jeudi 9 mai 2013

A propos d’Emma Goldman

EMMA GOLDMAN (1869-1940) est un per­son­nage de pre­mier plan de l’his­toire de l’anar­chisme et du fémin­isme. Née en Russie sous le tsa­risme, elle connaît dès son enfance les po-groms antisé­mites, la répr­ession san­glante contre les popu­lis­tes russes et tra­vaille à l’âge de 15 ans comme ouvrière, suite aux revers de for­tune de ses parents. Refusant le mariage que veut lui impo­ser son père, elle part à 16 ans aux États-Unis où elle épouse briè­vement un Américain, ce qui lui permet de s’établir dans le pays et d’être natu­ra­lisée. Révoltée par le procès truqué contre cinq anar-chis­tes, puis leur pen­dai­son, à Chicago, en 1887, après l’atten­tat à la bombe de Haymarket, elle s’inves­tit à fond dans le mou­ve­ment liber­taire local. Militante infa­ti­ga­ble, ora­trice talen­tueuse, elle sillonne les États-Unis pen­dant plus de vingt ans afin de réc­olter des fonds pour diver­ses causes et déf­endre ses idées. « Emma la Rouge », comme l’appelle la grande presse, combat pour le droit des femmes à l’égalité et à l’indép­end­ance. Elle aide les ouvrières dans leur lutte pour s’orga­ni­ser en syn­di­cats et obte­nir la journée de 8 heures. Vivant chi­che­ment de toutes sortes de petits bou­lots, elle col­lec­tionne les arres­ta­tions et les peines de prison (près de quatre ans en tout) à cause de ses dis-cours et ses actions pour la contra­cep­tion, puis contre la Première Guerre mon­diale. Emma Gold-man irrite les fémin­istes amé­ric­aines : ces der­nières ne com­pren­nent pas pour­quoi Emma refuse de com­bat­tre pour le droit de vote des femmes et sont scan­da­lisées par ses posi­tions sur l’amour libre, contre le mariage et pour la révo­lution sociale. Et elle exaspère aussi cer­tains de ses cama­ra­des anar­chis­tes : elle ira jusqu’à fouet­ter, à la tri­bune d’un mee­ting, le grand diri­geant anar de l’époque, Joachim Most, avant de quit­ter digne­ment la salle, parce que Most refu­sait de sou­te­nir Alexandre Berkman condamné à 22 ans de prison après avoir tenté d’assas­si­ner un patron de choc.
Avec Berkman, Emma Goldman anime pen­dant seize ans un heb­do­ma­daire d’agi­ta­tion Mother Earth (La Terre Mère) qui lui occa­sionne bien des déb­oires avec la police et la jus­tice. Son opposi-tion résolue à la cons­crip­tion obli­ga­toire et ses posi­tions anti­mi­li­ta­ris­tes durant la Première Guerre mon­diale lui valent une condam­na­tion à deux ans d’empri­son­ne­ment. Elle est ensuite déchue de sa natio­na­lité amé­ric­aine (pour y par­ve­nir, le gou­ver­ne­ment amé­ricain ira jusqu’à déna­tu­ra­liser son pre­mier mari !) et expulsée des États-Unis en 1919 en com­pa­gnie de 248 autres mili­tants russes, ouvriers anar­chis­tes pour la plu­part. Après un séjour de deux ans en URSS, elle perd toute illu­sion sur le bol­che­visme et réussit à quit­ter la « patrie du socia­lisme » avant d’être arrêtée. Elle vit alors en Angleterre, en Espagne et enfin au Canada où elle conti­nue, dans des condi­tions d’extrême pré­carité, son combat pour la révo­lution jusqu’à sa mort, en 1940. La vérité sur le bol­che­visme est paru dans Mother Earth en 1918. Cet arti­cle permet de com-pren­dre pour­quoi cer­tains liber­tai­res, dont Emma Goldman, ont sou­tenu avec enthou­siasme Lénine et les bol­che­viks au début de la révo­lution. La révo­lution sociale est por­teuse d’un chan­ge­ment radi­cal de valeurs (1924) est la post­face d’un livre inédit en français (My Dillusionment in Russia) qui cons­ti­tue en quel­que sorte le pen­dant du Mythe bol­che­vik d’Alexandre Berkman, puis­que les deux amis se trou­vaient à la même époque en Russie. Ce cha­pi­tre défend une concep­tion éthique ori­gi­nale de la révo­lution sociale.
Le com­mu­nisme n’existe pas en Russie (1935) dém­onte quel­ques mythes de la pro­pa­gande stali-nienne sur l’URSS, mythes qui mal­heu­reu­se­ment ne sont pas morts avec la chute du Mur. Trotsky pro­teste beau­coup trop a été publié en 1938 sous forme de bro­chure à Glasgow, en Écosse, par la Fédération anar­chiste com­mu­niste (Anarchist Communist Federation) et cons­ti­tue une rép­onse à un arti­cle de Trotsky que nous repro­dui­sons dans ce bul­le­tin et qui a déjà tra­duit en français et publié dans ses Oeuvres.
Emma Goldman parle d’abord en témoin, puisqu’elle a séjourné en URSS entre déc­embre 1919 et octo­bre 1921, à un moment char­nière de l’his­toire de la révo­lution. Sans se perdre dans des considé­rations théo­riques fumeu­ses, elle va droit à l’essen­tiel : les condi­tions de vie de la popu­la­tion, la mobi­li­sa­tion des ouvriers et des pay­sans contre la dic­ta­ture du Parti bol­che­vik, la soli­da­rité entre les marins de Cronstadt et les ouvriers affamés de Petrograd. Elle dém­onte éga­lement cer­tains mécan­ismes de ce qu’il faut bien appe­ler l’École trots­kyste de déf­or­mation de l’his­toire, école qui conti­nue à sévir de nos jours, bien que les grou­pes se réc­lamant de l’Opposition de gauche puis de la Quatrième Internationale aient été eux-mêmes vic­ti­mes d’une longue cam­pa­gne de calom­nies (et d’assas­si­nats) menée par les partis sta­li­niens.
Tout en polé­miquant sans pitié avec Trotsky, Emma Goldman exprime son empa­thie vis-à-vis des ter­ri­bles épr­euves per­son­nel­les que son adver­saire poli­ti­que a tra­versées, atti­tude suf­fi­sam­ment rare pour être sou­li­gnée. Elle n’oublie jamais qu’elle débat avec un être humain, et se garde de le démo­niser, comme c’est le cas si sou­vent dans les débats poli­ti­ques.
Ce texte se ter­mine par quel­ques lignes sur la guerre d’Espagne, durant laquelle Emma Goldman déploya tous ses efforts pour sou­te­nir les anar­chis­tes, sans pour autant leur ménager ses cri­ti­ques (« Dès le moment où les diri­geants de la CNT-FAI sont entrés dans les ministères et se sont soumis aux condi­tions imposées par la Russie sovié­tique en éch­ange de quel­ques armes, j’ai pres­senti le prix que nos cama­ra­des allaient iné­vi­tab­lement payer (…). La par­ti­ci­pa­tion des anar­chis­tes au gou-ver­ne­ment et les conces­sions faites à la Russie ont causé un dom­mage pres­que irré­pa­rable à la ré-volu­tion », juillet 1937, « L’Espagne et le monde »).
Y.C.

POUR EN SAVOIR PLUS

Livres tra­duits en français:
Berkman, Alexandre, Le Mythe bol­che­vik. Journal. 1920-1922, [suivi de « A contre-cou­rant » (Anti-climax)], tra-duc­tion de M. Zaoui, pré­face de M. Zalcman, La Digitale-Calligrammes, Quimperlé, 1987, 304 p. ; rééd., suivi de « La Grande Désillusion »,1996, 308 p.
Berkman Alexandre, La Tragédie russe. Étude cri­ti­que, pers­pec­ti­ves, trad. de Marie-May Nielsen, éd. du Réfrac-taire-Les Amis de Louis Lecoin, Paris, 1977, 55 p.
Berkman, Alexandre, Mémoires de prison d’un anar­chiste, trad. de l’amé­ricain Hervé Dénès, Paris, Presses de la Renaissance, 1977, 383 p.
Goldman, Emma, L’Épopée d’une anar­chiste : New York 1886-Moscou 1920, trad., éd. Cathy Bernheim, Annette Lévy-Willard, Paris, Hachette, 1979, 316 p.
Goldman, Emma, L’Individu, la société et l’État, trad. Marie-May Nielsen, préf. May Piqueray, Paris, Amis de Louis Lecoin /Réfractaire, 1977.
Goldman, Emma, La Tragédie de l’éman­ci­pation fémi­nine ; suivi de Du mariage et de l’amour, éd., trad., Annick Houel, Denise Berthaud, Marie Hazan, Claire Auzias-Gelineau. Paris, Syros, 1978, 112 p.

Ouvrages dis­po­ni­bles en anglais
- Red Emma speaks, antho­lo­gie d’arti­cles et de bro­chu­res, éd. par A.K. Shulman, 3e éd., Humanity Books, 464 p., États-Unis
- Goldman, Emma, Anarchism and other essays, éd. par R. Drinnon (pres­que tous les textes de ce recueil se trou­vent éga­lement dans l’ouvrage pré­cédent), Dover Publications, 271 p., États-Unis
- Goldman, Emma, The social signi­fi­cance of modern drama (1914), 1987, Applause Theater Book Publishers, 174 p., États-Unis Analyant la signi­fi­ca­tion sociale du théâtre, l’auteur passe en revue l’œuvre dra­ma­ti­que de dix-huit au-teurs, d’Ibsen à Tchekov en pas­sant par G. Bernard Shaw et E. Rostand.
- The Alexander Berkman reader, éd. par Gene Fellner, Four Walls Eight Windows, New York, États-Unis, 1992, 354 p. Anthologie de textes assez limitée car elle contient sur­tout l’auto­bio­gra­phie de Berkman (Mémoires de prison d’un anar­chiste) et un livre inti­tulé What is anar­chist com­mu­nism ? (Qu’est-ce que le com­mu­nisme liber­taire ?) que nous publie­rons dans l’un de nos pro­chains numéros.

Textes dis­po­ni­bles en anglais sur Internet : site Anarchist Archives et ses liens.

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