ric­aine. La Rawa (Revolutionary Association of the Women of Afghanistan, Association révo­luti­onn­aire des femmes afgha­nes) orga­ni­sait ce jour-là une expo­si­tion de photos consa­crée aux camps de réfugiés. La pro­chaine action de la coa­li­tion sera de poser de faus­ses mines anti-per­son­nel autour de l’uni­ver­sité pour infor­mer les étudiants de la situa­tion en Afghanistan. Des actions créa­tives de ce type-là vont être orga­nisées aux quatre coins du pays.

Construire une oppo­si­tion dans les com­mu­nautés blan­ches et au-delà

Les mili­tants blancs ont la res­pon­sa­bi­lité de s’adres­ser aux autres Blancs et de leur parler du racisme. Comme c’est sou­vent le cas en matière d’orga­ni­sa­tion poli­ti­que, il est plus facile d’en parler que de le faire. Laura McNeill qui tra­vaille avec JustAct : Youth Action for Global Justice (Agissons : Comité des jeunes pour la jus­tice mon­diale) a passé beau­coup de temps à dis­cu­ter avec des Blancs de son entou­rage.
« En dehors de mes actions pour la jus­tice sociale avec d’autres mili­tants, je pense qu’il est impor­tant d’ouvrir un espace de dia­lo­gue avec les mem­bres de ma com­mu­nauté qui ne par­ta­gent pas mes idées révo­luti­onn­aires. Je vis dans une ville près de Norfolk, en Virginie, où de nom­breu­ses per­son­nes apprécient l’armée et ce qu’elle a fait pour eux, soit en leur four­nis­sant un salaire leur per­met­tant de se nour­rir, soit en leur offrant une chance d’accéder à l’Université. Beaucoup de ces gens m’ont sou­tenu au cours de ma vie (et conti­nuent à m’aider), contri­buant à faire de moi ce que je suis aujourd’hui, aussi je suis par­tagée lors­que j’expose mes concep­tions anti­mi­li­ta­ris­tes à ces per­son­nes qui me sont très pro­ches. Ma posi­tion est dif­fi­cile car je veux lutter contre la guerre raciste que le gou­ver­ne­ment Bush nous pré­pare. Néanmoins, je pars d’une intui­tion élém­ent­aire : pres­que tous les êtres humains veu­lent faire ce qui est « juste », et n’apprécient guère que l’on haïsse d’autres per­son­nes ou qu’on leur fasse du mal. Et je crois que, si on leur donne l’occa­sion de dével­opper une prise de cons­cience, ils aime­raient aussi com­pren­dre des injus­ti­ces systé­ma­tiques comme le racisme, l’impér­ial­isme amé­ricain et la domi­na­tion mon­diale du monde par les mul­ti­na­tio­na­les amé­ric­aines. Ils sou­hai­te­raient redéc­ouvrir leur propre voix, poser des ques­tions et com­bat­tre ces injus­ti­ces. »

Dans ce but, Laura McNeill com­mence par dia­lo­guer avec les per­son­nes de son entou­rage et écouter ce qu’elles ont à dire. Elle leur passe ensuite des arti­cles pro­ve­nant de jour­naux alter­na­tifs. Et lorsqu’elle pense que le moment est venu, elle décrit com­ment elle est deve­nue une mili­tante et expose ses moti­va­tions per­son­nel­les. Elle évoque ses points com­muns avec ses inter­lo­cu­teurs mais aussi les contra­dic­tions dans leurs argu­ments. Elle expli­que aussi les différ­ences qui exis­tent entre une famille de New York et une famille afghane, afin de remet­tre en cause les stér­éo­types qui cir­cu­lent sur le Proche et le Moyen-Orient. En agis­sant ainsi, McNeill a pris cons­cience que, lors­que les gens lui rép­ondent avec colère, c’est parce qu’elle exprime une posi­tion différ­ente et les met au défi de penser au-delà de leurs cer­ti­tu­des confor­ta­bles. « J’ai ten­dance à penser ins­tinc­ti­ve­ment qu’ils sont en colère à cause de moi, alors que c’est le système d’oppres­sion dans lequel nous vivons qui les rend confus, irri­ta­bles et dresse une bar­rière entre nous. »

Laura sou­li­gne aussi la néc­essité d’inclure nos inter­lo­cu­teurs dans la dis­cus­sion. « J’ai déc­ouvert que les gens sont poussés à agir lorsqu’ils sen­tent qu’ils font eux-mêmes partie de la solu­tion. Pour en arri­ver à cette prise de cons­cience, il faut qu’ils aient l’occa­sion de s’expri­mer, de for­mu­ler leurs frus­tra­tions et de poser des ques­tions. Je dois les écouter, par­ta­ger avec eux ce que je sais et ce que j’ai vécu, et leur donner la pos­si­bi­lité de s’ouvrir à moi. »
Max Elbaum, mili­tant depuis la guerre du Vietnam et auteur notam­ment d’un livre sur les mou­ve­ments contes­ta­tai­res des années 60 et 70 (Revolution in the Air, à paraître aux éditions Verso) tient à sou­li­gner que nous tra­vaillons sur le long terme. Les coa­li­tions anti-guerre sont impor­tan­tes parce qu’elles ont des effets rela­ti­ve­ment rapi­des et que l’exis­tence d’un cou­rant anti­mi­li­ta­riste impor­tant dans la société est essen­tielle. Cependant, il faut aussi orga­ni­ser chaque sec­teur de la popu­la­tion et s’implan­ter chez des gens qui ne sont pas prêts au départ à mani­fes­ter dans la rue. A la fin des années 60, les mili­tants qui par­ti­ci­paient à des orga­ni­sa­tions et des pro­jets mul­ti­ra­ciaux fai­saient de la pro­pa­gande dans des lieux où coha­bi­taient des opprimés, de différ­entes ori­gi­nes : tra­vailleurs des hôpitaux, béné­fici­aires de l’aide sociale, ouvriers d’usine, habi­tants de quar­tiers pau­vres ayant de petits reve­nus. L’objec­tif était de lier l’oppo­si­tion à la guerre aux ques­tions natio­na­les ou loca­les qui les tou­chaient direc­te­ment. Le fait qu’ils mili­taient dans des orga­ni­sa­tions de base et sur le long terme avait aussi un autre avan­tage : ils pou­vaient lutter plus effi­ca­ce­ment contre les atti­tu­des racis­tes chez les Blancs et sou­li­gner com­ment les pri­vilèges accordés aux Blancs ren­for­cent le pou­voir de ceux qui exploi­tent les ouvriers et les pau­vres de toutes les ori­gi­nes eth­ni­ques et natio­na­les. Beaucoup d’orga­ni­sa­teurs, qui par­ti­ci­paient à des luttes loca­les dans des quar­tiers popu­lai­res depuis des années, ont pu ainsi remet­tre en cause le schéma des­truc­teur par­tagé par de si nom­breu­ses per­son­nes dans ce pays : celles-ci se considèrent seu­le­ment comme blan­ches, voient les gens de cou­leur uni­que­ment comme des étr­angers, incar­na­tion de l’Autre, refu­sent de tra­ver­ser la « fron­tière de la cou­leur », et s’inter­di­sent de nouer la moin­dre rela­tion humaine avec les mem­bres d’une autre classe ou d’un autre genre.

Pour cons­truire un mou­ve­ment anti-guerre effi­cace aujourd’hui, Elbaum pense qu’il faut abso­lu­ment mener un tra­vail patient en direc­tion des orga­ni­sa­tions qui regrou­pent des gens peu poli­tisés. « Nous ne pou­vons pas nous atten­dre à ce qu’ils adhèrent direc­te­ment à des coa­li­tions ou des grou­pes anti-guerre. Nous devons aller dans les églises, les syn­di­cats, les asso­cia­tions et les clubs locaux. De tels grou­pes évol­ueront peut-être plus len­te­ment que nous le sou­hai­tons vers des posi­tions anti-guerre. Mais lorsqu’ils déci­deront de nous sou­te­nir, ils exer­ce­ront une grande influence car ils dis­po­sent d’une struc­ture aguer­rie et de mem­bres prêts à agir. Par exem­ple, il vaut peut-être mieux, au départ, invi­ter seu­le­ment un membre d’un de ces grou­pes à une confér­ence ou une action, puis deman­der à cette per­sonne d’amener quel­ques-uns de ses cama­ra­des à la pro­chaine acti­vité. Peut-être accep­te­ront-ils d’orga­ni­ser une réunion spéc­iale pour leur groupe. Au cours de ce pro­ces­sus, il est impor­tant de sou­te­nir la direc­tion des orga­ni­sa­tions aux­quels appar­tien­nent ces gens et de leur offrir notre sou­tien. » Tout en par­ta­geant les leçons qu’il tire de son acti­vité passée, Elbaum sou­li­gne aussi la néc­essité pour les mili­tants plus âgés de res­pec­ter et d’appren­dre de l’expéri­ence des géné­rations plus jeunes. Comme dans le passé, il est capi­tal de saisir le lien intime entre la guerre amé­ric­aine et le racisme aux Etats-Unis et le rôle des pri­vilèges accordés aux Blancs lors­que nous essayons de nous adres­ser à l’ensem­ble de la popu­la­tion et à l’intérieur du mou­ve­ment anti-guerre lui-même. Mais les formes et les mét­hodes concrètes pour remet­tre en cause la domi­na­tion du racisme chan­gent avec le temps. Les jeunes mili­tants sont les mieux placés pour choi­sir les éléments les plus vala­bles des expéri­ences passées et inven­ter les stratégies les plus vivan­tes et effi­ca­ces aujourd’hui. Pour cons­truire un mou­ve­ment mul­ti­ra­cial et anti­ra­ciste, il faut non seu­le­ment mener une action aux côtés des orga­ni­sa­tions mul­ti­ra­cia­les, mais aussi un tra­vail de soli­da­rité avec des grou­pes majo­ri­tai­re­ment blancs.

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Entretien avec Chris Crass


Yves Coleman : Tout d’abord merci d’avoir pris la peine de rép­ondre à mes ques­tions. Peux-tu me dire briè­vement quel est ton itinér­aire poli­ti­que et per­son­nel ?

Chris Crass : J’ai com­mencé à mili­ter au lycée lors­que j’avais 15 ans. Mon meilleur copain, Mike Rejniak, m’a fait déc­ouvrir la poli­ti­que et le punk rock. Nous avions un groupe au bahut qui s’appe­lait l’United Anarchist Front (UAF, Front uni des anar­chis­tes). Nous dis­tri­buions des tracts, éditions un jour­nal et orga­ni­sions des actions de pro­tes­ta­tion contre les mul­ti­na­tio­na­les et contre la guerre. La guerre du Golfe en 1991 et le tabas­sage de Rodney King par les flics de Los Angeles nous ont beau­coup influencés. J’ai par­ti­cipé au mou­ve­ment étudiant dans le comté d’Orange. Nous étions un groupe mul­ti­ra­cial dirigé par des Latino-amé­ricain(e)s et nous lut­tions contre les droits d’ins­crip­tion trop élevés, pour que soit créé un dép­ar­tement d’études sur les chi­ca­nos (les Mexicains-Américains) et pour les droits des immi­grés. Au sein de l’UAF nous avons orga­nisé un ate­lier de dis­cus­sion sur le sexisme dans notre groupe et créé une sec­tion du mou­ve­ment Food Not Bombs. J’ai ensuite déménagé à San Francisco où j’ai conti­nué à mili­ter avec Food Not Bombs.
J’ai étudié la science poli­ti­que, l’his­toire des femmes et les ques­tions eth­ni­ques. Je me suis consa­cré à Food Not Bombs pen­dant huit ans. J’ai par­ti­cipé à pas mal de pro­jets dans la com­mu­nauté anar­chiste de la baie de San Francisco. Des soirées anars dans des cafés, des ras­sem­ble­ments anar­chis­tes dans les manifs et du tra­vail avec d’autres grou­pes autour de la déso­béi­ssance civile.
En 1999, j’ai com­mencé à coopérer avec un groupe d’étude anti­ra­ciste ras­sem­blant des mili­tants blancs pour la jus­tice sociale. Sharon Martinas des CWS (Challenging White Supremacy Workshops) l’avait mis sur pied et m’a invité à y par­ti­ci­per. Après les gran­des manifs de Seattle, Sharon et moi avons décidé de créer des ate­liers anti­ra­cis­tes pour étudier pour­quoi le mou­ve­ment pour la jus­tice inter­na­tio­nale, le mou­ve­ment pour une autre mon­dia­li­sa­tion sont com­posés majo­ri­tai­re­ment de Blancs. A Seattle, j’ai vrai­ment été impres­sionné par la qua­lité et le niveau des inter­ven­tions poli­ti­ques et j’ai réfléchi à l’impor­tance d’avoir un mou­ve­ment effi­cace qui soit fondé sur la par­ti­ci­pa­tion de tous. Au sein de Food Not Bombs, nous avions sou­vent dis­cuté de nos besoins d’acquérir une for­ma­tion poli­ti­que ainsi que cer­tai­nes compét­ences mais nous n’avions jamais le temps.
Beaucoup de grou­pes se trou­vent face au même dilemme. Beaucoup de gens, lorsqu’ils com­men­cent à mili­ter, ont le même pro­blème, mais per­sonne n’a ni le temps ni la capa­cité de leur appren­dre com­ment cons­truire un enga­ge­ment dura­ble pour le chan­ge­ment social. Je pense à des grou­pes qui font partie du mou­ve­ment pour la jus­tice sociale, comme Food Not Bombs ou Earth First et les grou­pes étudiants.
Dans le cadre de CWS, nous avons créé un projet, l’ARGJ : Anti-Racism for Global Justice (Anti-racisme pour une jus­tice mon­diale). Nous orga­ni­sons des ate­liers de dis­cus­sion dans tout le pays avec des grou­pes d’étudiants, des grou­pes com­mu­nau­tai­res locaux, avec la Ruckus Society et dans le cadre de congrès. Cette année, j’ai tra­vaillé avec STARC lors d’un stage d’été pour les mili­tants étudiants. Pendant huit semai­nes, les par­ti­ci­pants ont milité dans des grou­pes com­mu­nau­tai­res locaux, ont par­ti­cipé à des ate­liers contre l’oppres­sion et ont appris cer­tai­nes tech­ni­ques et compét­ences élém­ent­aires pour orga­ni­ser les autres, afin de cons­truire le mou­ve­ment étudiant. Dans le cadre d’ARGJ nous nous intér­essons sur­tout à la for­ma­tion poli­ti­que, à l’appren­tis­sage des capa­cités de direc­tion, au tra­vail de réseaux, et c’est grosso modo l’essen­tiel de mon acti­vité actuel­le­ment.
Je par­ti­cipe aussi à Colours of Resistance (Couleurs de rés­ist­ance), un réseau d’orga­ni­sa­teurs anti­ra­ciste dirigé par des femmes au Canada et aux Etats-Unis qui cher­che à appro­fon­dir la poli­ti­que anti­ra­ciste dans le mou­ve­ment pour une jus­tice mon­diale et à sou­te­nir la direc­tion des éléments radi­caux de cou­leur et des femmes dans ce mou­ve­ment. Je tra­vaille aussi avec un groupe anti­ra­ciste et anti­guerre (Heads Up ! Relevons la tête !) et je par­ti­cipe à deux grou­pes de dis­cus­sion com­posés d’hommes qui étudient les pri­vilèges mas­cu­lins et le patriar­cat.

Y.C. Pourquoi ton texte fait-il systé­ma­tiq­uement référ­ence au terme de « race » ? Depuis les années 50, grâce notam­ment au tra­vail d’un groupe de scien­ti­fi­ques issus des scien­ces humai­nes et des scien­ces dures, l’UNESCO a établi que ce concept n’a aucune vali­dité scien­ti­fi­que. Pourquoi l’extrême gauche amé­ric­aine conti­nue-t-elle à rai­son­ner en ces termes ?

C.C. Lorsque je parle de race, je ne lui donne aucun caractère scien­ti­fi­que, il s’agit pour moi d’une caté­gorie socia­le­ment cons­truite qui a un impact très réel sur la façon dont la société est struc­turée et la manière dont le pou­voir fonc­tionne aux Etats-Unis. J’ai dis­cuté avec des mili­tants blancs anti­ra­cis­tes européens et des orga­ni­sa­teurs de cou­leur en Europe et ils m’ont dit que le pro­blème est aussi cru­cial là-bas. L’his­toire de la colo­ni­sa­tion europé­enne est indis­so­cia­ble de l’his­toire de la supré­matie blan­che, du patriar­cat et de l’exploi­ta­tion éco­no­mique. La for­te­resse Europe, avec ses atta­ques actuel­les contre les immi­grés et les réfugiés de cou­leur, est un bon exem­ple de la supré­matie blan­che. Les ratio­na­li­sa­tions bio­lo­gi­ques du concept de race sont bien sûr tota­le­ment erronées.
Mais les rap­ports de pou­voir que les pseudo-théories bio­lo­gi­ques ont essayé de jus­ti­fier dans le passé conti­nuent à se perpétuer, que la supré­matie blan­che ait ou non une base scien­ti­fi­que. Howard Zinn expli­que très bien l’impor­tance de la ques­tion de la race aux Etats-Unis dans son livre L’his­toire du peuple amé­ricain. L’oppres­sion des peu­ples de cou­leur est insé­pa­rable des pri­vilèges matériels et sociaux des peu­ples blancs. Aux Etats-Unis les Blancs qui font partie de la classe des opprimés béné­ficient éga­lement de pri­vilèges qui sont refusés aux Américains de cou­leur. Je peux mar­cher tran­quille­ment dans la rue sans crain­dre cons­tam­ment d’être arrêté par la police. En général, les Blancs gagnent davan­tage d’argent que les gens de cou­leur qui font le même boulot qu’eux.
En tant que Blanc, j’ai été éduqué dans l’idée que mon expéri­ence avait une valeur uni­ver­selle. En tant que mili­tant, si je ne remets pas en cause cette concep­tion je serai conduit à avoir des atti­tu­des racis­tes. Blanc vivant dans une société qui défend la supré­matie blan­che, je béné­ficie du racisme et le perpétue. En tant qu’anti­ra­ciste j’ai le choix : je peux lutter contre le racisme dans la société où je vis, tout en conti­nuant per­son­nel­le­ment à béné­ficier du racisme et à le perpétuer.
C’est pour­quoi il s’agit à la fois d’un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion indi­vi­duelle et d’une trans­for­ma­tion sociale. Ne jamais parler de race, être color blind (ne pas voir les différ­ences de cou­leur), c’est nier la réalité. Les gens de cou­leur ne peu­vent se per­met­tre ce luxe lorsqu’ils sont har­celés par la police à cause de la cou­leur de leur peau. Si je nie la réalité, cela nuit à mon acti­vité mili­tante et sape mon tra­vail pour la libé­ration sociale. Bien sûr, je sou­haite que l’on n’uti­lise plus des caté­gories comme celles de Blanc, Noir, etc., mais ce n’est pas un choix que je peux faire tout seul, cela fait partie de la lutte pour un monde nou­veau et pro­cla­mer : « Je ne vois aucune différ­ence entre les gens » ne sert à rien. C’est un peu comme si un riche capi­ta­liste clai­ron­nait par­tout qu’il ne croit pas en l’exis­tence des clas­ses socia­les. Eh bien, tant mieux pour lui, mais qu’en est-il des ouvriers ou des pau­vres ? Ont-ils le choix, eux, de ne plus subir les effets de la domi­na­tion de classe ?

Y.C. Quelle différ­ence établis-tu entre un orga­ni­sa­teur et un mili­tant ?

C.C. : Je me considère à la fois comme un mili­tant et un orga­ni­sa­teur. Le mili­tant se concen­tre sur un objec­tif par­ti­cu­lier ; il cher­che à éduquer et orga­ni­ser les gens autour d’un pro­blème spé­ci­fique. Un orga­ni­sa­teur, lui, aide les autres à dével­opper leur ana­lyse du monde, leur vision d’un monde meilleur, les talents et la stratégie néc­ess­aires pour lutter contre l’injus­tice et la libé­ration de l’huma­nité. Un orga­ni­sa­teur réfléchit à la façon de cons­truire un mou­ve­ment et d’impli­quer les gens pour qu’ils réa­lisent des chan­ge­ments sociaux dans toute une série de domai­nes.

Y.C. : Un orga­ni­sa­teur est donc un petit diri­geant, ce que les lénin­istes appel­lent un « cadre » de l’orga­ni­sa­tion ?

C.C. : En tant qu’anar­chiste, je pense qu’il est fon­da­men­tal de sou­te­nir et dével­opper une direc­tion. Oui, un orga­ni­sa­teur est une sorte de petit diri­geant, à la différ­ence que son objec­tif est d’aider à créer d’autres diri­geants. Ella Baker, une orga­ni­sa­trice du mou­ve­ment des droits civi­ques aux Etats-Unis a beau­coup à appren­dre aux anti-auto­ri­tai­res sur la façon de cons­truire des orga­ni­sa­tions et de cons­truire un pou­voir du peuple afin que les indi­vi­dus puis­sent réel­lement se pro­non­cer sur la façon dont la société fonc­tionne.
Ella Baker pense que le prin­ci­pal rôle d’un orga­ni­sa­teur est d’aider les autres à trou­ver leur pou­voir en tant que diri­geants. En tant qu’orga­ni­sa­teur, je veux que le maxi­mum de per­son­nes s’expri­ment sur la façon dont le mou­ve­ment fonc­tionne, afin de poser des jalons en direc­tion d’une société démoc­ra­tique fondée sur la par­ti­ci­pa­tion de tous. De plus, cette direc­tion doit être exercée par les com­mu­nautés opprimées, les femmes, les gens de cou­leur, les homo­sexuels et les les­bien­nes, la classe ouvrière. Etant un Blanc, un petit-bour­geois et un homme, je consa­cre la plus grande partie de mon temps à lutter contre le racisme parmi les Blancs, le sexisme chez les hommes, et je me pré­oc­cupe des conséqu­ences de ma posi­tion sociale sur mon acti­vité mili­tante.
Les femmes, les gens de cou­leur, les homo­sexuel(le)s ont joué un rôle his­to­ri­que impor­tant dans les mou­ve­ments de gauche. La supré­matie blan­che, le patriar­cat et le capi­ta­lisme font croire aux mili­tants blancs, aux hommes, aux petits-bour­geois et aux hété­rosexuels qu’ils sont des diri­geants natu­rels, ce qui fait que les com­mu­nautés opprimées se retrou­vent mar­gi­na­lisées. Mon tra­vail d’orga­ni­sa­teur consiste aussi à amener des gens aux manif, à faire du phone-ban­king et à tenir des réunions.

Y.C. : Qu’est-ce le phone-ban­king ?

C.C. : Cela consiste à appe­ler beau­coup de gens au télép­hone pour les invi­ter à par­ti­ci­per à une réunion, une mani­fes­ta­tion, etc., et/ou les aider à se porter volon­taire pour une action. Tu as une liste de 200 per­son­nes que tu veux contac­ter pour la pro­chaine manif contre la guerre. Tu divi­ses cette liste entre plu­sieurs copains, de telle sorte que chacun don­nera seu­le­ment 20 ou 30 coups de fil. On t’envoie beau­coup d’e-mails mais c’est aussi sympa de rece­voir un coup de télép­hone de quelqu’un qui t’invite à une manif ou te rap­pelle qu’une réunion impor­tante se tient le len­de­main.

Y.C. : Pourquoi les diri­geants blancs se sen­tent-ils menacés par les diri­geants des autres com­mu­nautés ?

C.C. : Les Blancs ont tou­jours sapé la direc­tion des peu­ples de cou­leur et ce de différ­entes façons. Souvent, les mili­tants blancs igno­rent le tra­vail d’orga­ni­sa­tion mené dans les com­mu­nautés de cou­leur ou ne reconnais­sent pas sa valeur. En général, les mili­tants blancs mini­mi­sent le pou­voir de la supré­matie blan­che. Je tra­vaille avec un groupe qui s’appelle Challenging White Supremacacy Workshops (Ateliers pour lutter contre la supré­matie blan­che) et nous défin­issons la supré­matie blan­che comme « un système d’exploi­ta­tion et d’oppres­sion des conti­nents, des nations et des peu­ples de cou­leur par les peu­ples blancs et les nations du conti­nent européen, système his­to­ri­que qui se perpétue à tra­vers de mul­ti­ples ins­ti­tu­tions ; son objec­tif est de main­te­nir et de déf­endre un système de riches­ses, de pou­voir et de pri­vilèges ». Nous ne croyons abso­lu­ment pas en la notion de race définie comme une caté­gorie bio­lo­gi­que, mais nous la relions à la façon dont le pou­voir opère dans la société. Si moi, un mili­tant blanc, je mini­mise la supré­matie blan­che, alors je mini­mise aussi mon ana­lyse du pou­voir et j’aurai du mal à com­pren­dre les luttes dans les com­mu­nautés de cou­leur. De même, si je mini­mise le dével­op­pement his­to­ri­que et ins­ti­tu­tion­nel du patriar­cat, j’aurai du mal à com­pren­dre mes pro­pres pri­vilèges en tant qu’homme et l’impor­tance de sou­te­nir la direc­tion des femmes.

Y.C. Pourquoi les mili­tants blancs ont-ils une si mau­vaise répu­tation, notam­ment en ce qui concerne leur inca­pa­cité à mener des tâches pra­ti­ques ?

C.C. Aux Etats-Unis, les Blancs, par­ti­cu­liè­rement les anar­chis­tes et les anti-auto­ri­tai­res, ont la répu­tation de ne pas être fia­bles. Au cours de l’his­toire des Etats-Unis, les mili­tants blancs ont très sou­vent aban­donné des luttes dirigées par des gens de cou­leur. Dans le mou­ve­ment ouvrier, par exem­ple, des syn­di­cats dirigés par des Blancs ont sou­vent signé des contrats ou des accords qui excluaient des tra­vailleurs de cou­leur. Aujourd’hui encore, il arrive sou­vent que des mili­tants blancs s’enga­gent dans une acti­vité pen­dant un an ou deux, puis arrêtent com­plè­tement de mili­ter. Les anar­chis­tes blancs ont cette répu­tation parce qu’ils entre­pren­nent sou­vent des actions sans considérer l’impact qu’elles auront sur d’autres gens. Ainsi, par exem­ple, lorsqu’on jette des pavés dans une vitrine pen­dant une manif. Si des immi­grés sans papiers par­ti­ci­pent à la manif, ils ris­quent d’être expulsés si la police les arrête. Etre res­pon­sa­ble, atten­tif aux autres, c’est tout sim­ple­ment faire ce que vous avez promis de faire. C’est impor­tant de res­pec­ter ces prin­ci­pes si l’on veut cons­truire un mou­ve­ment et les mili­tants blancs ont la répu­tation de ne pas être sérieux.

Y.C. : Dans ton texte tu emploies à plu­sieurs repri­ses le terme de res­pon­sa­bi­lité (accoun­ta­bi­lity) ? Peux-tu le définir ?

C.C. : Quand je parle de la res­pon­sa­bi­lité, je pense à deux niveaux différents. Le pre­mier, signi­fie tout sim­ple­ment faire ce que l’on s’est engagé à faire et accep­ter d’être cri­ti­qué et de rendre des comp­tes si l’on ne tient pas sa parole. Lorsqu’on s’engage à effec­tuer une tâche en vue d’une réunion ou que l’on déc­lare qu’on sera présent à telle heure, par exem­ple. Cela ne veut pas dire que l’on doit être par­fait ou que l’on ne peut jamais être en retard, mais que l’on doit s’effor­cer d’être res­pon­sa­ble les uns envers les autres et mettre en appli­ca­tion ce que l’on a col­lec­ti­ve­ment accepté de faire.
A un second niveau, la res­pon­sa­bi­lité, pour moi en tant que Blanc anti­ra­ciste ou en tant qu’homme ou petit-bour­geois lut­tant pour l’abo­li­tion du capi­ta­lisme, c’est de m’ins­pi­rer de la direc­tion des frac­tions radi­ca­les des opprimés pour m’aider à dét­er­miner et évaluer les actions que j’entre­prends. En der­nière ana­lyse, je dois être res­pon­sa­ble des actions que j’entre­prends et de la poli­ti­que que je défe­nds. Penser à la façon dont les autres sont tou­chés par mes actions et com­ment mes actions contri­buent à la cons­truc­tion du mou­ve­ment ou lui nui­sent. Pour me dével­opper en tant que diri­geant je dois reconnaître que mon combat fait partie d’une lutte mul­ti­di­men­sion­nelle pour la libé­ration menée par des mou­ve­ments dirigés par des ouvriers et des pau­vres, des queers (1), des femmes, des gens de cou­leur et des peu­ples indigènes.

Y.C. : Certaines orga­ni­sa­tions anti­guerre s’intér­essent-elles à la classe ouvrière amé­ric­aine ?

CC. : La pro­pa­gande anti-guerre dans la classe ouvrière se mène de plu­sieurs façons. Certains syn­di­ca­lis­tes ont réussi à faire par­ti­ci­per leurs orga­ni­sa­tions à des coa­li­tions contre la guerre, en menant un tra­vail d’édu­cation dans leurs syn­di­cats et en essayant d’amener des adhérents aux manifs anti-guerre. Sabina Virgo, pré­sid­ente d’un syn­di­cat de tra­vailleurs de la santé qui compte deux mille mem­bres en Californie a été très active sur ce ter­rain. Elle a écrit des arti­cles pour les mem­bres de son syn­di­cat afin de leur faire com­pren­dre le lien entre les pré­pa­rat­ifs actuels de guerre et les coupes dans le budget des ser­vi­ces sociaux qui ont un impact direct, et dés­astreux, sur leurs condi­tions de tra­vail. Elle a aussi pris la parole dans de nom­breux mee­tings et manifs contre la guerre. De plus, de nom­breu­ses per­son­nes mili­tent dans les com­mu­nautés immi­grées : en déf­endant les droits civi­ques, en dénonçant les atta­ques contre les immi­grés, elles s’effor­cent de lier ces ques­tions à la guerre menée contre les tra­vailleurs, à l’extérieur du pays comme ici. Dans les com­mu­nautés de cou­leur, de façon plus géné­rale, les orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs qui s’intér­essent aux droits sociaux, au loge­ment, à la qua­lité de l’édu­cation essayent de lier ces luttes pour la jus­tice éco­no­mique au combat contre l’impér­ial­isme et la guerre. Ceux qui lisent l’anglais pour­ront trou­ver de nom­breu­ses infor­ma­tions et ana­ly­ses à ce sujet sur le site Internet war-times.org.

NOTES DU TRADUCTEUR

Pour Chris Crass un radi­cal désigne « une per­sonne qui lutte contre les raci­nes mêmes de l’oppres­sion et pour un chan­ge­ment com­plet du système social ». J’ai tra­duit tantôt par « révo­luti­onn­aire », tantôt par « d’extrême gauche », etc., mais évid­emment on peut aussi tra­duire par « gau­chiste », « contes­ta­taire », voire de gauche, selon le contexte et selon ses posi­tions poli­ti­ques.
(1) Selon Chris Crass, « le mot queer, aux Etats-Unis, désigne les homo­sexuels, les les­bien­nes, les bisexuels, tous les gens qui sont nés bio­lo­gi­que­ment avec un sexe d’homme et se considèrent comme des femmes et vice versa, tous ceux qui considèrent qu’ils appar­tien­nent à plu­sieurs genres, qu’ils sont tantôt des hommes, tantôt des femmes, ceux qui ne se considèrent pas comme des hété­rosexuels et ont une sexua­lité et un genre com­plexes et qui res­tent à concep­tua­li­ser. Queer est un terme uti­lisé par la gauche amé­ric­aine pour désigner plu­sieurs iden­tités, et ce concept s’oppose à l’hété­rosex­isme et au système binaire des genres. »

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