jeudi 23 mai 2013

Brèves remarques sur les grèves d’avril-mai-juin 2003


DES QUESTIONS « OUBLIEES » PENDANT LE MOUVEMENT

Peut-on se conten­ter de réc­lamer l’abro­ga­tion de la réf­orme Balladur de 1993 et le retour aux 37,5 années de coti­sa­tions ? Existe-t-il un lien, et lequel, entre les atta­ques du gou­ver­ne­ment et la crise inter­na­tio­nale du capi­ta­lisme qui dure depuis trente ans ?

Suffit-il de pro­cla­mer qu’il faut « faire payer les riches » ou décl­encher la « grève géné­rale » et tout sera résolu ? Pourquoi l’érosion systé­ma­tique du wel­fare state qui se des­sine depuis plu­sieurs années ne sus­cite-t-il pas de rév­olte de masse dans les pays capi­ta­lis­tes avancés ?

Quelle est la limite du tolé­rable dans la dég­ra­dation des condi­tions de vie et de tra­vail des sala­riés et des prolét­aires occi­den­taux ? En quoi une société socia­liste fonc­tion­ne­rait-elle différ­emment par rap­port au temps libre, aux tra­vaux pénibles, à la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, à la rota­tion des tâches, etc. ? La notion de retraite aurait-elle encore un sens et lequel ? Il faudra un jour rép­ondre à ces ques­tions si l’on veut définir une atti­tude plus offen­sive et sur­tout plus enthou­sias­mante par rap­port aux atta­ques patro­na­les et gou­ver­ne­men­ta­les que le simple blo­cage de telle ou telle réf­orme anti­so­ciale, le sem­pi­ter­nel retour de la gauche au pou­voir, fût-elle élue sur un pro­gramme « anti­ca­pi­ta­liste » (n’est-ce pas cama­rade Besancenot ?) ou un « État à bon marché » (ver­sion LO) ! Sur le ter­rain des pro­po­si­tions révo­luti­onn­aires, l’extrême gauche est par­ti­cu­liè­rement timorée pour ne pas dire inconsis­tante. Quant aux liber­tai­res, l’invo­ca­tion de la recette magi­que du « fédé­ral­isme » ou d’un grand syn­di­cat révo­luti­onn­aire ou autogéré manque dra­ma­ti­que­ment de contenu et de réal­isme pour empor­ter la convic­tion.

QUELQUES MAIGRES PISTES

Quand on par­court les tracts ou les textes écrits pour dres­ser le bilan des luttes, on ne trouve que de rares pro­po­si­tions qui sor­tent du ronron syn­di­cal . Deux excep­tions tout de même :

- Dans un arti­cle (« La lutte pour nos retrai­tes ») au titre lamen­ta­ble­ment mol­las­son et au contenu rempli d’illu­sions sur les pos­si­bi­lités de faire revi­vre des syn­di­cats com­ba­tifs, (« Là encore, il est clair que les cen­tra­les syn­di­ca­les ne font pas leur tra­vail de syn­di­cat » !!!, écrit l’auteur), paru dans la Lettre de liai­son n°4 de juin 2003 du Groupement d’action et de réflexion anar­cho-syn­di­ca­lis­tes, un adhérent du GARAS de Tours conclut :

« Nous posons le pro­blème de l’injus­tice qui consiste à payer un retraité plus qu’un autre, alors qu’aucun des deux ne tra­vaille : nous vou­lons une retraite égale pour tous. Nous sommes aussi contre la hiér­archie sala­riale sur laquelle s’appuient les gou­ver­ne­ments pour nous impo­ser des retrai­tes iné­ga­lit­aires, car nous pen­sons que les compét­ences de chacun sont utiles et com­plém­ent­aires dans une société : il n’y a donc aucune raison vala­ble de créer des caté­gories de sous-tra­vailleurs, dont l’acti­vité est déva­lorisée par des salai­res plus fai­bles. » On a là une petite piste vers ce qu’il aurait fallu dire pen­dant le mou­ve­ment du prin­temps 2003 : dén­oncer la cou­pure entre vie active et retraite qui réduit chaque sala­rié à être soit l’esclave de son patron soit une mar­chan­dise inu­tile ; remet­tre en cause la cou­pure entre tra­vail manuel et tra­vail intel­lec­tuel, et les avan­ta­ges matériels qui en déc­oulent ; affir­mer que la rota­tion des tâches et des métiers est pos­si­ble ; dén­oncer le prin­cipe même de la hiér­archie des salai­res, et donc des retrai­tes, etc.

- L’autre texte figure dans A contre-cou­rant syn­di­cal et poli­ti­que n° 145 de juin 2003. Son auteur, Jean-Marie Heinrich, com­mence par se livrer à des atta­ques dou­teu­ses contre les liber­tai­res : « Le vieux schéma de la pro­vo­ca­tion spec­ta­cu­laire suivie d’une répr­ession spec­ta­cu­laire - qu’ont tenté d’appli­quer seu­le­ment quel­ques anar­chis­tes (?) après une des manifs pari­sien­nes - ne vaut plus depuis long­temps, d’autant que c’est le mieux contrôlé par la police. » On se croi­rait revenu à la pire prose du PCF des années 50, 60 et 70 qui voyait des « pro­vo­ca­teurs » par­tout. A moins que ce cama­rade ne possède des infor­ma­tions pré­cises et qu’il nous les livre, il est impos­si­ble de le suivre dans ses accu­sa­tions calom­nieu­ses ; en effet, le tém­oig­nage sur la manif de la Concorde, tém­oig­nage recueilli par l’équipe d’Écha­nges et mou­ve­ment, et que nous repro­dui­sons plus loin, contre­dit tota­le­ment cette « ana­lyse » des faits. Mais l’intérêt de sa réflexion, est ailleurs, comme en tém­oigne le pas­sage sui­vant :

« Par contre, se donner les moyens de ’grèves de gra­tuité’, c’est-à-dire de faire fonc­tion­ner les moyens de pro­duc­tion, de trans­port, les appa­reils pro­duc­teurs de ser­vi­ces utiles tout en les sous­trayant à la logi­que de ceux qui s’en considèrent les pro­priét­aires ou les admi­nis­tra­teurs, représ­ente sûrement une forme de radi­ca­li­sa­tion qui ne peut lais­ser indifférents les tenants du pou­voir, ni non plus les usa­gers ; car il faut bien per­ce­voir ceux-ci comme des tra­vailleurs aussi, c’est-à-dire des alliés poten­tiels ou actuels, au lieu de les lais­ser s’exaspérer en future masse de manœuvre des réacti­onn­aires de tous poils.

« Bref rendre le ser­vice public vrai­ment ’public’ au lieu d’en blo­quer sim­ple­ment le fonc­tion­ne­ment, serait une forme de radi­ca­li­sa­tion à creu­ser et il ne s’agi­rait pas sim­ple­ment de tra­vailler à la japo­naise avec un bras­sard ’grév­iste’. Un péage d’auto­route ouvert, un train sans billet ou un métro sans ticket en sont des sym­bo­les évidents, même si nous n’en sous-esti­mons pas un ins­tant la dif­fi­culté de la mise en œuvre dans la plu­part des cas. Mais dans de telles cir­cons­tan­ces, où seraient les râleurs ? Cette forme d’illé­galité auto­ges­tion­naire aurait un autre sens et une autre portée que quel­ques bra­siers et pren­drait com­plè­tement à revers la logi­que du ’ser­vice mini­mum’ : ’Chers conci­toyens, nous vous offrons un ser­vice maxi­mum, et à l’œil, aux frais … de la SNCF, par exem­ple !’ A très petite éch­elle, l’accueil tour­nant réalisé dans les écoles où les ensei­gnants savaient bien que nombre de parents, éga­lement tra­vailleurs, auraient été confrontés à des dif­fi­cultés insur­mon­ta­bles sans cela, représ­ente un exem­ple de cette logi­que de ’prise en compte de la réalité’ qui indi­que la matu­rité d’un mou­ve­ment et son sens tac­ti­que. Ainsi, que pour­raient faire des profs, avec des grands élèves cette fois, de plus intér­essant que de pré­parer un bac qui n’est de toute façon plus qu’un chif­fon de papier ?»

SUR LA « PEDAGOGIE » DE LA DROITE :
BEAUCOUP DE COUPS DE BATON ET PAS BEAUCOUP DE CAROTTES

La fin du mou­ve­ment contre le projet Fillon sur les retrai­tes a été marqué par un dur­cis­se­ment indén­iable de la poli­ti­que du gou­ver­ne­ment et du ton de ses minis­tres (répr­ession de la der­nière manif devant l’Assemblée natio­nale, orga­ni­sa­tion d’un ras­sem­ble­ment anti-grèves devant l’Hôtel de Ville de Paris, etc.). Mais, ce qui est frap­pant, c’est à quel point le contenu des affron­te­ments idéo­lo­giques a changé. Si dans les années 60, 70 et 80, le combat idéo­lo­gique était fron­tal entre la gauche (syn­di­cats com­pris) et la droite, il semble main­te­nant que le per­son­nel poli­ti­que de l’UMP ait décidé d’avoir une appro­che plus obli­que (plus dia­bo­li­que ?).

Certes, pres­que tous les jour­na­lis­tes conti­nuent à se com­por­ter en véri­tables chiens de garde du Capital. Dans les émissions de télé­vision, ils n’hésitent pas à se livrer à la plus répugn­ante déma­gogie. Ainsi Guillaume Durand, dans une émission littér­aire qu’il anime, évoque ses angois­ses pour l’ « avenir de ses enfants », son acti­vité passée de « prof », mais empêche les ensei­gnants grév­istes, venus prés­enter leurs ouvra­ges sur son pla­teau, de lui rép­ondre. Quant aux plu­mi­tifs du Point, du Nouvel Observateur, de l’Express, de Valeurs actuel­les et du Figaro, ils se sont cou­verts de ridi­cule début avril, sur la chaîne d’infor­ma­tion LCI, en expli­quant que « les Français » avaient par­fai­te­ment com­pris la posi­tion du gou­ver­ne­ment sur les retrai­tes, que Raffarin avait fait preuve d’une grande « péda­gogie », et que les mani­fes­ta­tions seraient mino­ri­tai­res. On a vu le rés­ultat de leurs préd­ictions…

Si les jour­na­lis­tes sont pour la plu­part ser­vi­les vis-à-vis du pou­voir, une partie des députés et des minis­tres de la droite pré­fèrent « com­mu­ni­quer » au lieu d’accu­ser systé­ma­tiq­uement les syn­di­cats, la gauche, le PCF ou les fonc­tion­nai­res de vou­loir ruiner l’éco­nomie, ins­tau­rer une dic­ta­ture, d’être des pri­vilégiés, etc. La mét­hode a par­tiel­le­ment changé : les gou­ver­nants essaient (avec mala­dresse et par­fois un manque de convic­tion évident) de faire preuve de patience, font sem­bler d’écouter les argu­ments qu’on leur oppose, font mine de vou­loir déb­attre et convain­cre, tout en ne rép­ondant pas sur le fond évid­emment. Leur leit­mo­tiv : « Vous ne m’avez pas bien com­pris, lais­sez-moi vous expli­quer. » Mais ils ne s’adres­sent pas à leurs inter­lo­cu­teurs. C’est là le para­doxe. Leur dis­cours est des­tiné aux caté­gories que l’indus­trie publi­ci­taire qua­li­fie de « lea­ders d’opi­nion » (médecins, ensei­gnants, jour­na­lis­tes, nota­bles, etc.). On considère en effet, en haut lieu, qu’il n’y a pas à rép­ondre à des oppo­sants dét­erminés. On les contourne, en escomp­tant que les mécan­ismes sociaux feront leur œuvre à la longue. On s’adresse aux « lea­ders d’opi­nion » en pariant qu’ils se feront les relais des « expli­ca­tions » gou­ver­ne­men­ta­les.

D’où vien­nent ces procédés uti­lisés par la droite, mais aussi par les socia­lis­tes ? Dans les années 80, Air France orga­ni­sait des stages d’ana­lyse tran­sac­tion­nelle pour ses employés tra­vaillant à l’aéroport : il s’agis­sait pour ceux-ci de par­ti­ci­per à des jeux de rôles, l’un inter­prétant le client méc­ontent et gros­sier, l’autre le sala­rié de base der­rière son comp­toir. L’objec­tif affi­ché était de désam­orcer les conflits inte­rin­di­vi­duels tout en « aidant » l’ « agent des ser­vi­ces com­mer­ciaux » à encais­ser l’agres­si­vité cons­tante des pas­sa­gers dans les aéroports. Le tout sau­pou­dré de considé­rations « anthro­po­lo­gi­ques » sur les types de clientèle : Américains, Latino-Américains, Arabes, Asiatiques, etc. et leur sup­posée psy­cho­lo­gie col­lec­tive homogène. Selon les cadres d’Air France, il suf­fi­sait d’appren­dre par cœur les 4 ou 5 caractér­is­tiques de base de chaque groupe eth­nico-cultu­rel concerné, et tous les conflits avec la clientèle seraient résolus. On sait d’autre part que les entre­pri­ses de for­ma­tion de for­ma­teurs pui­sent leur arse­nal théo­rique non seu­le­ment dans l’ana­lyse tran­sac­tion­nelle d’Eric Berne mais aussi chez des gens comme E. De Bono dont la pro­li­fi­que pro­duc­tion vise à culpa­bi­li­ser les acteurs des conflits dans les entre­pri­ses, qu’il s’agisse de conflits indi­vi­duels ou de conflits col­lec­tifs. Ces mét­hodes de mana­ge­ment, de for­ma­tion des direc­teurs de rela­tions humai­nes ou de l’enca­dre­ment ont-elles été importées des États-Unis dans les années 80 ? Ont-elles une ori­gine plus ancienne en France, même si elle n’a guère laissé de traces (1) Ont-elles été importées réc­emment de l’entre­prise vers le champ poli­ti­que ? Balladur a-t-il été le pre­mier « endor­meur » des conflits sociaux ?

Quelles que soient les rép­onses à ses ques­tions, de telles mét­hodes de com­mu­ni­ca­tion peu­vent avoir un cer­tain impact sur des lec­teurs, audi­teurs ou tél­ésp­ec­tateurs non aver­tis. Une telle atti­tude peut sem­bler plus conci­liante, moins rigide, plus réal­iste que celle des syn­di­ca­lis­tes ou des ensei­gnants qui, eux, sont dans le regis­tre de l’indi­gna­tion et se scan­da­li­sent du mépris dont ils se sen­tent - avec raison - vic­ti­mes. Certes, le natu­rel des possédants et de leurs laquais revient rapi­de­ment au galop, comme en tém­oigne la répugn­ante déc­la­ration de Raffarin au Canada sur la fainé­an­tise des Français ou les ten­ta­ti­ves gros­sières de dres­ser les parents contre les ensei­gnants en recou­rant sans cesse au terme gro­tes­que de « prise d’otages ». (Notons que la FCPE, fédé­ration de parents d’élèves proche du PS, avait, il y a quel­ques années, dénoncé les ensei­gnants qui cri­ti­quaient la réf­orme Allègre. Pour le moment, c’est la PEEP, la fédé­ration de parents rivale, qui joue ce rôle d’inter­prète de la « France silen­cieuse », comme dit le délicat Juppé.) Mieux vaut ne pas nég­liger cette dimen­sion du combat poli­ti­que, ces tech­ni­ques de mani­pu­la­tion qui visent à diluer les réactions socia­les, si l’on veut com­bat­tre effi­ca­ce­ment les gou­ver­nants et leur pro­pa­gande. Yves Coleman

(1) Ces procédés rap­pel­lent en effet ceux employés (en vain) par la tech­no­cra­tie sous Vichy pour convain­cre la popu­la­tion franç­aise de col­la­bo­rer, comme l’a sou­li­gné l’his­to­rien Denis Peschanski dans Vichy, 1940-1944, contrôle et exclu­sion (éd. Complexe, 1997), pp 49-53. Face à la défaveur de l’opi­nion, reconnue en juillet 1941 dans des textes inter­nes du ministère de l’Information, Paul Creyssel, nommé en jan­vier 1942 « chef de la Propagande Zone Sud » dével­oppa l’idée d’uti­li­ser les « élites relais » (maires, ins­ti­tu­teurs, curés, légi­onn­aires (sic)). Dans un dis­cours de mai 1943, il expli­cita cette stratégie que Laval avait faite sienne. Après son retour au pou­voir en avril 1942, Laval aban­donna la « pro­pa­gande de combat » pour se rabat­tre sur ces « élites relais » (avec un appel à l’union du peuple, contre le spec­tre de la guerre civile, etc.).

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